Il persista: «Tu es une jolie fille, Lucie. Je te veux du bien, et je tâcherai de t’avoir une bonne place à la Basse-Rivière. Tournée comme tu l’es, tu trouveras bien vite un autre mari…
– Ah, maître! si vous vouliez seulement ne pas me parler… pas à présent!» dit-elle. Il y avait dans l’accent une si poignante angoisse, que le marchand compris que ce n’était pas de son ressort. Il se leva. La femme se retourna et s’ensevelit la tête dans sa mante.
Haley, qui se promenait de long en large, s’arrêtait parfois à la regarder.
«Elle le prend diablement à cœur! murmura-t-iclass="underline" mais du moins elle se tient tranquille. Une bonne transpiration, et ça se passera.»
Tom avait assisté au marché, du commencement jusqu’à la fin, et il en avait prévu les conséquences, Pour lui, pauvre noir ignorant, qui n’avait pas appris à généraliser, à élargir ses vues, c’était quelque chose de révoltant, d’horrible! Instruit par certains ministres de la chrétienté, il en eût mieux jugé, et n’y eût vu qu’un incident journalier d’un commerce légal. Mais, dans son ignorance, Tom, dont les lectures se bornaient à la Bible, n’avait pas de pareilles consolations. Son cœur saignait au dedans de lui, à la pensée des griefs de la pauvre chose souffrante, qui gisait là comme un roseau brisé: – chose douée de vie, de sentiment, d’immortalité, que la loi américaine classe froidement avec les caisses, ballots et autres colis.
Tom s’approcha, et essaya de lui dire quelques mots: elle gémit sourdement. Il lui parla, dans sa candeur, et les yeux noyés de larmes, du cœur de celui qui est tout amour, et qui habite dans les cieux, de Jésus, si plein de pitié pour tous, de la demeure éternelle où elle rejoindrait son enfant; mais l’angoisse du désespoir fermait ses oreilles, et paralysait son cœur.
La nuit vint, – calme, glorieuse, impassible, avec ses milliers d’étoiles étincelantes, yeux angéliques, si beaux, mais si muets! Pas une parole, pas un accent de pitié, pas une main tendue de ce ciel lointain!
Les voix qui causaient d’affaires ou de plaisir, se turent l’une après l’autre. Tout dormait à bord, et l’on entendait bouillonner l’eau sous la proue. Tom s’étendit sur une caisse: de temps à autre un sanglot étouffé arrivait jusqu’à lui, un cri de la pauvre femme qui gisait prosternée. «Oh! que ferai-je?… Seigneur!… Seigneur, mon Dieu, ayez pitié!… secourez-moi!» Ainsi, par intervalles, jusqu’à ce que le murmure s’éteignit peu à peu.
Vers le milieu de la nuit, Tom tressaillit et s’éveilla. Une ombre passait rapidement entre lui et le bord du bateau: il entendit rejaillir l’eau. Seul, il avait vu et entendu. Il leva la tête – la place qu’occupait la femme était vide! Il se glissa par terre, et la chercha en vain. Le pauvre cœur saignant avait cessé de battre, et les eaux, qui venaient de se refermer au-dessus, ondulaient souriantes et lumineuses.
Patience! patience! vous dont l’indignation s’éveille à de tels maux. Pas une palpitation, pas une larme de l’opprimé n’est perdue pour l’Homme de Douleurs, pour le Seigneur en sa gloire. Dans son sein patient et généreux il porte les angoisses d’un monde. Comme lui, supportez avec patience et travaillez avec amour, car aussi sûr qu’il est Dieu, «le jour de la rédemption viendra.»
Haley se leva de bonne heure, et courut, alerte et dispos, visiter sa vivante marchandise. Ce fut à son tour de regarder partout avec inquiétude.
«Où diable s’est fourrée cette fille?» demanda-t-il à Tom.
Celui-ci, que l’expérience avait rendu prudent, ne crut pas devoir lui faire part de ses remarques. Il dit qu’il l’ignorait.
«Impossible qu’elle se soit glissée dehors cette nuit, à l’une des stations: chaque fois que le bateau s’arrêtait, j’étais debout, l’œil au guet. Je ne m’en fie jamais qu’à moi en pareil cas.»
Ce discours s’adressait à Tom, sur un ton confidentiel, comme s’il eût dû l’intéresser tout particulièrement. Il ne répondit rien.
Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, retourna les caisses et les ballots, chercha dans la chambre de la machine, autour des cheminées, partout; en vain.
«À présent, Tom, sois franc, dit-il, lorsqu’après ses infructueuses recherches il revint où il l’avait laissé. Tu sais quelque chose – ne me dis pas non – j’en suis sûr. J’ai vu la fille étendue là vers dix heures hier au soir, je l’y ai revue à minuit, et encore d’une heure à deux. À quatre heures elle n’y était plus, et tu étais couché là, tout à côté, tu dois savoir de quoi il retourne – c’est impossible autrement.
– Eh bien, maître, dit Tom, vers le matin quelque chose a passé tout contre moi; je me suis éveillé à demi, et j’ai entendu un grand bruit d’eau: alors j’ai ouvert tout à fait les yeux, et la fille n’était plus là. C’est tout ce que j’en sais.»
Le marchand ne fut ni ému, ni étonné; car, ainsi que je vous l’ai dit, il était fait à beaucoup de choses, avec lesquelles vous n’êtes pas encore familiarisés. La présence même de la mort n’éveillait chez lui ni solennel effroi, ni glacial frisson. Il l’avait vue tant et tant de fois! – il l’avait rencontrée dans les voies du négoce, et la connaissait bien. – Seulement il la regardait comme une impitoyable créancière qui, parfois, entravait déloyalement ses opérations commerciales.
Il se contenta de jurer que la fille était une franche coquine, qu’il était diablement peu chanceux, et que si les choses continuaient de la sorte, il ne gagnerait pas un sou à son voyage. Bref, il se considérait décidément comme un homme lésé, avec lequel on en a mal agi: mais il n’y avait pas de remède. La femme avait fui dans un État qui ne rend pas les fugitifs – non, pas même à la demande de toute la glorieuse Union! Le marchand s’assit donc, et, mécontent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profils et pertes, l’âme et le corps qui manquaient à l’appel [27].
«Quelle ignoble créature que ce marchand, n’est-ce pas? si dépourvu de cœur! c’est affreux!
– Oh! mais personne ne fait cas de ces gens-là! Ils sont universellement méprisés; nulle part ils n’ont accès dans la bonne compagnie.
– Et je vous prie, monsieur, qui donc fait le marchand? qui est le plus à blâmer? du trafiquant grossier, ou de l’individu cultivé, instruit, intelligent, qui défend le système, dont le trafiquant n’est que l’inévitable résultat. Vous formez l’opinion publique qui l’encourage dans son commerce, qui le corrompt, qui le déprave, jusqu’à ce qu’il n’en rougisse plus. Et vous prétendez valoir mieux que lui!
– Il est ignorant et vous êtes instruit; – il est au bas de l’échelle et vous êtes en haut; – il est vulgaire et vous êtes poli; – vous avez des talents, il a l’esprit borné.
Au jour du jugement à venir, ces considérations pourraient bien faire pencher la balance de son côté.
Pour en finir avec ces petits incidents d’un commerce légal, – nous supplions le monde de ne pas croire les législateurs américains aussi dépourvus d’humanité, que tendraient à le faire penser les prodigieux efforts de notre Congrès national, pour protéger et perpétuer ce genre de trafic.
Qui ne sait que nos grands hommes déclament à l’envi contre la traite des noirs à l’étranger? Il s’est élevé parmi nous toute une armée de Clarkson ou de Wilberforce, des plus édifiants à voir et à entendre.
La traite des noirs de l’Afrique! fi l’horreur! – mais la traite des nègres du Kentucky, – oh! c’est tout autre chose!
CHAPITRE XIV
Une scène de sérénité et de paix s’offre maintenant à nous. Entrons dans cette propre et spacieuse cuisine, au plancher jaune, uni, brillant, où l’on n’aperçoit pas un atome de poussière. Un poêle de fonte, d’un noir lustré, sert à la fois de calorifère et de fourneau. Des rangées d’assiettes d’étain, reluisent comme de l’argent, stimulent l’appétit et réveillent la mémoire de l’estomac. D’antiques et solides chaises vertes, en bois, garnissent les murailles. Au milieu de la pièce sont deux berceuses [28]; l’une petite, étroite, à fond de canne, garnie d’un coussin fait de pièces de rapport, mosaïque d’étoffes à couleurs tranchantes; l’autre, grande, maternelle, vous invitant à bras ouverts, vous sollicitant de ses moelleux coussins, – vraiment confortable, persuasive, plus hospitalière, en sa rusticité, qu’une douzaine de fauteuils de salon en velours ou en brocatelle. Dans la première, se balance doucement notre ancienne amie Éliza, appliquée à un délicat travail de couture. C’est bien elle, mais plus pâle et plus maigre que dans sa petite chambre du Kentucky. L’ombre de ses longs cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleur profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le cœur de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la souffrance; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses grands yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui, pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on y lit une fermeté, une décision, qu’on y eut vainement cherché en des jours plus heureux.
[27] Aux critiques qui accusent l’auteur d’exagération, nous répondrons par un
(Note des traducteurs).