Выбрать главу

La consommation de grain non-égéen dans les grandes mais aussi dans les petites cités du monde égéen doit donc être considérée comme un fait assuré. Si l’on n’était pas dans une période de guerre et s’il n’y avait pas des accords privilégiant un seul partenaire, le grain circulant à l’échelle internationale pouvait ainsi passer d’une zone à l’autre (par exemple du Pont ou de Sicile vers la Grèce égéenne) et aller au plus offrant sur les grands marchés qui étaient régulièrement dépendants de l’extérieur pour leurs approvisionnements.

Marchés régionaux ou approvisionnements de proximité ?

Il est vrai cependant que la part des importations de provenance lointaine n’était certainement pas partout la même et c’est dans cette perspective qu’il faut poser la question de la formation de marchés régionaux. Dans le cas de Délos et des Cyclades, dont on admettra ici qu’il constitue un exemple de situations qu’on aurait pu retrouver dans les autres régions du monde grec, G. Reger[1112] a eu raison d’en souligner l’importance. Ainsi, à Délos. il est probable que les approvisionnements en provenance des îles voisines, c’est-à-dire des Cyclades, jouaient un rôle essentiel. Dans une étude qui fait date, G. Reger a établi de remarquables comparaisons avec la situation de la Grèce moderne, où les paysans produisaient d’ordinaire plus que la consommation qui leur était nécessaire pour accumuler des réserves et pouvoir ainsi faire face en cas de difficulté les années suivantes[1113].

Les Cyclades n’ont pas la réputation d’être riches, mais, en s’appuyant sur des estimations de production et des parallèles modernes, G. Reger considère qu’elles devaient parvenir à l’autosuffisance alimentaire et ainsi pouvoir sans difficulté alimenter la petite agglomération de Délos indépendante. Dès avant l’augmentation en flèche de la population de la colonie athénienne après 166 (en fait surtout après 140), la population de Délos devait cependant compter sur les importations du fait de l’étroitesse de son territoire (en y incluant Rhénée et les domaines d’Apollon à Mykonos), qui ne devait guère pouvoir nourrir régulièrement plus de 50 % de la population[1114]. Mais, selon G. Reger, Délos aurait à cet égard été exceptionnelle dans les Cyclades. Les autres îles auraient en revanche pu atteindre l’autosuffisance et même avoir des surplus[1115]. En ce cas, la formation des prix du grain dans la zone insulaire n’aurait pas été liée aux importations depuis l’extérieur de la zone, mais à une situation purement régionale. Cette conclusion doit cependant être nuancée.

Il est certes exact que le rôle de l’approvisionnement de proximité doit être réévalué. Ainsi, les cités côtières d’Asie Mineure devaient sans doute de la même manière chercher à s’approvisionner dans leur arrière-pays immédiat[1116]. On voit de même l’île de Samothrace chercher son grain dans la Chersonnèse voisine[1117]. Les exemples pourraient être multipliés. Dans le cas des Cyclades, il faut donc se méfier du topos sur la pauvreté du monde insulaire[1118]. A juste titre. G. Reger a fait justice de l’idée que, grandes ou petites, les cités du monde égéen aient toutes été chroniquement dépendantes du grain importé d’un lointain outre-mer. Mais l’existence d’une circulation régionale interne aux Cyclades ne devrait cependant pas amener à nier les importations extra-cycladiques, qui. certaines années, devaient être importantes, même si les habitants des Cyclades faisaient tout pour les éviter. En effet, on ne voit pas comment les Cyclades auraient pu faire face aux mauvaises récoltes sans importer de l’extérieur.

La disette est en effet une situation qui se reproduit périodiquement dans les conditions d'une agriculture traditionnelle[1119]. En année creuse, il n’est pas évident que les réserves des années précédentes aient partout été suffisantes pour satisfaire les besoins des populations, cela d’autant plus que, d’une île à l’autre, voire d’un village à l’autre, les situations pouvaient être très changeantes[1120]. En ce cas, les cités des Cyclades devaient donc importer de la zone extra-égéenne. Hérodote rapporte déjà comment une série d’années de famine avait poussé les habitants de Théra à partir fonder Cyrène[1121]. La stèle de Cyrène de 325 confirme que les difficultés pouvaient être suffisamment grandes pour contraindre les cités insulaires à recourir à des importations extra-cycladiques[1122]. Qu'en était-il dans les années ordinaires ? Les îles étaient-elles toutes autosuffisantes et leurs échanges réciproques suffisaient-ils à alimenter leurs populations ?

La réponse à cette question dépend de beaucoup d’estimations : de la charge de population des surfaces cultivées (même si l’on ne doit pas douter que la fin de l’époque classique et l’époque hellénistique fut une époque de mise en exploitation maximale), de la productivité, des rations effectivement consommées, de la valeur nutritive des céréales, etc., en ayant recours de manière systématique aux parallèles avec la Grèce moderne[1123]. Mais le commerce du grain autour de Rhodes au xviiie s., tel qu’il a été reconstitué par M. Efthymiou-Hadzilacou peut aussi fournir un parallèle intéressant[1124]. On observe tout d’abord la diversité, la complexité et la variabilité des situations. Certaines îles étaient manifestement excédentaires. Ainsi, Astypalée et Carpathos pouvaient exporter leur grain assez facilement. D’autres, comme Nisyros ou Chalkè, n’étaient pas autosuffisantes et dépendaient des réexportations en provenance de Rhodes, qui elle-même, on l’a vu. ne produisait pas assez pour nourrir sa population et faisait venir son grain de Caramanie, c’est-à-dire des régions du Sud de l’Asie Mineure allant du golfe Céramique à la Cilicie, mais aussi de Chypre et de Syrie. Cos, en général exportatrice, pouvait elle-même se trouver certaines années en position d’importer du grain. On constate le même phénomène pour Ténus, en général exportatrice, mais parfois contrainte de faire venir du grain de Caramanie[1125]. En revanche, Kythnos exportait sans doute régulièrement le quart de son orge au xixe s.[1126]

Cela ne signifie pas que ce tableau doive être projeté directement dans l’Antiquité, car, entre autres différences, la charge de population n’était pas la même. Ainsi, Carpathos antique, avec ses trois agglomérations de type urbain, était peut-être plus peuplée qu’à l’époque moderne. On tient là néanmoins une indication précieuse de la complexité des échanges, même pour le commerce du grain. A l’époque moderne, des quantités notables de blé (surtout) étaient exportées vers les marchés extérieurs, essentiellement vers la France. “L’Archipel” (par quoi il faut entendre aussi bien les îles proches de Rhodes que les Cyclades) était indubitablement exportateur, mais laissait la première place (dans une proportion de 2/3 - 1/3 peut-être) au grain venant de “Caramanie”[1127].

вернуться

1112

Reger 1994. 49-126. Le livre de G. Reger est fondamental pour l’évolution des prix à Délos.

вернуться

1113

Reger 1994. 92-93.

вернуться

1114

Estimation de G. Reger (1994. 95-101).

вернуться

1115

Reger 1994, 83-109.

вернуться

1116

Elle était susceptible de trouver leur approvisionnement en grain dans la terre royale de l’arrière-pays – s’il leur était ouvert, ce qui toutefois dépendait manifestement de la bonne volonté des satrapes, cf. Briant 1994.

вернуться

1117

Gauthier 1979 (cf. aussi Tréheux 1986).

вернуться

1118

Brun 1996. 183-209 et 74-88 sur l’agriculture, part. 74-79 sur la production céréalière.

вернуться

1119

Pour les Cyclades, en se fondant sur des parallèles modernes, G. Reger estime que, par suite de sécheresse, les récolte d'orge dans les Cyclades devaient être insuffisantes 3 années sur 10 (Reger 1994, 93, cf. aussi 102-103 pour les précipitations à Naxos ou à Théra).

вернуться

1120

Reger 1994, 102-103, à propos de divers villages de la même île de Théra.

вернуться

1121

Hdt. 4.131 : ce sont sept années de sécheresse consécutive qui poussent les Thércens à aller fonder une colonie en Libye ; voir aussi le serment des fondateurs Meiggs-Lewis, 5. avec sur ce point le comm. de Graham 1983,41.

вернуться

1122

SEG, 9. 1938. 2 ; Tod2. 196 : Laronde 1987, 30-36 ; cf. Kingsley 1986 et Brun 1993.

вернуться

1123

Pour l’agriculture cycladique, on se reportera au bilan proposé par G. Reger (1994. 83-109), avec cependant, en contrepoint, le scepticisme de M. Brunet (1999, 50. n. 109).

вернуться

1124

Efthymiou-Hadzilacou 1988.261-268.

вернуться

1125

Efthymiou-Hadzilacou 1988.268.

вернуться

1126

Vallindas 1882, 21-22. cf. aussi infra 295-296.

вернуться

1127

Efthymiou-Hadzilacou 1988, 252-253 et 261-268 (mais qui p. 267-268 paraît avoir tort de ne pas admettre que le grain exporté d’Astypalée et de Carpathos venait effectivement de ces îles).