Quelque peine qu’on puisse prendre à étouffer une âme, elle est pour le méchant un hôte incommode, inquiétant, redoutable. Qui peut assigner des limites à son activité? qui connaît tous ses mystérieux peut-être, – ses frissons, ses tremblements, qu’elle ne saurait pas plus surmonter qu’elle ne peut s’affranchir de son éternité? N’est-il pas insensé l’homme qui ferme sa porte aux esprits, quand il en a un au dedans de lui-même qu’il n’ose rencontrer face à face? – dont la voix, quoique enfouie sous des montagnes, résonne encore comme la trompette du jugement dernier!
Legris s’était barricadé, avait mis une chaise contre sa porte, avait allumé une veilleuse, et placé ses pistolets à portée de sa main. Il avait examiné les espagnolettes des fenêtres, et jurant qu’il ne craignait ni le diable ni sa suite, il s’était endormi.
Il dormit profondément, car il était las; mais à la fin, une ombre ténébreuse, un sentiment d’horreur, une vague appréhension d’un danger planant sur lui, se glissèrent dans son sommeil. Il vit le linceul de sa mère: Cassy le tenait déployé devant lui. Il entendit un bruit confus de cris de douleur et de gémissements. Il savait qu’il dormait, et luttait pour s’éveiller. Il y parvint à demi. Cette fois, il en était sûr, quelque chose entrait dans sa chambre. Sa porte s’ouvrait; il n’en pouvait douter, mais la peur le paralysait. Enfin il se retourna en sursaut: la porte était ouverte; et une main éteignit sa lumière.
Il faisait un clair de lune trouble et voilé; – pourtant il voyait – là – une chose blanche glisser, au lieu de marcher – il entendait le frôlement du linceul sur le parquet. – Elle était là, debout, immobile, près de son lit. Une main glacée toucha la sienne; une voix basse, étranglée, murmura trois fois à son oreille: «Viens! viens! viens!» Et tandis qu’il gisait couvert d’une sueur froide, l’apparition disparut, sans qu’il sût quand et comment. Il sauta hors du lit, et courut à la porte; elle était fermée à double tour: il tomba évanoui.
À dater de cette nuit, Legris s’abandonna à l’ivresse: il but, non plus comme autrefois avec une certaine prudence, mais outre mesure et sans arrêt.
Bientôt le bruit qu’il se mourait se répandit aux environs; ses excès avaient développé l’effroyable maladie [49] qui semble projeter sur la vie présente les ombres livides de la réprobation future. Personne ne pouvait supporter les horreurs de cette chambre funèbre, où il délirait, se débattait, hurlait, et parlait de visions qui glaçaient le sang de ceux qui l’entendaient: debout, près de son lit de mort, il voyait se dresser une figure blême, terrible, inexorable, qui lui répétait: «Viens! viens! viens!»
Par une bizarre coïncidence, le matin qui suivit la nuit où le fantôme apparut pour la première fois à Legris, on trouva la porte de la maison ouverte, et quelques nègres aperçurent deux ombres blanchâtres, glissant le long de l’avenue qui conduisait au grand chemin.
Un peu avant le lever du soleil, Emmeline et Cassy firent une halte dans un bouquet d’arbres près de la ville.
Cassy, vêtue de noir, portait le costume des créoles espagnoles. Un voile, jeté par-dessus son chapeau et surchargé de broderies, lui cachait le visage. Il avait été convenu qu’elle passerait pour une dame créole, et Emmeline pour sa femme de chambre.
Élevée dès son enfance au milieu de gens distingués, Cassy se trouvait en parfait rapport de langage, de manières, d’aspect, avec le rôle qu’elle avait pris. Ce qui lui restait encore de joyaux et de riches vêtements lui permit de compléter son personnage.
Elle s’arrêta dans le faubourg de la ville, à un magasin où elle avait remarqué des malles à vendre. Elle en acheta une, et pria le marchand de la lui faire porter. Ainsi, escorté d’un domestique qui voiturait son bagage sur une brouette, d’Emmeline qui la suivait chargé de son sac de nuit et de divers paquets, elle fit son entrée dans la petite auberge en femme de qualité.
La première personne qu’elle y rencontra fut George Shelby; il attendait le passage du bateau.
De la lucarne du grenier, Cassy avait observé le jeune homme; elle l’avait vu enlever le corps de Tom, et avait assisté de loin, non sans une certaine satisfaction, à sa lutte avec Legris. Plus tard, pendant ses excursions nocturnes, et en rapprochant les bribes de conversations qu’elle avait surprises parmi les noirs, elle sut qui il était, et comprit ses relations avec Tom. En le voyant comme elle attendre le bateau, elle se sentit rassurée.
L’air, les manières, et surtout la prodigalité de Cassy, écartèrent dans l’hôtel jusqu’à l’ombre d’un soupçon. Les gens sont, d’ordinaire, peu disposés à chercher querelle à quiconque paye bien; c’est ce qu’avait prévu Cassy lorsqu’elle s’était munie d’argent.
Entre chien et loup on entendit approcher le bateau. George Shelby, avec la politesse naturelle à tout Kentuckien, offrit le bras à Cassy pour la conduire à bord, et s’occupa de l’y installer convenablement.
Tant que dura la traversée de la rivière Rouge elle garda la chambre et le lit, sons prétexte d’indisposition, et son officieuse compagne se montra des plus empressées à la soigner.
En atteignant le Mississipi, George, qui savait que la dame étrangère se dirigeait comme lui vers le haut pays, lui proposa de louer un salon en commun dans le même bateau. Il la plaignait de sa faible santé, et désirait faire de son mieux pour lui venir en aide.
Voilà donc nos voyageuses saines et sauves, établies à bord du bon bateau le Cincinnati, et remontant le fleuve à toute vapeur.
La santé de Cassy s’était singulièrement améliorée; elle se promenait sur le pont, s’y asseyait, dînait à table; tous remarquaient en elle des traces d’une rare beauté.
Dès que George l’entrevit, il fut frappé d’une de ces vagues et insaisissables ressemblances que presque tous nous avons rencontrées et qui nous troublent. Il ne pouvait s’empêcher de la regarder, de l’observer constamment. À table ou au salon, les yeux du jeune homme se fixaient sur elle, et ne s’en détournaient que lorsqu’elle se montrait fatiguée de cette persistance.
Cassy s’inquiéta; elle pensa qu’il soupçonnait quelque chose, et, résolue de s’en remettre à sa générosité, elle lui conta son histoire.
George était tout disposé à la sympathie pour quiconque avait fui de la plantation Legris, de ce lieu haïssable, dont il ne pouvait parler sans indignation. Avec ce courageux mépris des suites, apanage de son âge et de son caractère, il assura Emmeline et Cassy qu’il ferait tout au monde pour les protéger et les seconder dans leur dessein.
La chambre voisine était occupée par une Française, madame de Thoux, qui avait avec elle une jolie petite fille d’environ douze ans.
Cette dame ayant ouï dire à George qu’il était du Kentucky, se montra empressée de rechercher sa connaissance; elle y fut aidée par les grâces de l’enfant qui l’accompagnait; c’était le plus gentil petit être qui ait jamais charmé l’ennui d’un séjour d’une quinzaine à bord d’un bateau à vapeur.
George s’asseyait souvent à la porte de la chambre de madame de Thoux, et Cassy pouvait, de la galerie, entendre leur conversation.
L’étrangère faisait mille questions sur le Kentucky, où elle avait, disait-elle, séjourné dans sa jeunesse. George découvrit, avec surprise, qu’elle avait habité dans le voisinage immédiat de sa famille: elle montrait du pays et des habitants une connaissance qui le confondait.
«N’avez-vous pas dans vos environs, lui demanda-t-elle un jour, un homme nommé Harris?
– Il y a, en effet, un vieux planteur de ce nom, qui habite à peu de distance de chez mon père, répondit George; mais nous n’avons jamais eu beaucoup de relations avec lui.