Soudain, il lui sembla que le moteur gauche faisait un bruit étrange… Il tendit l’oreille : le ronron n’était plus harmonieux, mais saccadé. Il entendit un juron à l’avant, vit la pilote vérifier ses robinets d’essence et le cadran indiquant la « mixture ». Quelques instants plus tard, le moteur gauche s’arrêta et la pilote mit l’hélice en drapeau :
— Il faut faire demi-tour ! cria-t-elle.
Elle entama un large virage à plat. Il n’était pas terminé qu’à son tour, le moteur droit crachouilla, repartit et s’arrêta définitivement. Deuxième hélice en drapeau ! Un silence sinistre s’abattit dans le cockpit, troublé seulement par le sifflement du vent. Malko sentit son estomac se serrer. Le Comanche descendait vers le bush, en vol plané, à plus de cent vingt nœuds[30].
La pilote se retourna, livide :
— Je ne sais pas ce qui se passe ! Je ne comprends pas. Nous ne pouvons pas revenir sur Gaborone !
— Bon Dieu, essayez de remettre en route ! cria Ferdi.
Malko aperçut les épineux qui se dressaient un peu partout, émergeant du sol rocailleux. Rien ne pouvait les empêcher de s’écraser dans le bush.
Chapitre IX
Frénétiquement, la pilote appuya une fois de plus sur ses deux démarreurs. Ils couinèrent sans que les moteurs repartent. Pourtant, les deux manettes de la « mixture » étaient poussées à fond vers l’avant. Malko regarda le variateur d’altitude. L’aiguille tournait rapidement vers la gauche : le Comanche, ses deux hélices en drapeau, filait vers le sol à deux cent cinquante km/h. Déjà, ils ne se trouvaient plus qu’à deux mille pieds. Normalement, on peut planer dix fois sa hauteur, ce qui donnait au Comanche environ dix kilomètres d’autonomie. Ils allaient donc être obligés de se poser en plein bush. Si, de haut, cela semblait plat, Malko savait à quel point le sol était accidenté.
— Qu’est-ce qui se passe ? cria Ferdi.
La pilote tourna vers lui un visage crispé.
— Je ne comprends pas ; les pompes fonctionnent, les robinets sont ouverts, la pression du carburant est normale, mais on dirait que les deux moteurs sont noyés. Nous allons essayer de nous poser. Attachez vos ceintures.
Elle n’avait pas perdu son sang-froid. Après avoir descendu ses volets au maximum, pour ralentir la vitesse de l’appareil, elle sortit le train. Ainsi, ils ralentirent jusqu’à cent dix nœuds, vitesse d’atterrissage normale. Seulement, en bas, il n’y avait pas de piste goudronnée. Plus ils se rapprochaient, plus ils distinguaient les aspérités du sol, les épineux, les rochers. La moindre pierre pouvait faire voler le train d’atterrissage en éclats. En plus, ils avaient le plein d’essence ! Ils risquaient de griller comme des poulets. Piet Hertzog se retourna, toujours aussi placide :
— J’essaierai de quitter l’appareil le premier, dit-il. Si je suis inanimé, n’essayez pas de me sortir, je suis trop lourd.
Il ajouta quelques mots en afrikaans à l’intention de Ferdi. La pilote parlait fébrilement dans son micro, signalant sa position. La voix de Gaborone Control éclata :
— Papa tango, bien reçu mayday, bien reçu.
Ça leur faisait une belle jambe… Malko jeta un coup d’œil à l’altimètre : mille pieds. On distinguait maintenant tous les détails du sol. La pilote raccrocha son micro. Elle vira légèrement, cherchant un coin à peu près plat. Il y avait des épineux partout. Une gazelle déboula et disparut à grands bonds.
Cinq cents pieds. L’avion fut secoué dans un courant d’air chaud.
— Les ceintures, serrez les ceintures ! cria Helda.
Le sol s’approchait à une vitesse effrayante. Malko se recroquevilla, arc-bouté sur le siège de devant, protégeant son visage. Il sentit le Comanche se redresser pour arriver le nez haut, vit sur sa gauche un épineux qui défilait à une vitesse d’enfer et il y eut un choc violent. L’avion venait de toucher le sol. Il roula quelques mètres et Malko se dit que tout allait bien se passer. Brutalement, le sol disparut ! Comme lancé par un tremplin, le petit Comanche rebondit en l’air. La pilote poussa un cri. Malko, à travers le pare-brise, aperçut les branches d’un épineux.
Crac ! Le Comanche retomba de tout son poids avec un craquement sinistre. Une gerbe d’étincelles jaillit et, le train fauché, il continua à glisser sur le sol, se désintégrant au fur et à mesure. Une hélice fila en roulant comme un cerceau devant l’appareil. Malko sentit son estomac descendre vers ses talons. Ils allaient droit sur un rocher. À plus de cent à l’heure.
Le choc de front fut effroyable. Malko eut l’impression qu’on l’ouvrait en deux avec un filin d’acier, il perdit le souffle et s’évanouit.
— Malko ! Malko !
Malko ouvrit les yeux, aperçut le visage anxieux de Ferdi, couvert de sang, penché sur lui. Il était étendu sur le sol, et son ventre lui faisait affreusement mal. Il mit plusieurs secondes à réaliser ce qui était arrivé. Sa tête tournait, il passa la main sur son visage et ramena du sang. Il essaya de se lever, mais n’y parvint pas. Ferdi continuait à le secouer.
Il arriva enfin à se redresser et regarda autour de lui.
Le Comanche s’était littéralement désintégré. Le fuselage, coupé en trois, éparpillé sur une centaine de mètres. Un moteur et une aile intacte se trouvaient beaucoup plus loin. Apparemment, rien n’avait explosé, sinon, ils seraient tous morts…
— Ça va ? demanda Ferdi.
— Je pense, dit Malko. Où sont les autres ?
— Helda a été tuée sur le coup. Piet a des fractures partout, mais il vit. C’est eux qui ont pris le gros du choc…
Brusquement, Malko prit conscience de la chaleur et de la sécheresse. Il réussit à se lever complètement, aperçut un corps disloqué dans les débris du cockpit. Pauvre Rhodésienne venue mourir au milieu du Kalahari après tant d’aventures… Piet était étendu un peu plus loin, appuyé à un bout de fuselage, très pâle, le visage couvert de sueur. Il semblait souffrir beaucoup, mais posa un regard calme sur Malko :
— Vous voyez qu’on s’en est tiré…
Si on voulait… Ferdi était le moins touché. À quelques centimètres près, Malko et lui étaient broyés.
— Où sommes-nous ? demanda Malko.
— Près de Molepolole, expliqua Ferdi. Helda a pu donner sa position. Il y a une route goudronnée, on va venir nous secourir. L’adjoint de Piet a dû être prévenu.
Malko se tâta sur toutes les coutures. Apparemment, il n’avait que des contusions. Son cou irrité par la chaleur le brûlait de nouveau. Il regarda autour de lui et ne vit aucune trace de piste : le bush à perte de vue.
— Quelle connerie cet accident ! grommela Ferdi.
Pendant ce temps, Gudrun Tindorf et Joe Grodno allaient tranquillement faire leur jonction.
Trois Noirs en haillons apparurent, venant de nulle part et s’approchèrent. Ferdi engagea la conversation avec eux en tswana. L’un d’eux repartit en courant.
— Il va chercher à boire, expliqua-t-il.
Les autres entreprirent de dégager le corps de la pilote. Malko, pris d’éblouissements, dut se rasseoir.
Le soleil tapait d’une façon infernale. Pas un coin d’ombre. Des écureuils jouaient non loin de là, pas dérangés. Une horde de mangoustes passa avec des bonds gracieux. Les débris du Comanche semblaient déjà s’être intégrés au paysage. Malko arriva à se caler près de Piet Hertzog, mit sa chemise sur sa tête et sombra dans une sorte d’assoupissement bienfaisant, troublé seulement par les grognements de douleur du gros colonel barbu. Cet accident était incompréhensible. Jamais les deux moteurs d’un avion ne tombent en panne en même temps. Qu’avait-il pu se produire ?