Non, ce n’était pas elle, – ce n’était pas Éva! ce n’était que la frêle semence de la forme immortelle et radieuse, sous laquelle elle apparaîtra au jour du Seigneur Jésus.
Tous se dispersèrent; les affligés regagnèrent la maison où elle ne devait plus rentrer. Marie ne voulait pas voir le jour; elle avait fait fermer les volets, s’était jetée sur son lit, et s’abandonnait sans frein aux pleurs et aux gémissements: à chaque minute elle réclamait les soins de tous ses domestiques. Ils n’avaient pas le temps de pleurer, eux. – Pourquoi pleureraient-ils? Cette douleur était sa douleur à elle, et elle était bien convaincue que personne au monde ne sentait, – ne pouvait sentir comme elle.
«Saint-Clair n’a pas versé une larme! disait-elle. Il n’a pas l’ombre de sympathie! C’est de sa part une dureté de cœur incroyable, une insensibilité inouïe, sachant ce que je souffre!»
La foule est tellement dupe de ce qu’elle voit, de ce qu’elle entend, que la plupart des domestiques se persuadèrent que «maîtresse» était en effet la plus à plaindre; surtout quand Marie eut des attaques de nerfs, envoya chercher le médecin, et déclara qu’elle se mourait. Les allées et venues, les applications de bouteilles d’eau bouillantes, de flanelles chaudes, les frictions, le bruit, l’embarras étaient autant de diversions salutaires.
Cependant, Tom se sentait au fond du cœur attiré vers son maître. Il le suivait partout avec inquiétude et tristesse; et lorsqu’il le voyait si pâle et si calme, assis dans la chambre d’Éva, tenant la petite Bible devant lui, mais n’y pouvant distinguer ni un mot, ni une lettre, il comprenait qu’il y avait dans cet œil sec et fixe plus de douleur que dans tous les gémissements et toutes les lamentations de Marie.
Au bout de peu de jours la famille Saint-Clair rentra en ville, Augustin espérant échapper à ses pensées en changeant de lieu. La maison, le jardin, la petite tombe furent délaissés, et Saint-Clair parcourut de nouveau les rues de la Nouvelle-Orléans, s’efforçant de combler le vide de son cœur par le tourbillon du monde et des affaires. Ceux qui le rencontraient, sur la place publique ou au café, ne voyaient de son deuil que le crêpe noir de son chapeau; car il souriait, causait, lisait les journaux, parlait politique, et s’informait du cours de la bourse. Qui eût pu deviner que tous ces semblants de vie n’étaient que le masque creux d’un cœur désolé, et muet comme le sépulcre?
«M. Saint-Clair est un homme étrange! dit un jour Marie à miss Ophélia d’un ton lamentable; je m’étais imaginée que notre chère petite Éva était tout ce qu’il aimait au monde; eh bien! il semble déjà l’avoir oubliée! Je ne puis l’amener à m’en parler. J’aurais vraiment cru qu’il montrerait plus de cœur.
– Les eaux dormantes sont les plus profondes, dit-on, reprit miss Ophélia d’un ton sentencieux.
– Oh! je n’en crois pas un mot; c’est bon pour parler. Les gens qui ont de la sensibilité la montrent; ils ne sauraient faire autrement. C’est un grand malheur d’être sensible. J’aimerais bien mieux être faite comme Saint-Clair. Ma sensibilité me consume!
– C’est mait’ Saint-Clair qui maigrit, maîtresse! ce n’est quasiment qu’une ombre! dit Mamie; il ne mange plus du tout: il n’oublie pas miss Éva, bien sûr; et qui pourrait l’oublier, la chère petite âme bénie! ajouta-t-elle en s’essuyant les yeux.
– En tous cas il n’a guère d’égards pour moi, reprit Marie: il ne m’a pas adressé une parole de consolation, et il doit savoir qu’une mère sent autrement qu’un homme.
– Le cœur connaît seul sa propre amertume, dit gravement miss Ophélia.
– C’est précisément ce que je pense. Il n’y a que moi qui sache ce que je sens. – Personne ne paraît s’en douter. – Éva le devinait, elle; mais elle n’est plus là!» Et Marie se rejeta sur son sofa en sanglotant.
Elle était de ces gens, malheureusement organisés, qui, indifférents aux biens qu’ils possèdent, leur prêtent une valeur centuple dès qu’ils les ont perdus. Tant qu’une chose lui appartenait, elle n’en cherchait que les défauts: venait-elle à lui manquer, les éloges ne tarissaient plus.
Tandis que cette conversation se passait au salon, une autre avait lieu dans la bibliothèque.
Tom, qui suivait partout son maître avec inquiétude, l’avait vu entrer, quelques heures auparavant, dans la «chambre aux livres»; après l’avoir vainement attendu à la sortie, il se résolut à pénétrer dans la bibliothèque sous un prétexte quelconque, et ouvrit doucement la porte. Saint-Clair, étendu sur un lit de repos à l’autre bout de la pièce, était couché sur la figure; à peu de distance devant lui, la Bible d’Éva était ouverte. Tom s’approcha, et se tint debout près du lit. Il hésitait, et, pendant son hésitation, Saint-Clair se souleva tout à coup. L’honnête visage, plein de tristesse, exprimait tant de suppliante affection, tant de sympathie, que le maître en fut frappé. Il posa sa main sur celle de Tom, et y appuya son front.
«Oh! Tom, mon garçon, le monde entier est vide, aussi vide qu’une coquille d’œuf!
– Je le sais, maître, – je le sais. Mais si maître pouvait seulement regarder là-haut, – là-haut où est notre chère miss Éva, – là-haut où est le cher seigneur Jésus!
– Ah! Tom, je regarde; mais, hélas! je ne vois rien. Plût au ciel que je visse quelque chose!»
Tom soupira profondément.
«Il semble qu’il soit donné aux enfants et aux humbles, innocents comme toi, Tom, de voir ce que nous ne pouvons voir, dit Saint-Clair. D’où cela vient-il?
– «Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et tu les as révélées aux petits enfants, murmura Tom; il est ainsi, ô mon père! parce que telle a été ta volonté [39].»
– Tom, je ne crois pas – je ne peux pas croire; j’ai pris l’habitude du doute, dit Saint-Clair. Je voudrais croire à la Bible, et je ne peux pas.
– Cher maître, priez le seigneur Jésus. – Dites: «Je crois, Seigneur! Aidez-moi dans mon incrédulité [40]!»
– Qui sait rien sur rien? dit Saint-Clair, le regard vague, et se parlant à lui-même. Tout ce pur amour, toute cette admirable foi, ne seraient-ils qu’une des phases changeantes des sensations humaines, ne s’appuyant sur rien de réel, passant avec ce petit souffle d’un jour? N’y a-t-il donc plus d’Éva? – point de ciel? – point de Christ? – rien?
– Ô cher maître! il y a tout cela; je le sais; j’en suis sûr, s’écria Tom, tombant à genoux. Croyez-le, cher maître! croyez-le!
– Comment sais-tu qu’il y a un Christ, Tom? tu ne l’as jamais vu.
– Je l’ai senti, maître! – je l’ai senti dans mon âme! je l’y sens à présent! Ô maître! quand j’ai été vendu, séparé de ma chère femme, de mes petits enfants, j’étais quasi brisé aussi. Je croyais qu’il ne me restait plus rien au monde; mais le bon Seigneur était là, près de moi; il a dit: «Ne crains pas, Tom.» Il illumine et réjouit l’âme du dernier des derniers. – Il y met la paix. Je suis si heureux! J’aime tout le monde! Je ne demande qu’à être au Seigneur, et que sa volonté soit faite en moi, et partout, où, et comme il lui plaira. Je sais bien que cela ne peut venir de moi, qui ne suis qu’une pauvre créature sujette à la plainte: c’est un don du Seigneur, et je sais qu’il le tient tout prêt pour maître.»