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Mais ce qui peut légitimement paraître étonnant, c’est de voir un Égyptien de souche, même de “Naucratis”, porter – et en Égypte même cette fois – un nom grec. Ce point nécessite une explication particulière. Pour cela, il convient d’abord de justifier la manière dont nous construisons les 1. 3-5 du décret. K. F. Kinch, de son côté, a construit : Αἰγ[ινάταν τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος| ἑρμ[α]νέα, πρόξενον. Il considérait le fils de Pythéas comme un ἑρμηνεὺς τῶν Ναυκρατιτῶν, ou τῶν ἐν Ναυκράτει Αἰγινατῶν, donc comme l’interprète officiel de telle ou telle catégorie d’habitants de Naucratis, d’où l’article défini, τόν, c'est-à-dire “l'interprète bien connu...” Mais ce n'est pas ce qu’indique le texte qui, traduit en suivant la coupe de Kinch, voudrait dire : “l'interprète originaire de Naucratis”. On voit qu'il y aurait alors contradiction entre l’aspect défini (“l’interprète”, supposé bien déterminé) et l’aspect indéfini (“originaire de Naucratis”). On n’admettra pas non plus la traduction de M. Austin, “Aeginetan (?), an interpreter from Naucratis”[92]. En fait, on sait que dans des décrets athéniens, par exemple, on honore en Denys “l’archonte de la Sicile”, τὸν Σικελίας ἄρχοντα, ou en Hébryzelmis “le roi des Odryses”, τὸν βασιλέα τὸν Ὀδρυσῶν : l’article défini se justifie par le caractère même de la fonction exercée[93]. En revanche, dans un texte comme le décret delphique pour une harpiste et son cousin, où il s’agit seulement d’indiquer une profession, un état, on trouve la formulation suivante : Πολυγνώτα Σ(ω)κράτους Θηβαία χοροψάλτρια,...” Polygnôta, fille de Sôkratès, de Thèbes, harpiste accompagnant le chœur... ”[94]. De même, on a dans le décret des Rhodiens la construction suivante : “(Un tel, fils de Pythéas), Αἰγ[ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος], ἑρμ[α]νέα, πρόξενον κτλ. On comparera pour mémoire avec Arrien (Anabase, 3.5.4), où il est question de “Cléomène de Naucratis”, Κλεομένης ὁ ἐκ Ναυκράτιος. La profession est indiquée par un nom en apposition (ἑρμανέα), sans article[95].

C'est cette profession d'interprète qui est précisément la clé de l’énigme évoquée précédemment, et c’est Hérodote, encore une fois, qui permet de trouver la bonne solution. C’est par le truchement d’interprètes que l'historien pouvait s’entretenir avec les Égyptiens, les prêtres en particulier, qui sont ses informateurs privilégiés. Dans sa description des Pyramides, il précise que c’est à un interprète qu'il doit la traduction d'une inscription (2.125). Il signale en outre (2.154) – c’est là le point capital (négligé par Kinch, induit en erreur par sa construction des 1. 3-5 de toute façon) – que Psammétique Ier avait confié aux soldat grecs établis dans le pays de jeunes Égyptiens pour que ces derniers puissent apprendre la langue grecque, et que les interprètes de son époque en étaient les descendants. Il ajoute encore (2.164) que les interprètes formaient l’une des sept castes de l’Égypte, ce qui signifie sans aucun doute qu’ils jouissaient d’un statut propre, même si évidemment, pour ce qui est du nombre de ses membres, leur caste ne pouvait être comparée à celle des prêtres ou des guerriers. En tout cas, il paraît tout naturel de supposer que les jeunes indigènes confiés aux Grecs par Psammétique avaient pris des noms grecs (en plus des noms indigènes qu'ils conservaient sans doute par ailleurs), et que leurs descendants avaient fait de même. Que, plus tard, nombre de ces derniers aient habité Naucratis paraît d'autant plus naturel aussi que c’est là plus qu’en aucune autre ville d’Égypte qu’on pouvait avoir besoin de leurs services. La nomination comme proxène par les Rhodiens d’un interprète se passe d'un long commentaire : on peut facilement imaginer tous les avantages de cette situation pour remplir les obligations d’un hôte public en pays “barbare”. Mais cela montre aussi qu'en fait (puisque tel n’était pas le cas en droit), à Naucratis, des indigènes hellénisés comme les interprètes ne devaient plus guère se distinguer des Grecs de souche, même si la fierté de caste de ces derniers n’avait pas disparu, comme en témoigne, dans le décret des Rhodiens, l’indication de l’état d’interprète du fils de Pythéas.

Telle est la justification du système des proxènes à Naucratis, qui n’implique donc absolument pas que les résidents grecs aient formé une cité. Cette fonction spécifique d’hôtes publics relevant de la souveraineté locale, remplie en l’occurrence par des résidents grecs ou par des indigènes hellénisés, par définition, en tant qu’étrangers, même chargés de la gestion du port, les représentants que Lindos ou Rhodes pouvaient avoir dans l’Hellénion ne pouvaient pas la remplir. Les prostatai de l'emporion et les proxènes ne faisaient donc pas double emploi, quoi qu’on en ait dit. Aux premiers revenait vraisemblablement, avec un titre plus prestigieux, un rôle analogue à celui des “épimélètes du port” bien connus dans plusieurs cités, aux seconds, en tant que relevant de la souveraineté s’exerçant sur l'Égypte, le rôle ordinaire des proxènes[96]. Au reste, il convient maintenant de préciser le fonctionnement de l’Hellénion et la manière dont étaient nommés les prostatai.

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92

Austin 1970, 31.

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93

Denys : Tod2, 133, 368 a.C., 1. 19-20, et déjà ibid., 108, 1. 6-7, 393 a.C., où la restitution ne fait pas de doute ; Hébryzelmis : Tod2, 117, 1. 5-6, 386-385 a.C.

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94

NChoix, 10, 1. 4, 86 a.C. Cet exemple est plus tardif, mais le problème grammatical est strictement identique.

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95

On doit remarquer que, dans sa note 26, p. 219-220, C. Roebuck avait réuni plusieurs éléments susceptibles d'éclaircir le problème du statut de Naucratis, mais il ne les a pas exploités.

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96

Prinz 1908, 115 et How & Wells 1912, s.v. prostatas définissent les prostatai comme des “consuls commerciaux”. Pour Boardman 1967, 148, les prostatai cumuleraient leur rôle de magistrats du port avec celui de “consuls” pour leur cité. Mais cette notion de “consul” est trop vague ou fausse. Sur les épimélètes du port, voir en dernier lieu Velissaropoulos 1977, 63. Le fonctionnement que nous venons de décrire a échappé à Roebuck 1951, 216 : l’existence de proxènes rhodiens n'implique pas qu'Hérodote se soit trompé sur la nomination des prostatai par Rhodes et les autres cités de l'Hellénion. De plus, ibid, 215-216, cet auteur considère que si, en 2.179, emporion désigne l’établissement de Naucratis dans son ensemble, en 2.178, le mot a nécessairement le même sens : les prostatai seraient donc les chefs de la communauté grecque de Naucratis. C’est là le point de départ d'une théorie selon laquelle l'Hellénion aurait été le noyau initial de la “cité” de Naucratis. On a vu plus haut, a propos de polis (n. 8), ce qu'il fallait penser de l'idée selon laquelle, dans un même texte, un mot aurait toujours la même acception. Outre les raisons plus générales, qu'il est maintenant inutile de rappeler, qui militent contre ce point de vue, c’est là un argument supplémentaire pour rejeter la théorie de Roebuck.