Pour revenir à la situation de l’Antiquité et plus particulièrement à celle de la haute époque hellénistique, on observe incontestablement divers indices d’importation extracycladique. Certes, notre documentation ne nous permet guère ordinairement de savoir d’où venait le grain transporté par un commerçant. De là à conclure qu'il s’agissait nécessairement de grain venant d’une île voisine, il y a cependant un pas qu’il est plus difficile de franchir. L’activité des marchands rhodiens à Éphèse où ils importent du grain, leur rôle presque sans aucun doute analogue dans les Cyclades à Amorgos et à los[1128], a plus de chance de correspondre à du grain importé d’Égypte (avec laquelle Rhodes entretient alors des relations privilégiées) qu’à du grain qu’ils auraient transféré d’une île à l’autre.
On relèvera aussi que le marchand de grain Épianaktidès de Théra honoré à Arkésinè d’Amorgos[1129] n’importait évidemment pas du grain depuis son île d’origine, toujours au bord du déficit alimentaire[1130]. Théra se retrouve naturellement parmi les cités importatrices dans la stèle des céréales de Cyrène[1131]. On a certes ainsi une fois de plus la preuve que l’ethnique ne garantit nullement l’origine de la cargaison du commerçant, mais, en renversant l’argument, on voit que ce commerçant originaire des Cyclades mais qui est honoré sur la même pierre que des Rhodiens peut aussi bien être allé s’approvisionner à Rhodes. En outre, c’est sur la même pierre que celle où étaient gravés les décrets pour Épianaktidès de Théra et Agathoklès de Rhodes, que fut inscrit un décret de proxénie pour trois Rhodiens, trois frères, dont le mérite était de se dévouer “pour les Arkésiniens qui se rendent à Rhodes”[1132]. Nous avions supposé que ces Arkésiniens se rendant à Rhodes pouvaient entre autres être des sitônai. En ce cas, on voit combien il est encore plus difficile de considérer que les commerçants rhodiens ne faisaient que transporter du grain de provenance micro-régionale.
Au reste, aurait-on vraiment pris des décrets pour remercier des commerçants rhodiens s’ils avaient simplement importé du grain d’une Cyclade voisine ? On se souviendra aussi de ce que les inscriptions ne sont nullement des archives et que ce sont les seuls marchands que l’on voulait honorer pour susciter l’émulation avec les autres qui apparaissent dans nos sources[1133]. Les multiples transports de grain ou autres denrées allant d’une île à l’autre dans de petits caboteurs, dont pourtant implicitement la notion d’approvisionnement régional présuppose l’existence (au demeurant à juste titre), n’ont en revanche guère laissé de trace dans les sources épigraphiques. Le doute méthodologique sur l’origine du grain mentionné dans les inscriptions pourra certes toujours subsister, mais la probabilité joue de manière écrasante en faveur de grain de provenance lointaine. Le parallèle avec l’époque moderne et avec le rôle redistributeur de Rhodes pour les grains de Caramanie pousse fortement à adopter ce point de vue.
Pour ce qui est enfin du rôle de Délos comme centre régional de transit et de redistribution de grain au iiie s. et au début du iie s., sur lequel on verra le dossier rassemblé par G. Reger[1134], rien ne prouve que ce grain ait nécessairement eu une provenance exclusivement insulaire. Il est probable encore une fois que la réalité est plus complexe. Délos se trouvait sur la route traversant l’Égée et son sanctuaire en faisait un point d’attraction pour toute la région. Ces facteurs peuvent largement suffire à considérer que des marchands en grain de tous horizons ont pu trouver commode d’y retrouver leurs clients potentiels. En tout cas, les hommes d’affaires qu’on voit à l’œuvre à Délos dans ces opérations de financement des achats de grain ne sont pas à proprement parler des gens du cru, mais d’une part un Rhodien[1135], d’autre part un banquier de Syracuse résidant à Délos[1136]. Délos attirait donc des hommes d’affaires d’un horizon plus vaste que celui des Cyclades. De la même manière, il n’y a nul inconvénient à considérer que le grain négocié ait pu avoir tantôt une origine régionale, tantôt une origine plus lointaine : peu importait pourvu que tout le monde y trouvât son compte.
Enfin, le meilleur argument contre l’idée que Délos eût été un marché fermé au grain non cycladique se trouve dans les courbes de prix de cette denrée. Ainsi, en 282, on voit le prix du froment monter en flèche avant la soudure, de 4 dr. 3 ob. et 10 dr., pour finir par n’être même plus coté[1137]. Une telle courbe de prix est la preuve d’une insuffisance d’approvisionnement, régional ou non. Mais en tout état de cause les prix déliens étaient suffisamment attractifs pour attirer des commerçants en grain de toute provenance, qui étaient susceptibles de faire sur ce marché des profits substantiels.
On retiendra donc que, même si probablement elles n'étaient pas toutes autosuffisantes y compris en année ordinaire, les Cyclades assuraient sans aucun doute une part importante de leur alimentation. Elles devaient cependant aussi importer des régions extra-cycladiques, les unes peut-être assez régulièrement, d'autres seulement dans les années difficiles. Mais les contacts avec le monde extra-cycladique ne se limitaient pas aux importations : leurs exportations de denrées alimentaires (non pas seulement les grains, mais aussi le miel, le vin le fromage, etc.), qui sont bien attestées, mettaient les cités des Cyclades en liaison avec divers marchés extérieurs, proches ou lointains. A l’époque classique et au début de l’époque hellénistique, les Cyclades occidentales, en particulier Kéos ou Kythnos par exemple, si proches de l’Attique, regardaient certainement plutôt vers Athènes que vers Délos, de même que plus tard les Cyclades orientales étaient manifestement dans l’orbite de Rhodes, ce qui contribue aussi à remettre en cause le concept de marché régional clos.
Pour Kéos, on doit ainsi relever que 25 noms de Kéiens apparaissent dans les inscriptions ou sources littéraires attiques des ve-iiie s. a.C.[1138] De même, pour ce qui est de la circulation des monnaies des cités de Kéos ou du koinon kéien, le contraste est frappant entre les 4 pièces provenant des Cyclades (2 à Ténos, 1 à Kionia. 1 à Délos), et les 18 pièces provenant d’Athènes[1139]. C’est seulement de la fin de l’archaïsme au début du iiie s. (semble-til) que les cités de Kéos ont eu un monnayage d’argent[1140]. L’attrait pour Athènes a donc dû être un facteur important dans l’orientation de la production et des échanges de ces îles. A long terme, le cas de Kéos est exemplaire en ce que manifestement le ive s. y fut celui d’une occupation maximale du terroir agricole, tandis que, dès le iiie s., on constate un recul qu’il faut certainement lier à celui d'Athènes[1141]. L’île n’a apparemment pas connu dans l’Antiquité le passage à une agriculture spécialisée[1142]. Il n’en est que plus remarquable que Kéos ait néanmoins vécu au rythme de la prospérité ou du déclin de sa grande voisine, ce qui est incompatible avec un modèle d’économie fermée et d’autoconsommation exclusive. L’évolution sur le long terme des cités de Lesbos amène à tirer les mêmes conclusions, puisque les cités ouvertes sur la mer et sur l’échange extérieur ont surclassé et même fait disparaître les cités enclavées de l’intérieur de l’île[1143]
1131
Théra importe 15 000 médimnes, représentant le tiers du grain reçu par les Cyclades (avec Astypalée), soit 15 000 au total pour Kéos, 10 000 pour Kythnos, et 5 000 pour Astypalée.
1133
Les mêmes remarques vaudraient pour Dionysios de Byzance, honoré à Délos pour la vente de 500 médimnes de froment (
1134
Reger 1994, 109-123. 1) Allusion à un don de 20 000 médimnes de froment lagide à Athènes mesurés à Délos (Shear 1978, 1. 50-55. peu après la libération de 287 ; cf. litt. citée par G. Reger, 116 et n. 94 et Habicht 1995, 132-133 et n. 17). 2)
1135
1136
Achat de blé des Insulaires : le banquier Timôn de Syracuse ne prend pas un agio de 5 % sur une opération mettant en jeu des “drachmes d’argent rhodien” (nous revenons ailleurs sur ce document).
1137
Voir Reger 1993, 304-310, avec tableau p. 305, et les autres réf. citées chapitre IX, 196, n. 60.
1138
Osborne & Byrne 1996, 121-122. Les raisons qui motivaient la présence à Athènes de ces Kéiens étaient certes variées. Ainsi. 11 de ces personnages proviennent du catalogue naval attique de 405 a.C.
1141
Cherry
1142
Cherry