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– Lâche donc! cria l’homme, comme il détachait rudement les mains de la femme: tu viendras en dernier, toi! Allons! saute, moricaud!» Il poussa l’enfant vers les tréteaux. Un gémissement sourd et plaintif s’éleva derrière lui: le jeune garçon hésita, se retourna; – mais les minutes étaient comptées, et chassant du revers de sa main les larmes de ses grands yeux, il s’élança sur l’estrade.

Sa taille svelte, ses membres agiles, sa figure intelligente, provoquèrent aussitôt une vive concurrence; une demi-douzaine d’enchères assaillirent à la fois les oreilles du crieur. Le sujet de la contestation, anxieux, effaré, regardait de côté et d’autre, pendant que les offres se succédaient, – tantôt ici, tantôt là, – jusqu’à ce que retomba le marteau levé. Il appartenait à Haley. On le poussa vers son nouveau maître. Il s’arrêta un moment à regarder sa pauvre vieille mère, qui, tremblant de tous ses membres, tendait vers lui ses mains défaillantes.

«Achetez-moi aussi, maître! pour l’amour béni du Seigneur, achetez-moi!… Si vous ne m’achetez pas, je mourrai!

– Tu pourras bien mourir si tu m’y prends! dit le marchand; non, non!» Il tourna sur les talons.

L’enchère de la pauvre créature ne fut pas de longue durée; l’homme qui s’était adressé à Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de compassion, l’acheta pour presque rien, et les spectateurs commencèrent à se disperser.

Les tristes victimes qui avaient habité le même lieu, pendant des années, s’assemblèrent autour de la pauvre mère, dont l’angoisse faisait mal à voir.

«Pouvaient-ils donc pas m’en laisser un?… Le maître a toujours dit que j’en aurais un; – il l’a dit! répétait-elle encore et encore d’une voix brisée.

– Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tristement le plus vieux de la troupe.

– À quoi sert? dit-elle en sanglotant avec amertume.

– Mère! mère! ne te désole pas, s’écria l’enfant: ils disent que tu es tombée à un bon maître.

– Je n’ai souci qu’il soit bon ou méchant! – tout m’est égal! Oh, Albert! mon garçon! le dernier que j’ai nourri! Seigneur bon Dieu! comment ferai-je!…

– Allons, emmenez-la donc! que quelqu’un l’emmène, dit Haley sèchement; ça ne fait de bien ni à elle, ni aux autres de la laisser brailler sur ce ton!» Les plus âgés des assistants parvinrent, moitié par persuasion, moitié par force, à détacher la pauvre créature du fruit de ses entrailles, et la conduisirent au chariot de son nouveau maître, en s’efforçant de la consoler.

«À notre tour maintenant!» dit Haley. Il rassembla ses trois emplettes, et tira de son surtout une provision de menottes, qu’il assujettit solidement autour de leurs poignets. Une longue chaîne, passée dans les anneaux, lui servit à les chasser devant lui jusqu’à la prison.

Peu de jours après, le marchand s’installait à bord d’un des bateaux de l’Ohio, avec ses propriétés, commencement de la cargaison de choix qu’il devait compléter, en recueillant, sur différents points de la rive, les marchandises que lui, ou ses agents, y tenaient en réserve.

La Belle-Rivière, l’un des plus beaux et des meilleurs bateaux qui aient jamais sillonné les eaux du même nom [26], descendait gaiement le courant, sous un ciel lumineux. Les étoiles et les bandes du pavillon de la libre Amérique se déployaient et flottaient dans l’air. De belles dames, de beaux messieurs, se promenaient et causaient sur le pont, jouissant d’une radieuse journée. Tous étaient pleins de vie, dispos, joyeux; tous, excepté la troupe de Haley, qui, emmagasinée avec d’autre fret dans l’entrepont, ne semblait pas apprécier ses divers privilèges: amassés en un tas, les nègres se parlaient à voix basse.

«Hé! enfants, dit Haley se frottant les mains, j’espère que vous vous tenez le cœur en joie! Pas de sournoiseries; je ne les aime pas, voyez-vous! Le nez au vent, et la bouche riante, garçons! Conduisez-vous bien avec moi, je me conduirai bien avec vous.»

Les esclaves répondirent par l’invariable: «Oui, maître,» qui, de temps immémorial, est le mot d’ordre de la pauvre Afrique: mais ils n’en devinrent pas plus allègres. Ils avaient certains préjugés au sujet des mères, des femmes, des enfants, qu’ils avaient vus pour la dernière fois. Et, bien que ceux «qui les pressuraient exigeassent d’eux de la gaieté,» elle ne pouvait naître sur l’heure. «J’ai une femme! dit l’article inscrit sous le nom de «John, âgé de trente ans:» il posa sa main enchaînée sur le genou de Tom; elle ne sait pas un mot de tout ceci, la pauvre créature!

– Où demeure-t-elle? demanda Tom.

– Dans une taverne, ici près, au bas de la rivière. Si je pouvais seulement la voir encore une fois en ce monde!»

Pauvre John! c’était un souhait bien naturel; et ses larmes coulaient tout aussi naturellement que celles d’un blanc. Un profond soupir s’exhala du cœur navré de Tom, et il essaya, en son humble guise, de le réconforter.

Dans la cabine au-dessus étaient assis des pères, des mères, des maris avec leurs femmes: de joyeux enfants couraient, sautaient, tourbillonnaient alentour, comme autant de gais papillons! La vie coulait à pleins bords facile et douce.

«Oh! maman, dit un petit garçon qui remontait de l’étage inférieur, il y a un marchand de nègres à bord, et il a là-bas quatre ou cinq esclaves.

– Pauvres créatures! reprit la mère d’un ton moitié chagrin, moitié indigné.

– Qu’est-ce qu’il y a? dit une autre dame.

– De pauvres esclaves dans l’entrepont.

– Et ils sont enchaînés! reprit l’enfant.

– C’est une honte pour notre pays, qu’on y voie de telles choses! s’écria une troisième femme.

– Oh! il y a beaucoup à dire pour et contre, reprit une belle dame occupée à coudre à la porte du salon, tandis que son petit garçon et sa petite fille jouaient devant elle. Je suis allée dans le Sud, et je dois dire que les nègres me paraissent plus heureux, sous tous les rapports, que s’ils étaient libres.

– Quelques-uns peut-être, sous certains rapports; reprit la personne qui avait provoqué cette réponse: selon moi, la plus terrible plaie de l’esclavage, c’est l’outrage fait aux sentiments et aux affections, la séparation des familles, par exemple.

– C’est là une mauvaise chose, assurément, dit l’autre, élevant en l’air une petite robe d’enfant qu’elle venait d’achever, et examinant avec attention les garnitures, mais j’imagine que cela n’arrive pas souvent.

– Très-souvent, au contraire, reprit la première avec vivacité; j’ai vécu des années au Kentucky et dans la Virginie, et j’y ai vu des scènes à fendre le cœur. Supposons, madame, que vos deux enfants que voilà vous fussent enlevés et vendus?

– Nous ne pouvons comparer notre manière de sentir à celle de ces gens-là, dit la dame, assortissant des laines sur ses genoux.

– Vous ne les connaissez pas, pour en parler ainsi, dit la première avec chaleur. Je suis née et j’ai été élevée parmi eux. Je sais qu’ils sentent aussi vivement, et peut-être plus vivement que nous.

– En vérité? bâilla la dame. Elle regarda par la fenêtre de la cabine, et répéta pour conclusion: Malgré tout, je les crois plus heureux que s’ils étaient libres.

– L’intention de la Providence est sans aucun doute que la race africaine soit asservie, – tenue en état d’infériorité, reprit un membre du clergé, grave personnage, vêtu de noir, assis en dehors de la cabine: «Maudit soit Canaan; il sera serviteur des serviteurs.» L’Écriture le dit.

– Êtes-vous sûr, mon cher, que ce texte dise ce que vous lui faites dire, demanda un grand homme, qui se tenait debout à côté.

– Sans nul doute. Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable dessein, de condamner cette race au servage pendant des siècles. Il ne nous appartient pas d’opposer notre opinion aux décrets du Seigneur.

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[26] O-Hio, mot indien qui signifie belle eau, belle rivière.