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Les grandes cités et le marché international

Soulignons donc d’abord que, dès la fin de l’archaïsme sans doute et plus encore naturellement à l’époque classique et à l’époque hellénistique, les importations de grain dans les grandes cités égéennes avaient un caractère massif. Au ve s., sans même évoquer les périodes ordinaires, on relèvera que la stratégie consistant à ramener toute la population de l’Attique derrière les murailles d’Athènes et du Pirée suppose que son promoteur, Périclès. tablait sur le fait que, quoi qu’il arrive, les importations de blé seraient suffisantes pour approvisionner la ville. Au ve s., Athènes comptait vraisemblablement un minimum de 40 000 citoyens mobilisables au début de la Guerre du Péloponnèse[1095]. Cet effectif n’était plus que de 20 à 30 000 citoyens au ive s.[1096] Si l’on projette des effectifs correspondant à ceux des familles des citoyens et à celles des non-citoyens en proportion de ceux des citoyens, on peut se faire grossièrement une idée des importations nécessaires en période de guerre. Si Athènes importait au minimum 800 000 médimnes au ive s. en période ordinaire (et peut-être davantage) et que ces importations représentaient au minimum la moitié du grain consommé à Athènes[1097], elle dut importer pas moins de 1,6 à 2 millions de médimnes pendant les périodes les plus difficiles de la Guerre du Péloponnèse. Même compte tenu de nombre de circonstances particulières (comme le fait que les invasions péloponnésiennes, du moins pendant la guerre d’Archidamos, n’ont pas nécessairement empêché toute récolte en Attique, et que l’épidémie du début de la guerre avait creusé des pertes sérieuses dans la population), on voit que le montant des importations ne peut qu’avoir été largement supérieur à celui du ive s.

Le fait que ces importations aient eu lieu dans un contexte de guerre touchant le territoire même de l’Attique n’a au demeurant aucune incidence sur la constatation que l’on peut faire que la plus grande cité de la Grèce savait pouvoir compter sur les importations pour nourrir la totalité de sa population. Indépendamment du grain provenant des îles à clérouques, qui prenait obligatoirement le chemin d’Athènes – au demeurant lui aussi transporté par des commerçants privés, comme le montre, si besoin était, la nouvelle loi attique de 374/373[1098] – le reste provenait de cités où il était librement vendu aux commerçants venant approvisionner Athènes. Certes, Athènes tenant la mer et les Détroits, le grain ne pouvait guère prendre d’autres directions[1099]. Mais de cela, dans les cités productrices, on ne devait guère avoir souci et l’on devait se contenter de constater les beaux bénéfices qu’on pouvait faire. On peut même considérer que la demande athénienne a dû avoir un effet dynamisant de première importance pour les régions productrices de blé, en particulier le royaume du Bosphore.

En tout état de cause, aussi longtemps qu’Athènes contrôla la mer, le grain importé à Athènes parvint en quantités suffisantes pour nourrir la population. C’étaient alors les Mégariens qui souffraient, non les Athéniens, et il fallut attendre le blocus péloponnésien consécutif à la défaite d’Aigos Potamoi pour que les Athéniens connaissent les affres de la famine[1100]. Pour l’Athènes du ive s., ces importations représentaient régulièrement la moitié du grain consommé dans la cité, ne répondant en rien au schéma d’un commerce quantitativement négligeable, qui se serait ramené à quelques produits de luxe destinés à la clientèle limitée d’une élite aristocratique. Les 230 navires de commerce venant du Pont Euxin à destination de la mer Égée que Philippe II saisit en 340 a.C.[1101] transportaient nécessairement autre chose et plus que les quelques capes ou paires de chaussures que pouvait vendre à Cyrène un marchand venu d’Athènes vers 400 p.C.[1102] Ironiquement, M. Finley feignait de vouloir faire de ces quelques pantoufles un exemple de “vente courante” dans un soi-disant “marché mondial”. Il s’agissait en fait de sommer les tenants de l’existence du marché dans les sociétés anciennes d’abattre leurs cartes, ce qui après tout était une attitude recevable[1103]. Le défi mérite d’être relevé.

A Athènes, au moins la moitié du grain nécessaire à la cité était donc importée. De ce fait, il est clair que la valeur marginale du grain offert était déterminée non par l’approvisionnement local mais par le grain importé. Ce dernier pouvait avoir des sources variées et lointaines : Égypte, Cyrénaïque. Pont Euxin, Sicile. Cette situation montre que les approvisionnements provenant du bassin égéen, comme le grain provenant des îles à clérouques Imbros, Lemnos et Skyros ou de Chersonnèse, mais aussi sans aucun doute d’une série d’autres provenances proches, n’était pas suffisant, et de très loin, pour satisfaire les besoins de la consommation athénienne.

On sait aussi que d’autres cités égéennes pouvaient faire venir leur blé de régions non égéennes. Ainsi, pour le Pont Euxin, le hasard des sources révèle qu’à l’époque archaïque Égine pouvait entre autres faire venir son grain du Pont, pour manifestement le réexporter vers d’autres consommateurs péloponnésiens, comme le montre la formulation d’Hérodote, qui signale que le grain allait “vers Égine et le Péloponnèse”[1104]. Il en allait de même au ve s. pour Mytilène[1105], Méthônè de Macédoine (en Piéric) et Aphytis (sur la Péninsule de Pallène, en Chalcidique)[1106] et au ive s. de nouveau pour Mytilène, Maronée[1107] et Acanthos de Chalcidique[1108]. Au ive s., le privilège de préemption au Bosphore des commerçants ayant Athènes pour destination ne se comprend que s’il y avait d’autres cités qu’Athènes qui faisaient venir leur grain des emporia de ce royaume[1109]. La saisie des navires de commerce à Hiéron en 340 laisse supposer que, si une large majorité d’entre eux avait pour destination Athènes (ou les cités qui lui étaient alliées), 20 % d’entre eux avaient une autre destination[1110].

Quoi qu’il en soit, on voit que nombre d’autres cités importaient donc elles aussi du grain du Pont. Pour ce qui est des autres sources d’approvisionnement extérieures à l’Égée, un document exceptionnel, la stèle de Cyrène, dresse la liste des destinataires du grain exporté par cette cité à destination de la Grèce. Il s’agit certes d’une période de disette exceptionnelle et il pourra paraître légitime de supposer qu’un certain nombre de ces cités n’aient pas en temps ordinaire été importatrices de grain cyrénéen. Athènes ne représente alors que 12,5 % du total et l’on aperçoit une grande diversité parmi les destinataires. On sait aussi que, selon Thucydide, c’est en réalité entre autres pour couper l’approvisionnement en grain des Péloponnésiens en provenance de Sicile qu’Athènes lança en 427 une expédition au secours de la cité sicilienne de Leontinoi. bloquée par les Syracusains[1111].

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1095

J. K. Davies (1992, 296-297, avec litt.) ne s'engage pas sur un chiffre précis mais admet une forte augmentation depuis le chiffre de 30 000 citoyens de la fin du vie s. P. Brulé (1995, 1 1-16, avec litt.) va jusqu'au chiffre de 50 000 mobilisables, pour une population totale, tous statuts confondus, de 470 000 personnes.

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1096

Sur les incertitudes sur l’effectif de la population citoyenne de l’Athènes du ive s., cf. Austin 1994, 534-537 (avec litt.), et en dernier lieu Whitby 1998, 109-114, qui retient le chiffre d’environ 30 000 citoyens pour une population totale de 250 000 à 300 000 personnes.

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1097

Dém. C. Leptinès. 31-33. qui indique que les 400 000 médimnes importés du Bosphore représentaient la moitié des importations d’Athènes (sur ce chiffre, cf. infra 278, n. 66). Pour l’estimation selon laquelle le grain importé représentait la moitié de la consommation, cf. Garnsey 1988, 89-106.

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1098

Stroud 1998, 1. 10 sq.

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1099

Cf. Pébarthe 2000 sur le contrôle exercé sur lu navigation en mer Égée.

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1100

Prix élevés du grain à Mégare au début de la guerre du Péloponnèse : Aristophane. Acharniens, 758-759. Famine à Athènes après Aigos Potamoi : Isocrate, C. Callimaque, 59-61.

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1101

Didymos, Connu, sur Dém., 11.1, col. 10-1 1 (Théopompe, FGrHist 1 15 F292 et Philochore, FGrHist 328 F162). cf. chapitre VII. 132 et n. 4. Ces navires transportaient donc un total de 690 000 médimnes de grain.

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1102

Synèsios, Lettres, 52.1

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1103

Finley [1975], 38.

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1104

Hdt. 7.147 (cf. 6.5 et 26 pour des allusions aux navires ioniens venant du Pont en 494/493, mais sans précision de chargement). Pour le commerce du grain venant du Nord du Pont-Euxin, Noonan 1973 tend à nier son existence à l’époque archaïque, Bravo 198.3, 19-20, tient au contraire que ce commerce avait commencé à se développer dès le vie s. ; Tsetskhladze 1998, dans une perspective délibérément minimaliste, tend à limiter son importance même à l'époque classique, pour ne retenir des chiffres notables qu’au ive s. (et même alors les importations en provenance du Pont seraient surestimées). En fait, comme on l'a vu avec la discussion sur le nombre de navires saisis venant du Pont Euxin en 340, qui est tout à fait cohérent avec le montant des importations indiqué par Démosthène dans le C. Leptines, on n’a nulle raison de minimiser l’importance des importations en provenance du Pont. Le vrai problème est en fait plutôt de comprendre comment, dès la fin de l’archaïsme, la demande égéenne (pas seulement attique) a stimulé l’exploitation de la chôra des cités du Bosphore et de la mer Noire en général. Ce facteur fut décisif pour la croissance des cités pontiques depuis la fin de la fin de l'archaïsme et surtout au cours des ve et ive s., alors que leur développement resta plus que modeste, pour ne pas dire médiocre, jusqu’à une date avancée du vie s. Cette question devra être traitée en détail ailleurs. A l’inverse, A. Laronde (1996) lie la richesse agricole de la Cyrénaïque à sa capacité à fournir le monde grec en grain parvenu avant celui des autres sources d'approvisionnement.

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1105

428 a.C., The. 3.2, approvisionnements en provenance du Pont, mais dans le contexte particulier de la préparation d’une révolte. Au ive s. (Syll. 3, 212 ; Tod2, 163. cf. Velissaropoulos 1980, 212-213). atélie de Leukôn et de ses fils, 1/60 et 1/90 jusqu'à 100 000 médimnes, ce qui montre l’importance des importations de Mytilène.

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1106

Méthanè : Meiggs-Lewis, 65 ; IG, I3, 61 ; Aphytis : IG, I3, 62-63. Voir disc, in Garnsey 1988, 121-123 ; Lawall 1995, 143 ; Pébarthe 2000.

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1107

Ps-Dém., C. Polyclès, 20-21 (362 a.C.).

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1108

Ps-Dém., C. Phormion, 36 (années 320), cf. supra chapitre VII, 139 et 146-147.

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1109

Cf. chapitre VI.

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1110

Dans le débat sur le nombre de navires qui était nécessaire pour alimenter Athènes au ive s., c. 96-192 selon W. J. Gill (1991, 36), ou c. 600 selon S. Isager et Μ. H. Hansen (1975, 62), la première estimation est notoirement trop basse en fonction de ce que montre le chiffre des seuls navires provenant du Pont, la seconde sans doute trop haute. Une estimation intermédiaire paraît plus vraisemblable. En effet, il est logique de penser que, pour convaincre son auditoire, Démosthène a plutôt surestimé que sous-estimé la proportion de 50 % des importations représentées par les 400 000 médimnes de blé bosporan (Dém., C. Leptines, 31-33). Quoi qu’il en soit, 800 000 médimnes représenteraient 266 navires moyens d’un tonnage de 3 000 médimnes (pour la capacité moyenne des navires marchands, cf. Casson 1971, 183-184 ; Velissaropoulos 1980, 62-63), et si le chiffre réel des importations était plutôt de 1 million de médimnes, on aurait donc 333 navires. Un chiffre de c. 330-340 navires de tonnage moyen arrivant annuellement au Pirée a donc plus de chances de correspondre à la réalité. Si sur les 180 navires saisis en 340 (cf. chapitre VII), la grande majorité d'entre eux, c. 160-170, avaient pour destination Athènes, les autres se dirigeant vers les cités qui lui étaient encore alliées, et si la proportion de 50 % des importations revendiquée par Démosthène représentait non pas le seul blé bosporan mais tout le blé du Pont (sur ce point, cf. déjà Whitby 1998. 123-125), on retrouve le chiffre de c. 330-340 navires évoqué précédemment.

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1111

Thc. 3.86.4.