En ce moment, les cavaliers aux livrées accoururent, en poussant des cris de guerre et des cris de joie, à l’endroit où don Quichotte était encore cloué par la surprise. L’un d’eux, qui était celui que Roque avait prévenu, dit à haute voix à don Quichotte:
«Qu’il soit le bienvenu dans notre ville, le miroir, le fanal, l’étoile polaire de toute la chevalerie errante! Qu’il soit le bienvenu, dis-je, le valeureux don Quichotte de la Manche; non pas le faux, le factice, l’apocryphe, qu’on nous a montré ces jours-ci dans de menteuses histoires, mais le véritable, le loyal et le fidèle, que nous a dépeint Cid Hamet Ben-Engéli, fleur des historiens!»
Don Quichotte ne répondit pas un mot, et les cavaliers n’attendirent pas qu’il leur répondît; mais, faisant caracoler en rond leurs chevaux, ainsi que tous ceux qui les suivaient, ils tracèrent comme un cercle mouvant autour de don Quichotte, qui se tourna vers Sancho et lui dit:
«Ces gens-là nous ont fort bien reconnus; je parierais qu’ils ont lu notre histoire, et même celle de l’Aragonais récemment publiée.»
Le cavalier qui avait parlé d’abord à don Quichotte revint auprès de lui.
«Que Votre Grâce, seigneur don Quichotte, lui dit-il, veuille bien venir avec nous; car nous sommes tous vos serviteurs et grands amis de Roque Guinart.
– Si les courtoisies, répondit don Quichotte, engendrent les courtoisies, la vôtre, seigneur chevalier, est fille ou proche parente de celle du grand Roque. Menez-moi où il vous plaira; je n’aurai d’autre volonté que la vôtre, surtout si vous voulez occuper la mienne à votre service.»
Le cavalier lui répondit avec des expressions tout aussi polies, et toute la troupe l’enfermant au milieu d’elle, ils prirent le chemin de la ville au bruit des clairons et des timbales. Mais à l’entrée de Barcelone, le malin, de qui vient toute malignité, et les gamins, qui sont plus malins que le malin, s’avisèrent d’un méchant tour. Deux d’entre eux, hardis et espiègles, se faufilèrent à travers tout le monde, et, levant la queue, l’un au grison, l’autre à Rossinante, ils leur plantèrent à chacun son paquet de chardons. Les pauvres bêtes, sentant ces éperons de nouvelle espèce, serrèrent la queue, et augmentèrent si bien leur malaise, que, faisant mille sauts et mille ruades, ils jetèrent leurs cavaliers par terre. Don Quichotte, honteux et mortifié, se hâta d’ôter le panache de la queue de son bidet, et Sancho rendit le même service au grison. Les cavaliers qui conduisaient don Quichotte auraient bien voulu châtier l’impertinence de ces polissons, mais c’était impossible, car ils se furent bientôt perdus au milieu de plus de mille autres qui les suivaient. Don Quichotte et Sancho remontèrent à cheval, et, toujours accompagnés de la musique et des vivats, ils arrivèrent à la maison de leur guide, qui était grande et belle, comme appartenant à un riche gentilhomme; et nous y laisserons à présent notre chevalier, parce qu’ainsi le veut Cid Hamet Ben-Engéli.
Chapitre LXII
Qui traite de l’aventure de la tête enchantée, ainsi que d’autres enfantillages que l’on ne peut s’empêcher de conter
L’hôte de don Quichotte se nommait don Antonio Moréno. C’était un gentilhomme riche et spirituel, aimant à se divertir, mais avec décence et bon goût. Lorsqu’il vit don Quichotte dans sa maison, il se mit à chercher les moyens de faire éclater ses folies, sans toutefois nuire à sa personne; car ce ne sont plus des plaisanteries, celles qui blessent, et il n’y a point de passe-temps qui vaille, si c’est au détriment d’autrui. La première chose qu’il imagina, ce fut de faire désarmer don Quichotte, et de le montrer en public dans cet étroit pourpoint, souillé par l’armure, que nous avons déjà tant de fois décrit. On conduisit le chevalier à un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l’exposa aux regards des passants et des petits garçons, qui le regardaient comme une bête curieuse. Les cavaliers en livrée coururent de nouveau devant lui, comme si c’eût été pour lui seul, et non pour célébrer la fête du jour, qu’ils s’étaient mis en cet équipage. Quant à Sancho, il était enchanté, ravi; car il s’imaginait que, sans savoir pourquoi ni comment, il avait retrouvé les noces de Camache, une autre maison comme celle de don Diégo de Miranda, un autre château comme celui du duc.
Ce jour-là, plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner chez lui. Ils traitèrent tous don Quichotte avec de grands honneurs, en vrai chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu’il ne se sentait pas d’aise. Pour Sancho, il trouva tant de saillies, que les domestiques du logis et tous ceux qui l’entendirent étaient, comme on dit, pendus à sa bouche. Pendant le repas don Antonio dit à Sancho:
«Nous avons su par ici, bon Sancho, que vous êtes si friand de boulettes et de blanc-manger, que, s’il vous en reste, vous les gardez dans votre sein pour le jour suivant. [303]
– Non, seigneur, cela n’est pas vrai, répondit Sancho, car je suis plus propre que goulu; et mon seigneur don Quichotte, ici présent, sait fort bien qu’avec une poignée de noix ou de glands, nous passons à nous deux une semaine entière. Il est vrai que, s’il arrive parfois qu’on me donne la génisse, je cours lui mettre la corde au cou; je veux dire que je mange ce qu’on me donne, et que je prends le temps comme il vient. Quiconque a dit que je suis un mangeur vorace et sans propreté peut se tenir pour dit qu’il ne sait ce qu’il dit; et je lui dirais cela d’une autre façon, n’était le respect que m’imposent les vénérables barbes qui sont à cette table.
– Assurément, ajouta don Quichotte, la modération et la propreté avec lesquelles Sancho mange peuvent s’écrire et se graver sur des feuilles de bronze, pour qu’il en demeure un souvenir éternel dans les siècles futurs. À la vérité, quand il a faim, il est un peu glouton, car il mâche des deux côtés, et il avale les morceaux quatre à quatre. Mais, pour la propreté, jamais il n’est en défaut, et, dans le temps qu’il fut gouverneur, il apprit à manger en petite-maîtresse, tellement qu’il prenait avec une fourchette les grains de raisin, et même ceux de grenade.