«Qu’est ça? demanda une des femmes.
– Une Bible, répondit Tom.
– Seigneur, je n’en ai pas tant seulement vu une depuis que j’ai quitté le Kintuck!
– Avez-vous donc été élevée au Kintuck?
– Oui, et bien élevée, et soignée aussi, reprit en soupirant la femme; pouvais pas m’attendre à en venir là!
– Et qu’est que c’est que ce liv’? demanda la seconde femme.
– Comment! mais c’est la Bible.
– Eh Seigneur! quoi qu’elle dit la Bible?
– Ce qu’elle dit? Vous n’en savez rien du tout? reprit l’autre femme. Oh! maîtresse m’en lisait quelque fois au Kintuck. Mais, misère! pour ce qui est d’ici, on n’y entend que menteries et jurons.
– Lisez-nous en un brin,» reprit au bout d’un moment la première femme avec curiosité, en voyant combien Tom était absorbé dans son livre.
Tom lut: «Venez aussi à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai [44].»
«Ce sont là de bonnes paroles, approuva la femme; mais qui est-ce donc qui les dit?
– Le Seigneur, répliqua Tom.
– Je voudrais savoir tant seulement où il est! moi y aller bien vite. Semble plus jamais possible reposer à présent: os et chair n’y tiennent plus. Je tremble de partout. Sambo m’aboie après tout le long du jour, parce que je vas pas assez vite à cueillir. C’est nuit noire, et les minuit avant que je sois à gagner mon pauv’e manger; et j’ai pas tant seulement commencé de m’étendre et de fermer l’œil, que v’là le cornet qui sonne, et v’là le matin, et v’là qu’il faut recommencer. Ah! que j’irais bien lui dire tout ça au Seigneur, si je savais où le trouver!
– Il est ici, il est partout, reprit Tom.
– Misère! c’est pas à moi que vous ferez accroire qu’il est ici! N’y a pas le Seigneur ici du tout, du tout, dit la femme; mais à quoi sert parler! Je m’en vas me camper par terre, et dormir pendant que je peux.»
Les femmes se rendirent à leurs cases, et Tom resta seul près du feu à demi éteint, qui éclairait d’un reflet rouge sa noire face. La tranquille lune, au front argenté, se dessinait dans le bleu du ciel; et calme, impassible, comme le regard que Dieu laisse tomber d’en haut sur les scènes de misère et d’oppression, la silencieuse lueur descendait sur le pauvre nègre abandonné, seul, assis, les bras croisés, sa Bible sur ses genoux.
«DIEU est-il donc ICI?» Oh! comment l’ignorant gardera-t-il sa foi immuable? comment ne chancellera-t-il pas à l’aspect du désordre et de l’iniquité qui règnent sans contrôle? La lutte qui s’élève dans cette âme candide est déchirante: Tom se sent anéanti en présence du triomphe absolu du mal. C’est une angoisse sans nom; c’est le pressentiment d’une misère sans limites; c’est le naufrage de toutes les espérances passées que ses souvenirs tumultueux roulent devant lui, comme les vagues forcenées ballottent sous l’œil du naufragé expirant les cadavres sans vie de sa femme, de ses enfants, de tout ce qui lui fut cher. Oh! qu’il est difficile de croire et de s’attacher avec une inébranlable ardeur au grand mot d’ordre du chrétien: «Dieu est celui qui est, celui qui récompensa ceux qui le cherchent et ne se lassent pas.»
Tom se leva désespéré, et se rendit, en trébuchant, dans la case qui lui était assignée, le plancher était déjà jonché de dormeurs accablés de lassitude, et les exhalaisons infectes le firent presque reculer. Mais la rosée de la nuit était morbide et glacée, ses membres fatigués se raidissaient, il s’enveloppa d’une couverture en lambeaux qui formait tout son lit, s’étendit sur la paille, et tomba endormi.
Alors une douce voix murmura dans son oreille; il était assis sur le siége de mousse, au bord du lac Pontchartrain. Éva, ses yeux doux et sérieux abaissés sur le livre, lui lisait la Bible, et il entendit ces paroles:
«Quand tu passeras par les eaux, je serai avec toi; et quand tu passeras par les fleuves, ils ne te noieront point; quand tu marcheras dans le feu, tu ne seras point brûlé, et la flamme ne t’embrasera point, car je suis le Seigneur ton Dieu, le saint d’Israël ton Sauveur [45].»
Les mots, peu à peu, semblèrent se dissoudre dans l’air et monter comme une musique céleste; l’enfant releva ses grands yeux, et attacha sur Tom avec amour son profond et doux regard, d’où partaient des rayons chauds et vivifiants qui venaient lui épanouir le cœur. Elle semblait planer avec les sons, portée à demi par eux; soudain elle déploya de blanches ailes d’où pleuvaient de brillantes étincelles, des flocons d’or, une averse d’étoiles; puis – Éva avait disparu.
Tom s’éveilla: était-ce un rêve? Soit. Mais qui dira qu’à ce doux, jeune esprit, pénétré durant sa vie d’un si ardent désir de soulager, de consoler les malheureux, qui dira que Dieu eût interdit après sa mort ce divin ministère?
CHAPITRE XXXIV
Voyez les larmes de ceux qu’on opprime et qui n’ont point de consolation.
Ecclésiaste, ch IV, verset 1.
Tom fut bientôt familiarisé avec tout ce qu’il y avait à espérer ou à craindre de son nouveau genre de vie. Travailleur habile et expérimenté, il était, de plus, prompt et fidèle, par habitude et par principe. Dans sa disposition paisible, il espérait, à force d’application et de zèle, se préserver, du moins en partie, des maux de sa situation. Il voyait autour de lui assez de souffrance et de misère pour avoir le cœur navré; mais il se promit de travailler avec une religieuse patience, et de s’en remettre à Celui qui juge dans sa justice, tout en nourrissant une vague espérance qu’un moyen de salut pourrait encore s’offrir.
Legris prenait note en silence de la capacité de Tom. Il le considérait comme un manœuvre des plus profitables; mais il ressentait pour lui un éloignement secret, antipathie naturelle du méchant pour le bon. Il voyait clairement que toutes les fois que sa violence et sa brutalité tombaient sur le faible, Tom le remarquait. L’atmosphère de l’opinion est si subtile, qu’elle se fait sentir sans paroles, et que même la pensée muette d’un esclave peut fatiguer le maître. Tom manifestait de diverses façons une tendresse de cœur pleine de pitié qui, étrange et nouvelle pour ses compagnons de souffrance, était épiée d’un œil jaloux par Legris. En achetant Tom, il se proposait d’en faire plus tard une sorte de contre-maître, auquel il pourrait confier parfois ses affaires, durant de courtes absences. À son point de vue, la première, seconde et troisième condition requise pour ce poste, était la dureté. Legris, ne trouvant point à Tom cette qualité essentielle, résolut de la lui donner; et peu de semaines après son arrivée sur la plantation, il se mit à l’œuvre.
Un matin, au moment où les esclaves allaient partir pour les champs, Tom remarqua parmi eux avec surprise une nouvelle venue, dont l’aspect attira son attention. C’était une femme grande, svelte, d’une mise décente et propre. Ses mains et ses pieds étaient d’une extrême délicatesse. À en juger par ses traits, elle pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans. Sa figure était de celles qui, une fois vues, ne s’oublient pas, – de celles qui, au premier coup d’œil, éveillent en nous l’idée d’une destinée pénible, étrange, romanesque. Elle avait le front haut et les sourcils dessinés avec une pureté rare. Son nez droit et bien formé, sa bouche fine et mobile, le gracieux contour de sa tête et de son cou, montraient qu’elle avait dû être fort belle; mais son visage était profondément sillonné par les rides, traces d’une souffrance endurée avec orgueil et amertume. Elle avait le teint jaune et maladif, les joues creuses, les traits aigus, et tout le corps d’une effrayante maigreur; ses yeux étaient surtout remarquables, – si grands, si noirs, si mornes, ombragés de longs cils également ténébreux; des yeux d’une expression de désespoir si profond, si terrible! – Il y avait dans chaque ligne de sa tête, dans chaque courbure de sa lèvre frémissante, dans chacun de ses mouvements, un hautain et sauvage défi. Mais la nuit de l’angoisse semblait concentrée dans son œil – ce regard terne, fixe, sans espoir, formait un effrayant contraste avec la révolte et le dédain qu’exprimait toute sa personne.