Выбрать главу

– Oh! maître a toujours été bon pour moi: je n’ai pas sujet de me plaindre; mais il y a quelqu’un pour qui maître n’est pas bon.

– Que diable as-tu dans l’esprit, Tom? Parle! que veux-tu dire?

– La nuit dernière, entre une et deux heures, j’y ai pensé; j’ai bien retourné la chose dans ma tête. Le maître n’est pas bon pour lui

Tom avait le dos tourné et la main sur le bouton de la porte. Saint-Clair devint pourpre, mais il rit.

«Oh! c’est tout? dit-il gaiement.

– Tout! s’écria Tom, se retournant et tombant à genoux. Oh! mon cher jeune maître! j’ai peur que ce soit la perdition de tout, – tout, corps et âme. Le bon livre ne dit-il pas: «Il mord par derrière comme un serpent, et il pique comme un basilic [32]

La voix de Tom se brisait; des larmes inondaient ses joues.

«Pauvre niais! pauvre fou! dit Saint-Clair, ses yeux se mouillant aussi. Lève-toi donc; je ne veux pas qu’on pleure sur moi!»

Mais Tom ne voulait pas se lever, et le regardait d’un air suppliant.

«Eh bien! je ne serai plus de leurs maudites orgies, Tom, dit Saint-Clair; sur mon honneur, je n’irai plus. Je ne sais pourquoi je n’y ai pas renoncé plus tôt; j’ai toujours méprisé ce genre de vie, et m’en suis voulu de le mener. – Ainsi, Tom, essuie tes yeux, et va à tes affaires. Pas de bénédictions! ajouta-t-il; je ne suis pas encore un converti bien édifiant; – et il poussa doucement Tom vers la porte. – Je t’engage mon honneur, Tom, que tu ne me reverras plus comme tu m’as vu.»

Tom s’en alla, le cœur content, s’essuyant les yeux.

«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clair quand la porte se fut refermée.

Il le fit; car ce n’était pas vers un grossier sensualisme qu’inclinait sa délicate nature.

Mais qui dira les innombrables tribulations de miss Ophélia, au début de ses labeurs de ménagère?

Dans les États du Sud les domestiques des habitations diffèrent entre eux du tout au tout, selon le caractère et la capacité des maîtresses qui les ont formés.

Au midi comme au nord, il existe des femmes qui réunissent à la fois la science du commandement et le tact nécessaire pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilité apparente, elles gouvernent les différents sujets de leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et compensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de trop, de manière à créer un système des plus harmonieux et des mieux ordonnés.

Madame Shelby, que nous avons vue à l’œuvre, était une de ces excellentes maîtresses de maison, telles que nos lecteurs en ont peut-être rencontré une ou deux. Rares partout, elles ne sont pas communes dans le Sud, où cependant elles se trouvent quelquefois, et où l’état social leur offre de brillantes occasions de se signaler.

Marie Saint-Clair n’était pas de ce nombre. Elle n’avait jamais, non plus que sa mère avant elle, pris grand souci de sa maison. Indolente et puérile, imprévoyante et désordonnée, elle avait élevé ses domestiques à son image, et sa description à miss Ophélia du profond désordre de son intérieur était parfaitement juste; seulement elle ne l’attribuait pas à sa véritable cause.

Le premier jour de sa régence, miss Ophélia était debout à quatre heures du matin. Après avoir vaqué à l’arrangement de sa propre chambre, ainsi qu’elle l’avait toujours fait depuis son arrivée à la grande stupéfaction des filles de service, elle se mit en devoir de livrer un vigoureux assaut aux armoires et aux cabinets, dont elle avait les clefs.

L’office, la lingerie, le placard aux porcelaines, la cuisine, la cave, tout fut soumis à une sévère inspection. Les œuvres de ténèbres apparurent au grand jour, et toute chose cachée fut mise en lumière, à ce point que les principautés et puissances inférieures prirent l’alarme, et firent entendre de sourds murmures contre «ces mesdames du Nord.»

La vieille Dinah, cuisinière en chef, et de droit suzeraine en son département, était furieuse de voir ainsi usurper ses privilèges. Aucun baron féodal, signataire de la grande charte, n’eût plus vivement ressenti un empiétement de la couronne.

Dinah était un personnage en son genre, et il serait injuste pour sa mémoire de n’en pas donner quelque idée au lecteur. Née cuisinière, tout autant que la tante Chloé, car cette vocation est indigène à la race africaine, elle n’avait pas eu, comme sa consœur, l’avantage d’être élevée et dressée méthodiquement. Son génie, à elle, était tout spontané, – et comme les génies, en général, opiniâtre, tranchant et irrégulier à l’excès.

De même qu’une certaine classe de philosophes modernes, Dinah professait un souverain mépris pour la logique et la raison; elle s’enfermait comme en un fort dans sa conviction intime, et y demeurait tout à fait imprenable. Il n’y avait pas de frais d’éloquence, d’autorité, ou d’explication, qui pussent l’amener à croire une autre méthode supérieure à la sienne, ou à modifier en quoi que ce soit sa manière de faire. Dès longtemps, sa vieille maîtresse, la mère de Marie, lui avait concédé ce point, et miss Marie, ainsi qu’elle continuait à nommer madame Saint-Clair depuis son mariage, avait trouvé plus commode de se soumettre que de contester. Aussi Dinah régnait-elle sans contrôle. Ce qui l’y aidait encore, c’est qu’habile diplomate, elle unissait une grande souplesse de formes à une grande inflexibilité de fond.

Dinah était passée maître dans l’art de trouver des excuses: elle en connaissait toutes les rubriques, et avait pour axiome qu’une cuisinière ne peut jamais avoir tort. Dans les cuisines du Sud, il ne manque ni de têtes ni d’épaules subalternes sur qui faire retomber le poids de ses péchés. Un dîner était-il manqué, il y avait cinquante bonnes raisons pour qu’il en fût ainsi, et autant de délinquants en faute, contre lesquels Dinah vitupérait avec un zèle infatigable.

Il est vrai qu’elle échouait rarement en dernier résultat. Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittente, et qu’elle dédaignât de tenir compte du temps et du lieu, quoique sa cuisine eût généralement l’air d’avoir été dévastée par quelque ouragan terrible, et qu’elle eut, pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu’il y a de jours dans l’an, si l’on avait la patience d’attendre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par arriver en bon ordre, et tel qu’un épicurien n’y eût pu trouver à redire.

C’était le moment des préliminaires du repas. Dinah, qui soignait ses aises, et qui éprouvait le besoin de se ménager de grands intervalles de repos avant l’action, était assise sur le plancher, et fumait une vieille pipe tronquée, sorte d’encensoir qu’elle allumait pour aider à ses inspirations: c’était sa manière d’invoquer les muses domestiques.

Groupée autour d’elle, la génération naissante, qui abonde toujours dans une habitation du Sud, s’occupait à écosser des pois, à peler des pommes de terre, à plumer des volailles. De temps à autre, Dinah, interrompant le cours de ses méditations, allongeait un coup de sa cuillère de bois à quelques-uns des jeunes travailleurs: car Dinah gouvernait ces petites têtes crépues avec un sceptre de fer: «ces jeunesses» n’étant crées et mises au monde, selon elle, que «pour lui épargner des pas.» Élevée dans ce système, elle l’appliquait rigoureusement.

Après avoir fait la revue de diverses parties de la maison, miss Ophélia fit son entrée dans la cuisine. Informée par de nombreux rapports de ce qui se passait, Dinah avait résolu de se tenir sur la défensive, et de n’opposer aux nouvelles mesures qu’une feinte ignorance, sans en venir à une guerre ouverte.

La cuisine était une vaste pièce carrelée, dont une immense et antique cheminée occupait tout un côté. Saint-Clair avait en vain tenté d’y substituer un foyer moderne à fourneaux. Aucun puseyiste [33], aucun conservateur encroûté, ne se montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages consacrés par le temps.

вернуться

[32] Ne regarde point le vin quand il se montre rouge et quand il donne sa couleur dans la coupe… Il mord par derrière comme un serpent, etc.

Proverbes de Salomon.

вернуться

[33] Disciples du docteur Pusey, qui a récemment ramené une portion de l’Église anglicane aux traditions et coutumes catholiques.