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La conversation fut interrompue par l’approche d’un élégant petit boguey à un cheval, que conduisait un domestique de couleur. Il en descendit un homme jeune, bien mis, d’un aspect distingué, qui fut examiné aussitôt avec tout l’intérêt qu’éveille, chez des oisifs, par un jour de pluie, la présence d’un nouveau venu. Il était grand; il avait le teint brun foncé d’un Espagnol, de beaux yeux expressifs, les cheveux bouclés et d’un noir d’ébène. Son nez aquilin, ses lèvres minces et fines, et les belles proportions de toute sa personne donnèrent de suite aux regardants l’idée d’un homme supérieur. Il entra avec aisance, indiqua d’un signe à son domestique où placer sa malle, salua l’assemblée, et, son chapeau à la main, se dirigea lentement vers le comptoir: il se fit inscrire sous le nom de Henri Butler, d’Oaklands, comté de Shelby. Se retournant ensuite avec indifférence, il aperçut l’affiche, et la lut:

«Jim, dit-il à son domestique, il me semble que nous avons rencontré quelqu’un de cette tournure chez Bernan, dans le haut pays.

– Oui, maître: seulement je ne suis pas bien sûr pour la main.

– Ni moi non plus; je n’y ai certes pas regardé,» dit l’étranger en bâillant. Il pria l’hôte de lui faire donner une chambre particulière, où il put dépêcher quelques écritures pressées.

L’hôte était tout zèle, et un relai d’environ sept nègres, jeunes et vieux, mâles et femelles, petits et grands, s’abattirent alentour comme une volée de perdrix, gazouillant, affairés, se poussant, se coudoyant, se marchant sur les talons, dans leur lutte à préparer la chambre «à maître,» tandis que ce dernier, assis au milieu de la salle, liait conversation avec son voisin.

Depuis l’entrée de l’étranger, M. Wilson n’avait cessé de l’examiner d’un œil inquiet et envieux. Il lui semblait l’avoir vu quelque part, mais où? impossible de se le rappeler. Par moments, quand l’homme parlait, se remuait, souriait, le fabricant tressaillait et le regardait fixement; puis il détournait la tête, dès que les yeux noirs et brillants rencontraient les siens avec une froide indifférence. Tout à coup un souvenir subit sembla l’éclairer, et il envisagea l’étranger d’un air à la fois si surpris et si effaré, que celui-ci se leva et vint droit à lui.

«Monsieur Wilson, je crois? dit-il d’un ton de connaissance en lui tendant la main. Pardon de ne vous avoir pas reconnu plus tôt. Je vois que vous ne m’avez pas oublié. – M. Butler, d’Oaklands, comté de Shelby.

– Ou… i… oui… oui… monsieur,» répondit M. Wilson, comme s’il essayait de parler dans un rêve.

Un nègre vint annoncer que la chambre «à maître» était prête.

«Jim, voyez aux malles, dit négligemment le gentilhomme; et s’adressant à M. Wilson, il ajouta: je désirerais avoir un moment d’entretien avec vous pour affaires, dans ma chambre, s’il vous plaît.»

M. Wilson le suivit, toujours de l’air d’un homme qui marche en rêvant. Ils montèrent au-dessus, dans une grande pièce, où pétillait un feu nouvellement allumé, et où plusieurs domestiques mettaient la dernière main aux arrangements de la chambre.

Tout étant terminé, ils sortirent; le jeune homme ferma la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, et, les bras croisés sur sa poitrine, regarda en face M. Wilson.

«Georges! s’écria celui-ci.

– Oui, Georges, répliqua l’autre.

– Je ne pouvais y croire!

– Je suis passablement déguisé, n’est-ce pas? dit-il avec un sourire orgueilleux. Un peu de brou de noix a fait de ma peau jaune un brun distingué, et j’ai teint mes cheveux; en sorte que je ne réponds pas du tout au signalement, comme vous voyez.

– Oh! Georges, vous jouez là un jeu bien dangereux! je n’aurais pu prendre sur moi de vous le conseiller.

– Aussi en ai-je pris sur moi seul la responsabilité,» dit fièrement Georges avec le même sourire.

Nous remarquerons en passant que Georges était fils d’un blanc, et d’une de ces infortunées qu’une beauté exceptionnelle condamne à devenir l’esclave des passions de leurs maîtres, et à mettre au monde des enfants qui ne connaîtront jamais leur père. Descendu d’une des plus orgueilleuses familles du Kentucky, il en avait la finesse de traits et l’esprit indomptable. Il n’avait reçu de sa mère qu’une teinte claire de mulâtre, amplement compensée par l’éclat et le velouté de ses grands yeux noirs. Un léger changement, dans la teinte de sa peau et de ses cheveux, avait suffi pour le métamorphoser en Espagnol, et la grâce de ses mouvements, la distinction de manières qui lui était naturelle, lui avaient rendu facile le rôle hardi qu’il avait adopté.

Le brave M. Wilson, de caractère prudent et méticuleux, parcourait la chambre de long en large, «fort combattu et ballotté en esprit,» comme dit John Bunyan [24]. Partagé entre le désir d’aider Georges, et une certaine velléité de prêter main forte à la loi et à l’ordre, il marmottait, tout en marchant:

«Eh bien, Georges, vous voilà en fuite, à ce que je suppose! – Vous avez planté là votre maître… (ce n’est pas que je m’en étonne), et pourtant je suis fâché, – Georges; – oui, décidément… je dois vous le dire, Georges… c’est mon devoir.

– De quoi êtes vous fâché, monsieur? demanda Georges avec calme.

– De vous voir, pour ainsi dire, en opposition directe avec les lois de votre pays.

– De mon pays! répéta Georges avec une profonde amertume. Ai-je un autre pays que la tombe?… Plût à Dieu que j’y fusse déjà!

– Eh non, non, Georges! – ne dites pas cela! ce sont de mauvaises et irréligieuses paroles! Georges, vous avez un dur maître, – c’est vrai! – il se conduit mal avec vous… je ne prétends pas le défendre. Mais vous savez que l’ange donna l’ordre à Agar de retourner vers sa maîtresse et de s’humilier devant elle. L’apôtre aussi renvoya Onésime à son maître.

– Ne me citez pas la Bible de cette façon, monsieur Wilson, dit Georges, l’œil étincelant; non, ne me la citez pas! car ma femme est chrétienne, et je veux l’être, si jamais j’arrive à le pouvoir. Me citer de pareils passages de la Bible, dans la passe où je suis, suffirait à m’en éloigner pour toujours. J’en appelle à Dieu tout-puissant: je suis prêt à plaider ma cause devant Lui, et à Lui demander si j’ai tort de vouloir être libre.

– Ce sont des sentiments très-naturels, Georges, reprit le digne fabricant, et il se moucha. – Oui, très-naturels; mais il est de mon devoir de ne pas les encourager. Oui, mon brave garçon, j’en suis fâché pour vous; c’est un cas grave, très-grave! L’apôtre dit: «Que chacun demeure dans la condition à laquelle il est appelé.» Nous devons tous nous soumettre aux suggestions de la Providence, – voyez-vous, Georges!»

Georges était debout, la tête en arrière, les bras étroitement serrés sur sa large poitrine, tandis qu’un amer sourire crispait ses lèvres.

«Monsieur Wilson, dit-il, si les Indiens venaient vous faire prisonnier, vous, votre femme et vos enfants, et prétendaient vous tenir toute la vie à labourer et à faire venir le maïs pour eux, croiriez-vous de votre devoir de rester dans la condition à laquelle vous seriez appelé? J’imagine plutôt que le premier cheval errant qui vous tomberait sous la main, vous semblerait une suggestion de la Providence; – qu’en dites-vous?»

Le petit vieillard ouvrit de grands yeux à cette espèce d’apologue; il n’était pas grand raisonneur, mais il avait du moins ce qui manque à tant de logiciens sur ce sujet spécial, – le bon sens de savoir se taire, quand on n’a rien de bon à dire. Il se mit à caresser son parapluie, et à en aplatir soigneusement toutes les rides, émettant de temps à autre quelques observations générales.

«Vous savez bien, Georges, que j’ai toujours été de vos amis; ce que j’en dis est pour votre bien. Il me semble vraiment que vous courez de terribles risques! Vous ne pouvez espérer réussir. Si vous êtes pris, ce sera cent fois pis qu’avant: on vous maltraitera, et, après vous avoir tué à moitié, ou vous vendra au Sud, en bas de la rivière.

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[24] Auteur du Pilgrim’s Progress, ouvrage religieux et allégorique, qui jouit d’une grande popularité en Angleterre et aux États-Unis.