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– Massa Haley être à se délasser à la taverne; lui, bien fatigué, ah! bien las, maîtresse!

– Mais Éliza! Sam?

– Eh! eh! Jourdain être passé: elle avoir gagné, comme on dit, la terre de Chanaan.

– Comment! que voulez-vous dire, Sam? Et perdant la respiration à l’idée que soulevaient ces paroles, madame Shelby se sentit défaillir.

– Le Seigneur protéger les siens, maîtresse! Lizie avoir gagné l’Ohio [22], à travers la rivière, comme si le Seigneur l’enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chevaux blancs.»

La veine religieuse de Sam, s’exaltant en présence de sa maîtresse, il faisait fréquemment étalage devant elle des citations et images tirées des Écritures.

«Montez, Sam, dit M. Shelby s’avançant sur la véranda, et venez répondre à votre maîtresse. Allons! allons! Émilie, vous prenez froid. Vous voilà toute transie; vous vous laissez aussi trop émouvoir, ma chère!

– Trop! – Ne suis-je pas femme? ne suis-je pas mère? et ne répondrons-nous pas tous deux à Dieu de cette pauvre fille! Mon Dieu! mon Dieu! que ce péché ne retombe pas sur nos têtes!

– Quel péché, Émilie? Vous le savez, nous n’avons fait que ce que nous étions positivement contraints de faire.

– N’importe! Il y a au fond de tout cela un vague sentiment de crime que je cherche en vain à raisonner.

– Ici, Andy, toi, négrillon! leste et preste! cria Sam sous la véranda. À l’écurie les chevaux, et vite! entends-tu pas maître appeler moi? et Sam parut au salon presque aussitôt, son couvre-chef de feuilles à la main.

– Voyons, Sam, dis-nous distinctement ce qui s’est passé. Où est Éliza, si tu le sais?

– Eh bien, maître, moi l’avoir vue, de mes yeux vue, traverser sur les glaçons flottants. Remarquable tout d’même! ni pu ni moins qu’un miracle: et j’ai vu un homme aider Lizie à grimper du côté de l’Ohio, puis, la nuit venir, et plus rien voir.

– Sam, ton miracle me semble un peu apocryphe. Voyager sur des glaces flottantes n’est pas chose facile.

– Facile! personne le faire, sans l’aide du Seigneur! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de la rivière, moi, d’un brin en avant (pas pouvoir me retenir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en face, la voir à la fenêtre de la taverne; les autres être pas loin! Pan! v’la mon chapeau qui décampe, et moi de crier à réveiller un mort. Lizie, c’est clair, entendre et s’esquiver. Bah! juste comm’elle détalait devers la rivière, massa Haley passer devant le portail, l’entrevoir, hurler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizie. – Elle, courir jusqu’au bord; – là, grand courant; dix pieds de large, – au delà gros glaçons se choquer, se heurter, faire tapage tous ensemble; grande île mouvante, quoi! – et nous sur ses talons; moi bien la croire prise, sur mon âme! – mais le cri qu’elle a fait! – jamais rien entendu de pareil! et la voir tout d’un coup, de l’autre côté du courant, sur les glaces, – aller! aller! criant! sautant! – Un glaçon fait crac! elle être en l’air; cric, un aut’ glaçon; elle rebondir! un vrai chevreuil! – Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créature! y en a-t-il! c’est à pas y croire!

Madame Shelby demeurait immobile, muette, pâle d’émotion, durant tout le récit de Sam.

– Dieu soit loué! dit-elle enfin, elle n’est pas morte. Mais où est la pauvre enfant, maintenant!

– Le Seigneur y prévoira! dit Sam roulant pieusement ses prunelles levées. Moi dire toujours, y avoir une Providence. Maîtresse avoir bien appris à nous: les instruments être tout prêts pour faire la volonté du Seigneur. – Eh ben juste, sans moi, pauv’ p’tit instrument, Lizie être prise une douzaine de fois. Qui lâcher les chevaux ce matin et mener eux chassant jusque près le dîner? Sam. Qui prom’ner massa Haley, cinq milles en dehors le chemin droit, jusqu’à la brune? Sam! autrement massa Haley tombait sur Lizie, comme un chien sur un raccoon. En voilà des providences!

– Je te conseille, maître Sam, de devenir plus sobre de providences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gentilshommes soient joués de la sorte chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité qu’il en put trouver pour l’occasion.

Mais il n’est pas plus aisé d’abuser le nègre que l’enfant à l’aide d’une feinte colère. Tous deux voient distinctement le vrai des choses à travers les apparences mensongères, et Sam ne fut en rien déconcerté par la rebuffade, bien qu’il jugeât à propos d’affecter une gravité dolente, et de laisser pendre les coins de sa bouche en signe de componction.

«Maître avoir raison, – bien raison. Fort vilain à moi, y a pas à dire; et mait’ et maîtresse pas encourager ça. – Mais pauv’ nèg’ bien tenté jouer malins tours à ces gens de rien qui prennent des airs comme ce massa Haley. Sam assez bien élevé pour voir lui pas gentilhomme du tout.

– Eh bien, Sam, dit madame Shelby, comme vous me paraissez vivement sentir vos torts, vous pouvez descendre à la cuisine, et dire à tante Chloé de vous donner une tranche du jambon qu’on a desservi aujourd’hui. Vous et Andy devez avoir grand’faim.

– Maîtresse, bien trop bonne pour nous autres,» répondit Sam; et saluant d’un air allègre, il disparut.

On voit, et nous l’avons dit, que Sam possédait un talent naturel qui, dans la ligne politique, l’eût poussé loin et haut. Il savait capitaliser, à son honneur et gloire, tout ce qui tournait bien. Ayant, il s’en flattait du moins, fait mousser à la satisfaction du salon sa piété et son humilité, il campa sa feuille de palmier sur sa tête d’un air conquérant, et se dirigea vers les domaines de tante Chloé, déterminé à faire florès à la cuisine.

«Je vais pérorer un brin à ces nèg’s là-bas, se disait Sam, maintenant que j’ai la chance. Seigneur! si je n’en dévide pas de quoi leur faire écarquiller les yeux!»

Un des grands délices de la vie de Sam avait été d’accompagner son maître aux réunions politiques de tous genres. À cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, il passait des heures entières à observer, à écouter les orateurs avec des ravissements de joie; descendant ensuite parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la même occasion, il les édifiait, les délectait par les plus burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissantes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé de noirs, il s’y trouvait souvent un entourage assez imposant d’individus de complexions plus claires, lesquels écoutaient, riaient, clignaient des yeux, à l’inexprimable orgueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, il saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à son éloquence.

Mais entre Sam et tante Chloé existait de tout temps une sorte de guerre chronique, ou plutôt une froideur prononcée. Cette fois les intérêts de Sam se trouvant englobés dans le département des provisions de bouche, il crut sage de se montrer conciliant. Certain que les ordres de maîtresse seraient toujours suivis à la lettre, il désirait que l’esprit en vivifiât et agrandit l’exécution. Il parut donc devant tante Chloé avec une expression touchante de résignation et de souffrance, en homme qui vient d’endurer des fatigues inouïes pour la défense de l’innocence opprimée; il développa habilement les faits, et dit comme quoi maîtresse l’envoyait à tante Chloé, pour qu’elle rétablit, entre ses solides et ses fluides, l’équilibre interrompu. Il reconnaissait ainsi d’une façon explicite les droits et la suprématie de la cuisinière dans toute l’étendue de ses domaines.

La chose prit on ne peut mieux. Jamais candide électeur, cajolé par un candidat politique, ne fut plus aisément gagné que tante Chloé par la suave éloquence de Sam. Eût-il été le fils prodigue, il n’eût pu être accueilli avec plus de libéralité maternelle.

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[22] L’État de l’Ohio où l’esclavage n’existe pas, et qui est séparé du Kentucky par le fleuve du même nom. D’après la loi à laquelle il est souvent fait allusion dans ce livre, il y a maintenant extradition des esclaves de l’État libre où ils se réfugient à l’État d’où ils se sont enfuis. C’est en Canada seulement, l’ancienne terre française, sous la domination de l’Angleterre aujourd’hui, que les noirs fugitifs peuvent se croire en sûreté.