En ce moment parut don Quichotte, la visière haute, et, comme il fit mine de mettre pied à terre, Sancho se hâta d’aller lui tenir l’étrier. Mais il fut si malchanceux qu’en descendant du grison, il se prit un pied dans la corde du bât, de telle façon qu’il ne lui fut plus possible de s’en dépêtrer, et qu’il y resta pendu, ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui n’avait pas l’habitude de descendre de cheval sans qu’on lui tînt l’étrier, pensant que Sancho était déjà venu le lui prendre, se jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la selle de Rossinante, qui sans doute était mal sanglé, si bien que la selle et lui tombèrent ensemble par terre, non sans grande honte de sa part, et mille malédictions qu’il donnait entre ses dents au pauvre Sancho, qui avait encore le pied dans l’entrave. Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de l’écuyer. Ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa chute, clopinant et comme il put, allait s’agenouiller devant Leurs Seigneuries; mais le duc ne voulut pas y consentir; au contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser don Quichotte.
«Je regrette, lui dit-il, seigneur chevalier de la Triste-Figure, que la première figure que fasse Votre Grâce sur mes terres soit aussi désagréable qu’on vient de le voir; mais négligences d’écuyer sont souvent causes de pires événements.
– Celui qui me procure l’honneur de vous voir, ô valeureux prince, répondit don Quichotte, ne peut en aucun cas être désagréable, quand même ma chute n’aurait fini qu’au fond des abîmes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m’en tirer et m’en relever. Mon écuyer, maudit soit-il de Dieu! sait mieux délier la langue pour dire des malices, que lier et sangler une selle pour qu’elle tienne bon. Mais, de quelque manière que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, je serai toujours à votre service et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, digne souveraine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie.
– Doucement, doucement, mon seigneur don Quichotte, dit le duc; là où règne madame doña Dulcinée du Toboso, il n’est pas juste de louer d’autres attraits.»
En ce moment Sancho s’était débarrassé du lacet, et se trouvant près de là, il prit la parole avant que son maître répondît:
«On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcinée du Toboso ne soit extrêmement belle, et j’en jurerais par serment; mais où l’on y pense le moins saute le lièvre, et j’ai ouï dire que ce qu’on appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre. Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et cent. Si je dis cela, c’est qu’en bonne foi de Dieu madame la duchesse n’a rien à envier à notre maîtresse madame Dulcinée du Toboso.»
Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit:
«Il faut que Votre Grandeur s’imagine que jamais au monde chevalier errant n’eut un écuyer plus grand parleur et plus agréable plaisant que le mien, et il prouvera la vérité de ce que je dis, si Votre Haute Excellence veut bien me garder quelques jours à son service.»
La duchesse répondit:
«De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l’en estime davantage, car c’est signe qu’il est spirituel. Les bons mots, les saillies, le fin badinage ne sont point, comme Votre Grâce le sait parfaitement, seigneur don Quichotte, le partage des esprits lourds et grossiers; et, puisque le bon Sancho est rieur et plaisant, je le tiens désormais pour homme d’esprit.
– Et bavard, ajouta don Quichotte.
– Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions pas nous-mêmes le temps à parler, marchons, et que le grand chevalier de la Triste-Figure…
– Le chevalier des Lions, doit dire Votre Altesse, interrompit Sancho, car il n’y a plus de triste figure. L’enseigne est celle des Lions.
– Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur chevalier des Lions nous accompagne à un mien château qui est ici près; il y recevra l’accueil si justement dû à si haute personne, et que la duchesse et moi ne manquons jamais de faire à tous les chevaliers errants qui s’y présentent.»
Sancho, cependant, avait relevé et sanglé la selle de Rossinante. Don Quichotte étant remonté sur son coursier, et le duc sur un cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux, et prirent le chemin du château. La duchesse appela Sancho et le fit marcher à côté d’elle, car elle s’amusait beaucoup d’entendre ses saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se mêlant à travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour qui c’était une véritable bonne fortune d’héberger dans leur château un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.
Chapitre XXXI
Qui traite d’une foule de grandes choses
Sancho ne se sentait pas d’aise de se voir ainsi en privauté avec la duchesse, se figurant qu’il allait trouver dans ce château ce qu’il avait déjà trouvé chez don Diego et chez Basile; et, toujours enclin aux douceurs d’une bonne vie, il prenait par les cheveux, chaque fois qu’elle s’offrait, l’occasion de faire bombance. L’histoire raconte qu’avant qu’ils arrivassent au château ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna des ordres à tous ses domestiques sur la manière dont ils devaient traiter don Quichotte. Dès que celui-ci parut avec la duchesse aux portes du château, deux laquais ou palefreniers en sortirent, couverts jusqu’aux pieds d’espèces de robes de chambre en satin cramoisi, lesquels, ayant pris don Quichotte entre leurs bras, l’enlevèrent de la selle, et lui dirent:
«Que Votre Grandeur aille maintenant descendre de son palefroi madame la duchesse.»
Don Quichotte obéit; mais, après force compliments et cérémonies, après force prières et refus, la duchesse l’emporta dans sa résistance. Elle ne voulut descendre de son palefroi que dans les bras du duc, disant qu’elle ne se trouvait pas digne de charger un si grand chevalier d’un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui faire mettre pied à terre, et, quand ils entrèrent dans une vaste cour d’honneur, deux jolies damoiselles s’approchèrent et jetèrent sur les épaules de don Quichotte un long manteau de fine écarlate. Aussitôt toutes les galeries de la cour se couronnèrent des valets de la maison qui disaient à grands cris: «Bienvenue soit la fleur et la crème des chevaliers errants!» et qui versaient à l’envi des flacons d’eau de senteur sur don Quichotte et ses illustres hôtes. Tout cela ravissait don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa vie où il se crut et se reconnut chevalier errant véritable et non fantastique, en se voyant traiter de la même manière qu’il avait lu qu’on traitait les chevaliers errants dans les siècles passés.
Sancho, laissant là le grison, s’était cousu aux jupons de la duchesse; et il entra avec elle dans le château. Mais bientôt, se sentant un remords de conscience de laisser son âne tout seul, il s’approcha d’une vénérable duègne, qui était venue avec d’autres recevoir la duchesse, et lui dit à voix basse:
«Madame Gonzalez, ou comme on appelle Votre Grâce…
– Je m’appelle doña Rodriguez de Grijalva [186], répondit la duègne; qu’y a-t-il pour votre service, frère?