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«Si j’avais été aussi bonne duègne que je le devais, certes, je ne me serais point émue à leurs bons mots fanés, et n’aurais point pris pour des vérités ces belles tournures, je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j’espère sans espoir, je pars et je reste, ainsi que d’autres impossibilités de cette espèce, dont leurs écrits sont tout pleins. Et qu’arrive-t-il, lorsqu’ils promettent le phénix d’Arabie, la couronne d’Ariane, les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l’or du Pactole et le baume de Pancaya [218]? C’est alors qu’ils font plus que jamais courir la plume, car rien ne leur coûte moins que de promettre ce qu’ils ne pourront jamais tenir.

«Mais que fais-je? à quoi vais-je m’amuser, ô malheureuse? quelle folie, quelle déraison me fait conter les péchés d’autrui, quand j’ai tant à raconter des miens? Malheur à moi! ce ne sont pas les vers qui m’ont vaincue, mais ma simplicité; ce ne sont pas les sérénades qui m’ont adoucie, mais mon imprudence coupable.

«Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le chemin et préparèrent les voies aux désirs de don Clavijo (ainsi se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma médiation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la chambre à coucher d’Antonomasie, non par lui, mais par moi trompée, et cela, sous le titre de légitime époux; car, bien que pécheresse, je n’aurais jamais permis que, sans être son mari, il l’eût touchée aux bords de la semelle de ses pantoufles. Non, non, pour cela, non! le mariage doit aller en avant dans toute affaire de ce genre où je mets les mains. Il n’y avait qu’un mal dans celle-ci, l’inégalité des conditions, don Clavijo n’étant qu’un simple chevalier, tandis que l’infante Antonomasie était, comme on l’a dit, héritière du royaume.

«Durant quelques jours, l’intrigue fut cachée et dissimulée par la sagacité de mes précautions; mais bientôt il me parut qu’elle allait être découverte par je ne sais quelle enflure de l’estomac d’Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en conciliabule, et l’avis unanime fut qu’avant que le méchant tour vînt à éclater, don Clavijo (Georg., lib. II.) demandât devant le grand vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d’une promesse écrite qu’elle lui avait donnée d’être son épouse, promesse formulée par mon esprit, et avec tant de force, que celle de Samson n’aurait pu la rompre. On fit les démarches nécessaires; le vicaire fit la cédule, et reçut la confession de la dame, qui avoua tout sans autre formalité; alors il la fit déposer chez un honnête alguazil de cour.

– Comment! s’écria Sancho, il y a donc aussi à Candaya des alguazils, des poëtes et des seguidillas? Par tous les serments que je puis faire, j’imagine que le monde est tout un. Mais que Votre Grâce se dépêche un peu, madame Trifaldi; il se fait tard, et je meurs d’envie de savoir la fin d’une si longue histoire.

– C’est ce que vais faire», répondit la comtesse.

Chapitre XXXIX

Où la Trifaldi continue sa surprenante et mémorable histoire

De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant que s’en désespérait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. Alors la Doloride continua de la sorte:

«Enfin, après bien des interrogatoires, des demandes et des réponses, comme l’infante tenait toujours bon, sans rétracter ni changer sa première déclaration, le grand vicaire jugea en faveur de don Clavijo, et la lui remit pour légitime épouse; ce qui causa tant de chagrin à la reine doña Magoncia, mère de l’infante Antonomasie, qu’au bout de trois jours nous l’enterrâmes.

– Elle était morte, sans doute? demanda Sancho.

– C’est clair, répondit Trifaldin; car, à Candaya, on n’enterre pas les personnes vivantes, mais mortes.

– On a déjà vu, seigneur écuyer, répliqua Sancho, enterrer un homme évanoui, le croyant mort, et il me semblait, à moi, que la reine Magoncia aurait bien fait de s’évanouir au lieu de mourir; car, avec la vie, il y a remède à bien des choses. D’ailleurs, la faute de l’infante n’était pas si énorme qu’elle fût obligée d’en avoir tant de regret. Si cette demoiselle se fût mariée avec un page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien d’autres, à ce que j’ai ouï dire, le mal aurait été sans ressource; mais avoir épousé un chevalier aussi gentilhomme et aussi entendu qu’on nous le dépeint, en vérité, si ce fut une sottise, elle n’est pas si grande qu’on le pense. Car enfin, suivant les règles de mon seigneur, qui est ici présent et ne me laissera pas accuser de mensonge, de même qu’on fait avec des hommes de robe les évêques, de même on peut faire avec des chevaliers, surtout s’ils sont errants, les rois et les empereurs.

– Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; car un chevalier errant, pourvu qu’il ait deux doigts de bonne chance, est en passe et en proche puissance d’être le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu’il vous reste à compter l’amer de cette jusqu’à présent douce histoire.

– Comment, s’il reste l’amer! reprit la comtesse. Oh! oui; et si amer, qu’en comparaison la coloquinte est douce et le laurier savoureux.

«La reine donc étant morte et non évanouie, nous l’enterrâmes; mais à peine l’avions-nous couverte de terre, à peine lui avions-nous dit le dernier adieu, que tout à coup, quis talia temperet a lacrymis [219]? parut au-dessus de la fosse de la reine, monté sur un cheval de bois, le géant Malambruno, cousin germain de Magoncia; lequel, outre qu’il est cruel, est de plus enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour châtier l’audace de don Clavijo et la faiblesse d’Antonomasie, il employa son art maudit, et laissa les deux amants enchantés sur la fosse même; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un épouvantable crocodile d’un métal inconnu. Au milieu d’eux s’éleva une colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en langue castillane, renferme la sentence suivante: Les deux audacieux amants ne recouvreront point leur forme première, jusqu’à ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi en combat singulier, car c’est seulement à sa haute valeur que les destins conservent cette aventure inouïe. Cela fait, il tira du fourreau un large et démesuré cimeterre, et, me prenant par les cheveux, il fit mine de vouloir m’ouvrir la gorge et de me trancher la tête à rasibus des épaules. Je me troublai, ma voix s’éteignit, je me sentis fort mal à l’aise; mais cependant je fis effort, et, d’une voix tremblante, je lui dis tant et tant de choses qu’elles le firent suspendre l’exécution de son rigoureux châtiment. Finalement, il fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, qui sont celles que voilà présentes, et, après nous avoir reproché notre faute, après avoir amèrement blâmé les habitudes des duègnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j’avais seule commise, il dit qu’il ne voulait pas nous punir de la peine capitale, mais d’autres peines plus durables, qui nous donnassent une mort civile et perpétuelle. Au moment où il achevait de dire ces mots, nous sentîmes toutes s’ouvrir les pores de notre visage, et qu’on nous y piquait partout comme avec des pointes d’aiguille. Nous portâmes aussitôt nos mains à la figure, et nous nous trouvâmes dans l’état que vous allez voir.»