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Au point de départ, le problème est double. Il s’agirait de connaître d’une part la proportion de la production qui, à l’intérieur d’une cité, était mise sur le marché local, d’autre part la proportion du grain exporté sur les marchés extérieurs (quels qu’ils soient) par rapport à l’ensemble de la production.

La part de l’autoconsommation

Certes, de l’époque archaïque au Bas-Empire, les exemples ne manquent pas de paysans vivant en autoconsommation[1087]. Mais on pourrait objecter qu’Hésiode déjà donnait aussi le conseil de ne pas hésiter, “pour fuir les dettes et les tenaillements de la faim”, à prendre la mer pour vendre au dehors[1088]. Les sources attestant l’existence de l’autoconsommation pourraient aisément être contrebalancées par d’autres, qui montrent au contraire l'importance de la vente. Pour ce qui est du marché intérieur, dès le ve s., un homme comme Périclès pouvait mettre toute la production de ses domaines sur le marché[1089]. Il se peut que l’attitude de Périclès n’ait pas été un modèle fréquemment imité et que d’ordinaire les propriétaires se soient contentés de mettre sur le marché leurs surplus : mais ce comportement est néanmoins révélateur du rôle structurel que le marché intérieur pouvait jouer dès cette époque, et qui au reste n’était que l’aboutissement d’un processus déjà engagé à l’époque archaïque[1090]. De toute façon, les quantités de grain (et de vin ou d’huile) que l’on voit circuler sont d’une telle ampleur qu’elles supposent des structures de mise sur le marché qui ne peuvent correspondre à quelques livraisons occasionnelles de la part d’une paysannerie vivant normalement en autoconsommation.

L’idée d’une autoconsommation exclusive a comme présupposé l’existence omniprésente d’une classe de paysans propriétaires autosuffisants. En ce cas, l’échange serait pour l’essentiel un échange non-marchand, fondé sur la réciprocité au sein de la famille ou de réseaux de proximité[1091]. Nul doute que le schéma a une grande part de réalité et que, partout ou presque, l’essentiel de la production, ou du moins une part importante, était consommé dans un cercle local. Mais le schéma est loin d’embrasser toute la réalité et le problème se pose précisément de manière cruciale pour la proportion de la production (quelle qu’en soit la nature) qui dépassait les capacités de consommation locale. Il resterait à prouver que les paysans propriétaires aient été autoconsommateurs de manière exclusive, et surtout que les exploitants aient toujours possédé les champs qu’ils cultivaient. Même pour la petite paysannerie, cette vision intemporelle et idyllique d’un univers de petits paysans propriétaires indépendants néglige la question clé de la rente : loyers en nature, que les maîtres du sol étaient à leur tour susceptibles de mettre sur le marché si leur volume dépassaient leurs propres besoins ; loyers en argent, que les locataires ne pouvaient verser qu’en mettant sur le marché au moins une part du produit de la terre. C’est aussi par le biais des dettes et des emprunts qu'ils avaient dû contracter que pouvait se former un produit exportable. Dans le cadre interne de la cité, la nécessité de se payer un armement d’hoplite et, surtout, chaque année, le paiement de taxes, obligeaient aussi les paysans à vendre au marché pour se procurer des liquidités.

Si l’on prend en considération le niveau civique et si l’on songe non plus à Athènes mais à toutes les cités qui étaient ses tributaires, au ve s. et même plus tard au ive s., on voit qu’elles devaient exporter pour se procurer l’argent nécessaire au paiement du tribut. Or, en dehors même de l’empire athénien, nombre de cités connurent successivement des périodes de domination étrangère, que ce soit celle de Sparte, de la Perse pour les cités d’Asie Mineure, plus tard celle des rois à l’époque hellénistique. Il faudrait enfin ajouter les contributions plus ou moins forcées à diverses expéditions militaires, aux frais des multiples guerres menées dans le monde grec, que ce soit pour payer les soldats-citoyens, pour entretenir des mercenaires ou pour construire des fortifications. Tout cela est parfaitement contradictoire avec une économie de pure autoconsommation.

Selon les lieux et les époques, la part de la production consommée par les producteurs ou mise sur le marché intérieur dut varier sensiblement sans que jamais l’autoconsommation ne cessât d’être un modèle dominant (ce qui ne veut pas dire un modèle exclusif). Mais même l’autoconsommation n’est pas contradictoire avec la mise sur le marché d’une proportion importante de la production. Il pourra être intéressant le moment venu, avec toute la prudence de rigueur, de tenter une estimation globalisante, mais la question méritera une étude spéciale. Du moins ne fait-il aucun doute qu'elle n'était pas négligeable, plus importante sans doute qu’à l’époque moderne. On a pu estimer que la production mise sur le marché international au xviiie s. ne dépassait pas 1 % des quantités produites[1092]. Pour faire une telle comptabilité pour la Grèce ancienne, tout dépendra de la manière dont on l’établira : il conviendra en particulier de savoir si l’on doit y faire entrer des régions productrices comme l’Egypte, dont la Grèce bénéficiait des exportations, mais qui en fait représentait un monde totalement clos ; de même, on devra poser la question de savoir ce que l’on peut définir comme “exportation”, passage d’une région à l’autre, ou bien stricto sensu exportation d’une cité à l’autre, même s’il s’agit d’une cité voisine. En tout état de cause, si l’on adopte une définition stricte de la notion d’exportation, puisque chaque cité était en soi un État pouvant gérer ses importations et ses exportations, il semble probable que Ton aura alors des chiffres supérieurs à ceux de l’Europe du xviiie s. A titre de comparaison, de nos jours, 18 à 20 % de la production mondiale de blé sont mis sur le marché international, mais on remarquera que le chiffre ne dépasse pas 3 à 4 % pour le riz[1093].

Pour ce qui est de l’existence d’un seul “grand marché méditerranéen unifié” qui aurait vu toutes les productions mesurées à la même aune et au même prix, il est clair qu’il n’a jamais rien existé de tel. La Méditerranée antique, celle du ve s. a.C. mais aussi celle de la fin de l’époque hellénistique et du début de l’empire, était encore pour l’essentiel un monde formé de zones homogènes qui communiquaient entre elles, et non pas à proprement parler un monde unifié[1094]. C’est précisément sur ces différences que pouvaient jouer les commerçants internationaux qui passaient sans cesse d’une zone à l’autre, tâche dans laquelle excellèrent les emporoi grecs, particulièrement à l’époque archaïque et à l’époque classique, lorsque l’aire méditerranéenne leur était ouverte en totalité. Cependant, pour certaines denrées qui avaient un rapport valeur / poids élevé comme au premier chef les grains, mais aussi l’huile et le vin (on n’en dirait pas autant pour les briques ou les tuiles, qui ne pouvaient circuler que dans un horizon limité), la tendance était bien cependant à la constitution d’un vaste marché où les denrées allaient s’offrir là où les prix étaient potentiellement les plus élevés. Il convient aussi de distinguer l’approvisionnement des grandes cités par le marché international et celui des petites cités par des marchés régionaux, mais sans négliger l’articulation de ces deux niveaux.

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1087

Cf. Garnsey 1988, 56-57, et la liste pourrait être plus longue.

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1088

Hés., Trav., 647 et plus généralement 618-694, sur la navigation et le commerce.

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1089

Plut., Périclès, 16.4.

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1090

Cf. l’ouvrage stimulant de D. W. Tandy (1997), même si nous ne pouvons le suivre dans toutes ses conclusions. Pour ce qui est des aspects institutionnels, l’accent a été mis surtout sur la formation de la notion de bien commun utile à la cité, dont tout le monde peut profiter, cf. Descat 1994, 1995a et 1998.

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1091

C’est le point de vue de Garnsey 1988, loc. cit.

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1092

Sources in Braudel 1979, I, 102.

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1093

Charvet 1990, 61-62.

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1094

Sur ces différences de prix entre zones, voir déjà la discussion de notre article REA, 1987 (ici chapitre VI), p. 257 (non reprise dans ce volume), où se trouvent annoncés les thèmes développés ici.