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En ce moment commençait à poindre l’aube riante et vermeille. Les fleurs des champs se relevaient et dressaient leurs tiges; les ruisseaux au liquide cristal, murmurant à travers les cailloux blancs et gris, allaient porter aux rivières le tribut qu’elles attendaient. La terre joyeuse, le ciel clair, l’air serein, la lumière pure, tout annonçait que le jour, qui marchait déjà sur le pan de la robe de l’aurore, allait être tranquille et beau. Satisfaits de la chasse et d’avoir atteint leur but avec tant d’habilité et de bonheur, le duc et la duchesse regagnèrent leur château, dans le dessein de continuer des plaisanteries qui les amusaient plus que tout autre divertissement.

Chapitre XXXV

Où l’on raconte l’aventure étrange et jamais imaginée de la duègne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre que Sancho Panza écrivit à sa femme Thérèse Panza

Le duc avait un majordome d’esprit jovial et éveillé. C’est lui qui avait représenté la figure de Merlin, qui avait disposé tout l’appareil de la précédente aventure, composé les vers, et fait remplir par un page le personnage de Dulcinée. À la demande de ses maîtres, il prépara sur-le-champ une autre aventure, de la plus gracieuse et étrange invention qui se pût imaginer.

Le lendemain, la duchesse demanda à Sancho s’il avait commencé la pénitence dont la tâche lui était prescrite pour le désenchantement de Dulcinée.

«Vraiment oui, répondit-il; je me suis déjà donné, cette nuit, cinq coups de fouet.

– Avec quoi vous les êtes-vous donnés? reprit la duchesse.

– Avec la main, répondit-il.

– Oh! répliqua-t-elle, c’est plutôt se donner des claquettes que des coups de fouet. J’imagine que le sage Merlin ne sera pas satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse quelque bonne discipline avec des cordelettes et des nœuds de fer qui se laissent bien sentir. C’est, comme on dit, avec le sang qu’entre la science, et l’on ne pourrait donner à si bas prix la délivrance d’une aussi grande dame que Dulcinée.

– Eh bien, répondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c’est avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu’il ne m’en cuise pas trop, car je dois apprendre à Votre Grâce que, quoique rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de celle du jonc à cordage, et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d’autrui.

– À la bonne heure, répliqua la duchesse; demain je vous donnerai une discipline qui aille à votre mesure, et qui s’accommode à la tendreté de vos chairs comme si elles étaient ses propres sœurs.

– À propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, chère dame de mon âme, que j’ai écrit une lettre à ma femme Thérèse Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m’est arrivé depuis que je me suis séparé d’elle. Je l’ai là, dans le sein, et il ne manque plus que d’y mettre l’adresse. Je voudrais que Votre Discrétion prît la peine de la lire, car il me semble qu’elle est tournée de la façon que doivent écrire les gouverneurs.

– Qui l’a composée? demanda la duchesse.

– Eh! qui pouvait la composer, si ce n’est moi, pécheur que je suis? répondit Sancho.

– Et c’est vous aussi qui l’avez écrite? reprit la duchesse.

– Pour cela non, répliqua Sancho; car je ne sais ni lire ni écrire, bien que je sache signer.

– Voyons-la donc, dit la duchesse; car, à coup sûr, vous devez y montrer la qualité et la suffisance de votre esprit.»

Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse, l’ayant prise, vit qu’elle était ainsi conçue:

Lettre de Sancho Panza à Thérèse Panza, sa femme

«Si l’on me donnait de bons coups de fouet, j’étais bien d’aplomb sur ma monture [210]; si j’ai un bon gouvernement, il me coûte de bons coups de fouet. À cela, ma chère Thérèse, tu ne comprendras rien du tout, quant à présent; une autre fois, tu le sauras. Sache donc, Thérèse, que j’ai résolu une chose; c’est que tu ailles en carrosse. Voilà l’important aujourd’hui, car toute autre façon d’aller serait marcher à quatre pattes. [211] Tu es femme d’un gouverneur; vois si personne te montera jusqu’à la cheville. Je t’envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m’a donné madame la duchesse; arrange-le de façon qu’il serve de jupe et de corsage à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j’ai ouï dire en ce pays, est un fou sage et un imbécile divertissant; on ajoute que je suis de la même force. Nous sommes entrés dans la caverne de Montésinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le désenchantement de Dulcinée du Toboso, qui s’appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que j’ai à me donner, elle deviendra aussi désenchantée que la mère qui l’a mise au monde. Ne dis rien de cela à personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton affaire à la chambrée, les uns diront que c’est blanc, les autres que c’est noir. D’ici à peu de jours, je partirai pour le gouvernement, où je vais avec un grand désir de ramasser de l’argent, car on m’a dit que tous les nouveaux gouverneurs s’en allaient avec le même désir. Je lui tâterai le pouls, et t’aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se porte bien et se recommande beaucoup à toi; je ne pense pas le laisser, quand même on me mènerait pour être Grand Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour deux mille fois, car, à ce que dit mon maître, il n’y a rien qui coûte moins et qui vaille meilleur marché que les politesses. Dieu n’a pas consenti à m’envoyer une autre valise comme celle des cent écus de la fois passée; mais n’en sois pas en peine, ma chère Thérèse; celui qui sonne les cloches est en sûreté; et tout s’en ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j’ai une grande peine d’entendre dire que j’y prendrai tant de goût que je m’y mangerai les doigts. Dans ce cas-là, il ne me coûterait pas bon marché, bien que les estropiés et les manchots aient un canonicat dans les aumônes qu’ils mendient. Ainsi, d’une façon ou de l’autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.

«Ton mari, le gouverneur.

«SANCHO PANZA.»

Quand la duchesse eut achevé de lire la lettre, elle dit à Sancho:

«En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La première, c’est qu’il dit ou fait entendre qu’on lui a donné ce gouvernement pour les coups de fouet qu’il doit s’appliquer, tandis qu’il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas seulement qu’il y eût des coups de fouet au monde. La seconde, c’est qu’il s’y montre un peu trop intéressé, et je ne voudrais pas qu’il eût montré le bout de l’oreille, car la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la justice.

– Oh! ce n’est pas ce que je voulais dire, madame, répondit Sancho; si Votre Grâce trouve que la lettre n’est pas tournée comme elle devrait l’être, il n’y a rien qu’à la déchirer, et à en écrire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle fût pire encore, si l’on s’en remet à ma judiciaire.

– Non, non, répliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux la faire voir au duc.»