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En outre, dans le monde insulaire de l’époque moderne, on observe des mécanismes complexes qui, si on les rapporte à l’Antiquité, doivent éviter de tomber dans le piège du choix dichotomique entre “fermeture” ou “ouverture sans contrôle”. Ainsi par exemple, au xviiie s., les autorités ottomanes de Rhodes se livraient à des manipulations spéculatives qui donnent à réfléchir : les marchands de blé plus ou moins complices des autorités mettaient la main sur le blé produit localement dans l'île, qui était de haute qualité et qui se vendait à prix élevé sur les marchés extérieurs, et vendaient en revanche à la population locale du grain de mauvaise qualité importé de la côte sud de l’Asie Mineure[1144] N’est-il pas légitime de penser que de même, dans l’Antiquité, mais cette fois à leur profit, il pouvait arriver que les paysans des îles ou d’ailleurs en manque de liquidité vendent à l’extérieur le froment qu’ils avaient produit pour se contenter eux-mêmes d’orge importé ?

Segmentation des marchés et spéculations

En tout cas, c’est parce que certains, cédant à l’attrait pour les prix élevés des marchés extérieurs, étaient susceptibles d’y vendre du grain que nous possédons une série de documents émanant d’autorités civiques ou de satrapes interdisant de manière temporaire ou permanente l’exportation de grain[1145]. C’est dans le même esprit que la loi de Téos prévoyait la peine de mort pour ceux qui auraient essayé d’empêcher les importations de grain dans la cité ou spéculé à la hausse sur le prix du grain importé[1146]. L’interdiction d’exporter ressort bien évidemment de la volonté de conserver son grain pour soi. Mais ce point mérite cependant une justification complémentaire. En effet, en cas d’approvisionnement insuffisant du marché local, les prix y étaient nécessairement élevés, de sorte que producteurs et marchands de grain ne pouvaient que tirer largement bénéfice de la situation. Dès lors, pourquoi était-il de surcroît nécessaire d’interdire les exportations de grain ?

En fait, lorsque la disette régnait un peu partout, même si ce faisant ils nuisaient directement à l’approvisionnement de leurs concitoyens, ceux qui avaient des réserves encore disponibles étaient tentés d’aller les vendre sur de grands marchés extérieurs où le niveau des prix était plus élevé que sur le marché local et où en outre, éventuellement, les prix nominaux étaient payés en monnaie de valeur pleine[1147]. Les interdictions d’exporter le grain se conçoivent donc par l’existence de prix inégaux sur les différents marchés, et il était tentant d’encaisser des profits exceptionnels sur ces différences. En nous obligeant à deviner les comportements des acteurs, les législations civiques nous donnent ainsi de précieux renseignements sur le jeu des marchés.

La formation des prix dans les petites cités qui n’étaient que temporairement dépendantes des importations dépendait de facteurs spécifiques. Le caractère très rural des petites villes des Cyclades et la préférence pour l’autoconsommation était certainement un élément clé. Posséder des liquidités en monnaies d’étalon attique, ou temporairement, d’étalon rhodien au iie s. jusqu’en 166, était de fait indispensable, pour pouvoir acheter sur le marché international. Pour ce qui est de l’argent disponible, les Insulaires en avaient comparativement peu. ce qui en temps ordinaire devait suffire à établir un niveau moyen des prix, même nominaux, inférieur à celui des grands centres égéens. Chacune de ces petites îles formait potentiellement un univers clos, comme un isolat. Il se peut que, dans les années ordinaires, une disette dans une région voisine n’ait pas eu d’incidence sur les prix d’une cité autosuffisante (on inscrira Délos dans cette catégorie, puisqu’elle se trouvait dans une situation privilégiée dans les Cyclades du fait de la puissance financière qu’elle représentait)[1148]. Dans la mesure où une cité pouvait à sa guise bloquer les exportations, il n’y avait pas de raison que les prix connaissent une évolution à la hausse si le marché pouvait être normalement approvisionné.

Pour les années creuses en revanche, puisque l’approvisionnement dépendait alors de marchands faisant le grand commerce, qui n’avaient pas de raison de faire des cadeaux aux insulaires, le constat est évident. En cas de disette, un manque de liquidités devait tout simplement empêcher d’importer un volume suffisant de nourriture, avec toutes les conséquences que l’on connaît pour les populations traditionnelles (sous-alimentation de certaines catégories de populations, etc.), mais le prix des quantités effectivement disponibles n’en devait pas moins rester élevé. Du fait de leur possibilité de se fermer aux échanges extérieurs (en l’occurrence à l’exportation), les marchés régionaux n’étaient donc pas concernés par les fluctuations de prix si leurs approvisionnements internes étaient suffisants. En revanche, ils subissaient pleinement la loi du marché s’ils devaient avoir recours au grain circulant à l’échelle internationale. Il va de soi cependant que même ces marchés régionaux ne pouvaient être déconnectés des mouvements à long terme qui traversaient l’ensemble du monde grec. Ainsi, à l’époque hellénistique, le recul d’Athènes et son impact sur la population et l’activité du monde égéen en est un bon exemple[1149].

La formation des prix sur les différentes places égéennes ne peut donc s’être opérée de manière totalement indépendante d’une cité à l’autre, avec les nuances que l’on vient d’apporter selon qu’un marché soit dépendant de l’extérieur seulement de temps à autre, ou au contraire de manière chronique[1150]. L’idée selon laquelle il faudrait qu’il n’y ait qu’un seul “prix mondial” pour qu’on puisse justifier de l’existence d’une structure de marché n’est pas acceptable[1151]. L’établissement d’un prix uniforme (qui au reste n’exclut pas des modèles plus complexes[1152] est seulement liée aux conditions si particulières de la mondialisation contemporaine et ne concerne au demeurant qu’un nombre limité de biens. Un bref regard sur la situation actuelle suffira à éclairer les différences. De nos jours, dans le cas des céréales, on se trouve en présence d’une demande éclatée entre une multitude de consommateurs, face à une offre concentrée entre quatre ou cinq zones exportatrices, les échanges étant eux-mêmes aux mains d’un nombre très restreint de grandes sociétés spécialisées, dont les deux premières contrôlent plus de 50 % du blé mis en circulation sur la planète. De ce fait, la fixation des prix du blé s’effectue aisément sur un petit nombre de marchés à terme, en fait principalement le Chicago Board of Trade[1153]. De la sorte, il existe effectivement un prix mondial de référence (qui varie fortement d’une année à l’autre) des diverses céréales.

En Grèce, à l’époque classique et à la haute époque hellénistique, malgré l’existence d’une multitude de petits exportateurs régionaux, quelques grandes zones (Pont, Egypte, Cyrénaïque, Sicile) concentraient certes l’essentiel de la production mise sur le marché. Pour ce qui est de la demande, elle était également éclatée entre une multitude de cités, mais un marché, celui d’Athènes, écrasait cependant tous les autres par les approvisionnements qui lui étaient nécessaires. Mais pour ce qui est de l’échange, du fait de la très petite taille des entreprises en Grèce ancienne (pas seulement des entreprises commerciales), il était en revanche entre les mains d’une multitude d’acteurs opérant chacun pour son compte, ce qui était comparativement un facteur très favorable aux consommateurs. La spéculation organisée par Cléomène de Naucratis eut des effets particulièrement ravageurs précisément parce qu’elle tendait à concentrer l’offre effective en provenance d’Égypte en une seule main.

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1144

Efthymiou-Hadzilacou 1988, 262-263.

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1145

Gauthier 1979, 85-86 ; Garnsey 1988, 74-79, qui insiste aussi sur les pratiques spéculatives des détenteurs de surplus. Il se peut aussi que l’exportation en période de disette, si elle demeurait clandestine, ait correspondu à la volonté d'échapper à la pression morale de l’univers civique : il était plus facile de vendre à un prix éhonté à des étrangers – on passait même pour un sauveur – qu'à ses propres concitoyens, qui vous traitaient d’affameur. Mais cette analyse n’est pas exclusive de l'explication par les prix.

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1146

Meiggs-Lewis, 30, A 1. 6-11.

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1147

Sur les monnaies des Cyclades, cf. Reger 1994, 42. Sur les problèmes de monnaies de poids réduit, cf. Migeotte 1977 et Picard 1996. Une étude récente sur le monnayage de Kéos a montré la modestie du monnayage des cités de Kéos ou de l’Etat fédéral kéien, composé pour l’essentiel de monnaies de bronze à l'époque hellénistique, même si semble-t-il on a encore des émissions d'argent au iiie s. (Papageorgiadou-Banis 1997, 19-52, qui souligne les difficultés de la chronologie). En tout état de cause, comme le montre la circulation limitée des monnaies de Kéos et la prédominance du bronze, ces monnaies étaient essentiellement destinées à une circulation interne à l’île (Papageorgiadou-Banis 1997, 67-69).

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1148

Tel est le sens de l’argumentation de G. Reger (1994. 124-125) à propos des difficultés d’approvisionnement en Eubée et en Grèce continentale vers 174-172, qui, semble-t-il, ne se traduisent pas par des hausses de prix à Délos (à vrai dire, il faudrait tout de même en savoir plus sur les prix déliens dans cette période et leurs variations éventuelles pour valider totalement cette analyse, qui reste néanmoins séduisante).

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1149

Cf. supra avec l’exemple de Kéos.

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1150

Reger 1994, 79. reconnaît “l'indépendance ou la semi-indépendance des marchés locaux” dans le monde cycladique, mais insiste plutôt sur le premier terme.

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1151

Pace Finley [1975], 38-39.

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1152

Charvet 1996. 79-91. insiste sur le rôle des états dans le commerce du blé et, cf. p. 88, montre que, par périodes, le prix unique du blé peut devenir purement théorique, la réalité étant beaucoup plus diversifiée.

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1153

Charvet 1985, 63-65. Sur le commerce des céréales de nos jours, cf. aussi Charvet 1988, 1990, 1996.