— Vous savez qui je suis ? J’appartiens à l’armée sud-africaine ! Vous…
Sa phrase se transforma en un cri déchirant. Lyle venait de la violer, s’enfonçant en elle de tout son poids. Il s’arrêta, le cœur cognant dans sa poitrine, regrettant de lui avoir ôté son bâillon…
— Si tu cries, je te tue.
Pour donner plus de poids à sa menace, il reprit son poignard et piqua un peu le cou de Johanna. Celle-ci gémit mais ne dit plus rien quand il recommença à aller et venir en elle. Johanna ne se défendait plus. Même lorsqu’il lui fit subir ce qu’il avait enduré de la part du grand Cafre, elle se contenta de sursauter, le visage dans l’herbe, tandis que Lyle explosait dans ses reins…
Le Cafre demeura immobile encore un peu, profitant du chaud fourreau de chair puis jeta un coup d’œil à sa montre. Vingt minutes déjà ! La lueur à l’est commençait à éclairer le golf. Il se retira, se rajusta hâtivement. Johanna roula sur le côté, puis se remit à genoux, le visage levé vers lui.
— Laissez-moi maintenant, dit-elle, sans élever le ton. Partez. Partez !
Elle n’avait pas encore compris. Machinalement, Lyle allongea la main et caressa son sein nu, le soupesant comme un fruit au marché. Johanna, d’un seul élan, lui cracha en plein visage, jetant :
— Vertroek[33] !
Instinctivement, Lyle la gifla. Si violemment qu’elle tomba à terre et se mit à gémir comme un chien qu’on bat. Il la prit par le bras et elle le mordit. Il lui donna un coup de pied dans les côtes. Une marque rouge apparut aussitôt. Johanna, cette fois, comprit. Elle rampa, se mit debout et voulut s’enfuir. Alors Lyle la reprit et commença à la frapper. Sauvagement, méthodiquement, comme on le frappait dans les prisons. Il jurait tout seul, l’insultait, insultait tous les Blancs de la terre. Johanna, qui était solide, se débattait et arriva même à lui décocher un coup de pied.
Alors, Lyle devint fou ! Il la saisit par la nuque et la poussa en avant. Johanna tomba et il noua ses deux mains puissantes autour de sa gorge, lui enfonçant le visage dans l’herbe bien coupée du golf. La jeune femme luttait furieusement, donnant des coups de reins qui le désarçonnaient presque.
Elle ruait comme un cheval. Lyle appuyait de plus en plus, lui enfonçant le visage dans la terre, puis lâchant un peu, cherchant à faire durer le plaisir. Elle réussit à pousser un cri très rauque et très fort et il prit peur. Cette fois, ses doigts trouvèrent le larynx et crochèrent dedans. Les coups de pied et les coups de reins se firent de plus en plus faibles, puis cessèrent.
Lyle relâcha la pression de ses doigts : rien ne se passa. Il se releva. Johanna gisait à plat ventre, les mains toujours liées derrière le dos, les jambes ouvertes. Lyle s’essuya le front. Les battements de son cœur se calmèrent. Finalement, cela avait été très facile. Il se pencha et, avec le poignard, trancha les liens des mains. Les poignets retombèrent de chaque côté du corps. Il ramassa avec soin tous les liens, le bâillon et fourra le tout dans sa poche. Laissant les vêtements découpés à l’abandon. Il examina la scène. C’était parfait. Une touriste surprise par un sadique qui la viole et la tue.
Il regagna alors le « bakkie » sans se presser. Lorsqu’il arriva au croisement de Nyerere Drive et de Notwane Road, le soleil faisait resplendir le dôme doré de la mosquée. Lyle se sentait en paix. Il pensa avec plaisir au Sud-Africain qui lui avait permis de faire toutes ces bonnes choses. Décidément, les Blancs étaient des imbéciles.
— C’est ce salaud de Lyle ! gronda Ferdi. Je l’égorgerai.
Le colonel sud-africain semblait avoir vieilli de dix ans, avec de grands cernes sous ses yeux gris, les épaules voûtées, le menton rentré. Malko essayait d’oublier la vision du cadavre de Johanna. La police botswanaise les avait prévenus deux heures plus tôt. Après être allés reconnaître le corps, ils s’étaient enfermés dans la chambre d’hôtel, ruminant leurs sombres pensées.
— Vous croyez vraiment que c’est Lyle ? demanda Malko.
— J’en suis certain, grommela Ferdi. J’ai été un imbécile. Et je suis sûr aussi que Joe Grodno se trouve à Gaborone. Ils sont en train de monter un trac important.
— C’est juste, dit Malko, l’intervention des Soviétiques le prouve. Mais que pouvons-nous faire maintenant ?
— Je resterai ici tant que je n’aurai pas eu la peau de ce salaud. Van Haag est d’accord ; il est en train d’essayer d’obtenir des informations sur l’ANC par ses contacts dans la police.
— Nous les gênons, dit Malko, donc, ils vont tenter quelque chose d’autre contre nous…
Ferdi leva les yeux sur lui :
— Si vous pouviez dire vrai ! On va se les payer cette fois. Je vais voir van Haag. Je vous rejoins ici.
Joe Grodno émergea de la Mercedes aux vitres fumées arrêtée dans la cour de l’ambassade soviétique. Il n’aimait pas beaucoup prendre de tels risques mais sa visite de condoléances était indispensable. La mort du capitaine Oustinov, brillant officier du KGB, engageait gravement sa responsabilité.
Le rezident du KGB, Viktor Gorbatchev, l’attendait sur le perron. Les deux hommes pénétrèrent dans un bureau climatisé orné du portrait de Tchernenko, puis s’étreignirent. Ils burent un peu de thé brûlant, grignotèrent quelques biscuits. Le rezident était un jeune colonel qui avait beaucoup entendu parler de Joe Grodno qu’il estimait pour son travail de fourmi. Cependant, le rapport qu’il venait d’envoyer à Moscou risquait de freiner son avancement. Grodno attaqua tout de suite :
— Tovaritch colonel, dit-il, je suis désolé pour la mort de notre camarade Gregory Oustinov. C’est une terrible fatalité et j’en porte la responsabilité.
Le rezident eut un geste apaisant.
— Tovaritch, nous sommes en guerre. Le camarade capitaine Oustinov est mort en héros de l’Union Soviétique. Il sera enterré dans notre pays avec les honneurs dus à son sacrifice.
Ils reburent un peu de thé.
— Où en êtes-vous ? demanda le Soviétique.
— Nous attendons l’Allemande et ceux qui doivent repartir avec les explosifs, expliqua Joe Grodno. Ils ont du retard. Nos réseaux ont été touchés par les Services sud-africains et l’échec de notre dernière opération rend le passage de la frontière très dangereux. C’est une situation ennuyeuse car je suis obligé de m’exposer. Hélas, il m’est impossible de bouger d’ici, tant que Gudrun Tindorf ne sera pas arrivée.
— Je vois, fit le Soviétique. À propos ce sont vos hommes qui se sont occupés de cette Sud-Africaine…
— Oui.
Le rezident hocha la tête, grignota un biscuit et demanda :
— Était-ce nécessaire d’être… aussi brutal ?
Joe Grodno s’attendait à cette question. Les Soviétiques n’aimaient pas beaucoup la violence gratuite. Surtout dans une affaire où ils étaient mêlés.
— Camarade, expliqua patiemment le Lituanien, nous sommes en Afrique et on ne contrôle jamais à cent pour cent ce que font les Noirs. Ce kidnapping était une erreur. Il était ensuite hors de question de relâcher cette femme avec ce qu’elle savait.
— Vous auriez pu la garder un certain temps et lui rendre la liberté après le démontage de votre opération, objecta avec douceur le rezident.