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«Dieu tout-puissant, disait-il en lui-même, ceci, qui est pour moi une mésaventure, serait une bonne aventure pour mon maître don Quichotte. C’est lui qui prendrait ces profondeurs et ces cavernes pour des jardins fleuris, pour les palais de Galiana [282]; et il s’attendrait à trouver, au bout de cette sombre trouée, une prairie émaillée de fleurs. Mais moi, malheureux, privé de conseil et dénué de courage, je pense à chaque pas qu’un autre souterrain va tout à coup s’ouvrir sous mes pieds, plus profond que celui-ci, et qui achèvera de m’engloutir. Sois le bienvenu, mal, si tu viens seul.»

De cette façon et dans ces tristes pensées, il lui sembla qu’il avait cheminé un peu plus d’une demi-lieue; au bout de ce trajet, il découvrit une clarté confuse qui semblait être celle du jour pénétrant par quelque ouverture; ce qui annonçait une issue à ce chemin, pour lui, de l’autre vie.

Mais Cid Hamet Ben-Engéli le laisse là et retourne à don Quichotte, lequel attendait, dans la joie de son âme, le jour fixé pour la bataille qu’il devait livrer au séducteur de la fille de doña Rodriguez, à laquelle il pensait bien redresser le tort et venger le grief qu’on lui avait fait si méchamment. Or, il arriva qu’étant sorti un beau matin à cheval pour se préparer et s’essayer à ce qu’il devait faire dans la rencontre du lendemain, Rossinante, en faisant à toute bride une attaque simulée, vint mettre les pieds si près d’un trou profond, que, si son maître ne l’eût arrêté sur les jarrets, il ne pouvait manquer d’y choir. Enfin, don Quichotte le retint, et, s’approchant un peu plus près, il considéra, sans mettre pied à terre, cette large ouverture. Mais, tandis qu’il l’examinait, il entendit de grands cris au dedans, et, prêtant une extrême attention, il put distinguer que celui qui jetait ces cris parlait de la sorte:

«Hola! là-haut! y a-t-il quelque chrétien qui m’écoute, quelque chevalier charitable qui prenne pitié d’un malheureux gouverneur qui n’a pas su se gouverner?»

Don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho Panza. Surpris, épouvanté, il éleva la sienne autant qu’il put, et cria de toute sa force:

«Qui est là en bas? qui se plaint ainsi?

– Qui peut être ici, et qui peut s’y plaindre, répondit-on, si ce n’est le déplorable Sancho Panza, gouverneur pour ses péchés et par sa mauvaise chance de l’île Barataria, ci-devant écuyer du fameux don Quichotte de la Manche?»

Quand don Quichotte entendit cela, il sentit redoubler sa surprise et son épouvante, car il lui vint à l’esprit que Sancho devait être mort, et que son âme faisait là son purgatoire. Plein de cette pensée, il s’écria:

«Je te conjure et t’adjure aussi, comme chrétien catholique, de me dire qui tu es; si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi; puisque ma profession est de favoriser et de secourir les nécessiteux de ce monde, je l’étendrai jusqu’à secourir et favoriser les nécessiteux de l’autre monde, qui ne peuvent se donner eux-mêmes assistance.

– De cette manière, répondit-on, vous qui me parlez, vous devez être mon seigneur don Quichotte de la Manche; et même, au timbre de la voix, je reconnais que c’est lui sans aucun doute.

– Oui, je suis don Quichotte, répliqua le chevalier, celui qui a fait vœu d’assister et de secourir en leurs nécessités les vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me tiens dans la stupeur. Si tu es mon écuyer Sancho Panza, si tu as cessé de vivre, pourvu que le diable ne t’ait pas emporté, et que, par la miséricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte mère l’Église catholique et romaine a des prières suffisantes pour te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour ma part autant que ma fortune me le permettra. Achève donc de t’expliquer, et dis-moi qui tu es.

– Je jure Dieu, répondit-on, et par la naissance de qui Votre Grâce voudra désigner, je jure, seigneur don Quichotte de la Manche, que je suis votre écuyer Sancho Panza, et que je ne suis jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonné mon gouvernement pour des choses et des causes qui ne peuvent se raconter en si peu de paroles, je suis tombé dans ce souterrain, où je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas mentir, à telles enseignes qu’il est encore à mes côtés.»

Ce qu’il y a de bon, c’est qu’on eût dit que l’âne entendait ce que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ à braire, si fort que toute la caverne en retentit.

«Fameux témoignage! s’écria don Quichotte; je reconnais le braiment comme si j’en étais le père, et ta voix aussi, mon bon Sancho. Attends-moi, je vais courir au château du duc, qui est ici près, et j’en ramènerai du monde pour te tirer de cette caverne, où tes péchés sans doute t’auront fait choir.

– Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom d’un seul Dieu; je ne puis plus supporter d’être enterré ici tout vif, et je me sens mourir de peur.»

Don Quichotte le laissa, et courut au château raconter à ses hôtes l’aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s’en étonnèrent, bien qu’ils comprissent qu’il devait être tombé dans une des ouvertures de ce souterrain qui existait de temps immémorial. Mais ce qu’ils ne pouvaient concevoir, c’est que Sancho eût laissé là son gouvernement sans qu’ils eussent reçu l’avis de son retour. Finalement, on porta des cordes et des poulies; puis à force de bras et d’efforts, on ramena le grison et Sancho de ces ténèbres à la lumière du soleil. Un étudiant vit la chose et dit:

«Voilà comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les mauvais gouverneurs, comme sort ce pécheur du profond de l’abîme, pâle, décoloré, mort de faim et sans une obole en poche, à ce que je crois.»

Sancho l’entendit.

«Il y a, dit-il, mon frère le médisant, huit à dix jours que je pris le gouvernement de l’île qu’on m’avait donnée, et, pendant ce temps, je n’ai pas été rassasié de pain seulement une heure. Dans ces huit jours, les médecins m’ont persécuté et les ennemis m’ont rompu les os; je n’ai eu le temps, ni de prendre des droits indus ni de toucher des redevances; et, puisqu’il en est ainsi, je ne méritais pas, j’imagine, d’en sortir de cette manière. Mais l’homme propose et Dieu dispose; et Dieu, qui sait le mieux, sait ce qui convient bien à chacun; tel le temps, telle la conduite, et que personne ne dise: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau; car où l’on croit qu’il y a du lard, il n’y a pas même de crochet pour le pendre. Dieu me comprend, et cela me suffit, et je n’en dis pas plus, quoique je le puisse.

– Ne te fâche pas, Sancho, reprit don Quichotte, et ne te mets pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n’aurais jamais fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c’est vouloir mettre des portes à l’espace; si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit de lui que c’est un voleur; et s’il en sort pauvre, que c’est un niais et un imbécile.

– De bon compte, répondit Sancho, on me tiendra cette fois plutôt pour un sot que pour un voleur.»

Pendant cet entretien, ils arrivèrent, entourés de petits garçons et d’une foule de gens, au château, où le duc et la duchesse attendaient sur une galerie le retour de don Quichotte et de Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant d’avoir bien arrangé son âne à l’écurie, disant que la pauvre bête avait passé une très-mauvaise nuit à l’auberge. Ensuite il monta, parut en présence de ses seigneurs, et se mettant à deux genoux devant eux, il leur dit: