Les conditions qui expliquent l’existence de “prix mondiaux” n’existaient donc pas dans l’Antiquité, même si les prix sur la place d’Athènes, nécessairement connus de tous les acteurs, devaient influencer fortement la tendance générale des prix. Dans les cités de Grèce égéenne dépendant des approvisionnements extérieurs, il n’existait donc pas un seul prix, mais des prix divers sur des marchés segmentés, qui étaient toutefois en interdépendance les uns avec les autres. Il est évidemment dommage que le manque de sources empêche de faire des comparaisons année par année d’une place à l’autre, mais le moins que l’on puisse dire est que les trop rares sources de la fin du ive s. et du iiie s. paraissent donner des indications de prix du grain plutôt convergentes que radicalement divergentes, ce qui aurait été le cas si les divers marchés n’avaient eu aucune interconnexion. On pourra trouver la comparaison périlleuse, mais, faute de mieux, on doit constater qu’à Athènes vers 329 les prix “raisonnables” tournent autour de 5-6 dr., et qu’à Ephèse autour de 300 ils sont à 6 dr. ou moins de 6 dr.[1154]
Au ive s., les mouvements spéculatifs sur le grain destiné aux cités égéennes dépendant de grain importé, au premier chef à Athènes, qui mettaient en jeu aussi bien l’Égypte ou Cyrène que le royaume du Bosphore ou la Sicile, sont donc la preuve de l’existence non d’un marché unique, mais d’un “marché global”, où, pour reprendre les définitions qui avaient été posées au départ, les niveaux de prix, certes divers, étaient pourtant in fine issus de la confrontation d’une offre et d’une demande rétroagissant elles-mêmes aux variations de prix sur une large zone[1155]. Un topos de la littérature antique qu’on retrouve chez Cicéron était le cas de conscience du marchand qui, arrivant dans un cité où les prix des grains étaient très élevés par suite d’une disette, se demandait s’il devait révéler que d’autres navires chargés de grain étaient en route ou bien vendre le sien le plus cher possible[1156]. Naturellement, la circulation de l’information sur les prix dans les différentes places et sur les flux d’approvisionnement se faisait donc par bien d’autres canaux que ceux d’une spéculation organisée comme celle grâce à laquelle, selon le plaideur du C. Dionysodoros, Cléomène de Naucratis entreprit de faire des profits spéculatifs éhontés[1157].
Il n’y a donc nulle raison de rejeter le témoignage apporté par ce plaidoyer ou d’en avoir une vision réductrice[1158]. Le comportement d’anticipation des marchands qui dirigeaient leurs cargaisons sur les places où les prix étaient les plus élevés est la preuve d’un comportement de marché. Cette interdépendance des différentes places acheteuses est précisément une caractéristique de base de la structure des marchés en Grèce ancienne, qui coexiste avec la segmentation, potentielle ou réalisée, en marchés clos parce qu’autosuffisants. Au ve s., grâce à sa domination politique, Athènes avait temporairement réussi à constituer une vaste zone non seulement politique mais aussi économique sous sa direction, avec une seule législation et une seule autorité centrale, naturellement à son bénéfice, même si les cités de l’empire pouvaient aussi tirer avantage de l’existence de ce vaste marché ainsi constitué[1159]. Seule l’issue catastrophique de la Guerre du Péloponnèse était venue remettre en cause cet extraordinaire réseau de nature tout autant économique que politique qu’Athènes était parvenue à établir. Au ive s., cette cité était seulement de facto le point nodal du marché international.
Cependant, le fait que l’idéologie civique, dont Aristote est un des représentants éminents, mais dont le témoignage n’est pas unique, ait manifestement tenu pour le principe de complémentarité dans les échanges extérieurs vient encore d’une autre manière poser la question de l’existence du marché.
Le principe de complémentarité, qui consiste à troquer ses surplus contre ceux du partenaire, si possible, selon Aristote, dans le cadre d’accords commerciaux officiels entre cités (vin contre blé, fer contre bois, etc.) était certes à la base d’une société où la production des principaux objets de commerce – produits agricoles, miniers ou autres produits du sous-sol, les marbres par exemple – dépendait étroitement des conditions naturelles. Pourtant, cela ne signifie nullement que l’économie grecque en soit restée à une sorte de troc plus ou moins primitif ou plus ou moins amélioré. Ce point mérite d’être examiné plus à fond.
Certes, les conventions d’échanges bilatérales avaient la faveur d’Aristote car, selon lui, elles permettaient d’éviter que le commerce ne donnât lieu à un développement de type chrématistique, c’est-à-dire à des formes d’échanges qui n’avaient pas pour fin la satisfaction immédiate des partenaires mais bien le pur profit.
Mais on s’est à juste titre posé la question de savoir pourquoi Aristote avait choisi comme exemple le cas des accords bilatéraux entre Étrusques et Carthaginois. Le fait qu’il s’agisse de partenaires non-grecs a fait douter de l’exemplarité du cas proposé[1160]. En réalité, pour les Grecs, Étrusques et Carthaginois, partenaires familiers d’échanges établis depuis des siècles, étaient des Barbares d’une nature particulière puisque leur organisation politique était celle de la cité[1161]. Héritier d’une longue tradition, Polybe rapporte que c’était un lieu commun chez les historiens grecs de vanter l’excellence des constitutions des Lacédémoniens, des Mantinéens et des Carthaginois[1162]. Le propos d’Aristote aurait été sans objet si le cas des cités étrusques et de Carthage n’avait pas été assimilé à celui des cités grecques. Mais outre le caractère exemplaire pour son propos du contenu de ces accords, il y avait une raison supplémentaire à l’intérêt d’Aristote : le fait que les échanges entre Carthage et les Étrusques avaient pu se développer sans qu’aucun des deux partenaires n’ait connu le monnayage d’argent.
En effet, l’apparition du monnayage d’argent en Étrurie ou à Carthage fut tardive. Bien que depuis le viiie s. sa civilisation se soit développée en osmose avec la Grèce, ce n’est qu’au iiie s. que l’Étrurie, alors passée sous contrôle romain, entra véritablement dans le cycle d’une économie utilisant le monnayage d’argent[1163]. Certes, Vulci émit quelques monnaies d’argent au ve s., des monnaies d’argent sont attestées sporadiquement au ive s. (ainsi à Populonia). Il est cependant clair que ces rares monnaies, de même que les quelques monnaies grecques qui pouvaient pénétrer en Étrurie, ne jouaient qu’un rôle marginal dans les échanges. Comme instrument d’évaluation, d’accumulation et de transfert de valeur, la société étrusque utilisait de manière préférentielle des lingots de cuivre ou d’alliage de cuivre. Pour ce qui est de Rome elle-même, selon la tradition depuis le roi Servius Tullius au milieu du vie s., l’unité de référence était un poids déterminé de bronze[1164]. Ce ne fut que par le contact avec le monde plus évolué et composite de la Campanie et de la Grande Grèce que Rome, à partir de 310-300, émit son propre monnayage, et encore s’agissait-il d’émissions isolées. Et ce fut seulement à partir de la guerre contre Pyrrhus, dans les années 270, que les émissions (argent et bronze) commencèrent à devenir plus régulières[1165].
1155
Supra 264. Voir aussi la définition un peu plus limitative de D. Schaps (1997. 92) : (market is) “an interconnected System of supply and demand that determines prices over large areas”.
1157
Cf. supra chapitre IX, part. 187-188. Selon Finley [1975], 49, l’usage d’agents par Cléomène de Naucratis pour organiser une telle spéculation serait un fait nouveau de la fin du ive s. En tout cas, il ne pouvait naturellement en être de même pour la circulation ordinaire de l'information sur les prix entre les différentes places de commerce. Pour la circulation de l’information sur les prix entre les différents marchés dans la France moderne et l’influence qu’elle avait pour une homogénéisation des prix, à la hausse ou à la baisse, cf. Grenier 1996, 305.
1159
Cf. brièvement chapitre VI, 126-127, sur le problème des origines de la Guerre du Péloponnèse et aussi Pébarthe 2000.
1162
Pot. 6.43.1, cf. 6.51.1 où cette fois Polybe lui-même fait le parallèle entre Carthage, Rome et Sparte.