Pour ce qui est de Carthage, un monnayage d’argent émis à son nom mais en Sicile apparut lors des guerres contre Syracuse et son tyran Denys l’Ancien, qui mena la résistance à l’avancée punique[1166]. Il s’agissait manifestement de solder des dépenses de guerre, et en particulier de payer des mercenaires habitués à recevoir une solde en argent. Les premiers tétradrachmes d’argent, sur étalon attique comme toutes les monnaies d’argent carthaginoises jusqu’aux guerres contre Rome, datent donc des années 409-390 environ. D’autres émissions d'argent eurent lieu dans les années 350-340 et 317-290, dans le contexte des guerres contre Timoléon, puis contre Agathoclès. Il fallut attendre la première moitié du ive s. pour que Carthage inaugure un monnayage propre, d’or puis d’électrum, frappé à Carthage ou en Sicile sur l’étalon du sicle, mais peu abondant (sauf à la fin du ive s.) et toujours lié à un contexte de guerre. En revanche, un monnayage de bronze circula de plus en plus largement au cours du ive s. dans l’ensemble du domaine punique.
Ainsi, tant à Rome et en Étrurie qu’à Carthage, non seulement les échanges locaux mais aussi le commerce international utilisèrent pendant des siècles d’autres modes de règlement que les monnaies d’argent. Or, la tradition grecque n’ignorait pas ces réalités. Ainsi, dans un exposé sur le caractère conventionnel de la valeur chez des peuples différents, le Ps-Platon signale l’adoption d’un système de monnaie fiduciaire de cuir à Carthage : “De même, les Carthaginois utilisent ce type de monnaie conventionnelle : dans un petit sac de cuir est cousu quelque chose de la taille d’un statère ; ce qui est cousu à l’intérieur, personne ne le sait, sauf ceux qui le font ; ensuite, une fois qu’il est scellé, ils lui donnent conventionnellement le rôle de monnaie, et celui qui en a acquis le plus passe pour avoir acquis le plus de biens et être le plus riche”[1167]. En outre, l'archéologie a montré la réalité de ces échanges étrusco-carthaginois, attestée entre autres par des textes épigraphiques[1168]
De fait, comme le montre le premier traité entre Rome et Carthage, celui de 508/507, l’échange entre les deux partenaires s’était développé en recourant à des procédures qui faisaient appel aux autorités de la cité, hérauts et secrétaires jouant le rôle de greffiers[1169]. Ainsi, les commerçants romains qui se rendaient dans les zones où le commerce leur était autorisé devaient se soumettre à des règles précises de transaction : “Pour ceux qui viendront faire du commerce, que la transaction soit nulle si elle est faite hors la présence d’un héraut ou d’un secrétaire ; pour ce qui a été acheté en leur présence, que le règlement au vendeur bénéficie de la garantie de la cité, pour les ventes effectuées en Libye ou en Afrique”[1170].
Il s’agissait donc d’assurer les commerçants romains de la garantie de la cité carthaginoise sur le paiement des ventes qu’ils pourraient effectuer[1171], cette garantie étant indispensable du fait que le vendeur ne pouvait sans doute recevoir immédiatement la contrepartie physique de ce qu’il avait vendu. Sans monnaie d’argent, il ne pouvait exister d'autre système de garantie de vente, un point qui, sauf erreur de notre part, n’a pas été perçu par la critique moderne. On voit aussi qu’il y avait sans aucun doute possible usage de documents écrits. A travers ses représentants, les hérauts et secrétaires qui jouaient le rôle de témoins et de garants dans les transactions, c’était la cité qui s’engageait à faire respecter la pistis, qui était donc la confiance dans les transactions, mais plus encore même ici un véritable crédit : la cité s’engageait ainsi à contraindre un acheteur à payer son dû[1172]
Dans ces opérations, on ne doit pas douter également qu’on faisait usage d’instruments d’évaluation de valeur, les prix des marchandises vendues et achetées étant très probablement exprimés en poids de bronze ou d’argent. L’échange se ramenait à une sorte de troc, mais un troc qui devait pouvoir être direct ou différé, impliquant deux partenaires seulement mais aussi peut-être plusieurs intermédiaires, rendant nécessaire le rôle de la cité comme garantie de crédit. La monnaie fiduciaire de cuir, dûment scellée, décrite par le Ps-Platon reposait nécessairement sur une garantie qui en dernier recours ne pouvait être offerte que par l’État : sans la contrepartie physique immédiate de l’argent monnayé, le rôle de la cité devenait essentiel pour contraindre les parties prenantes à respecter leurs engagements. Les échanges pouvant s’opérer sans que l’on fasse appel à des espèces monétaires, on comprend comment une grande cité commerçante comme Carthage put si longtemps se passer d’avoir un monnayage d’argent. Le système était loin d’être primitif. Cependant, aux yeux d’Aristote, c’était bien l’argent monnayé qui était cause du développement chrématistique, par la souplesse qu’il avait introduit, puisque, entre autres raisons, il était utilisable partout et par n’importe qui, ce qui induisait un possible échange à partenaires multiples échappant à tout contrôle de la cité. C’est cette différence que relevait le Ps-Platon, lorsqu’il remarquait qu’à Athènes la monnaie carthaginoise n’aurait pas eu plus de valeur que les cailloux de la montagne[1173].
Dans ce type de commerce, bien évidemment, le profit n’était pas exclu et l’on ne sache pas que les Carthaginois, pour ne citer qu’eux, aient pratiqué l’angélisme en matière commerciale. Selon Polybe, chez les Carthaginois tout était bon pour s’enrichir, quand, à Rome, on répugnait aux moyens jugés déshonorants[1174]. Pour Pline, les Carthaginois avaient été les inventeurs de l’activité marchande[1175]. Certes, il faut faire la part du topos chez ces auteurs bien postérieurs à l’époque de référence, mais il n’en reste pas moins que la des Carthaginois ne peut n’avoir correspondu à aucune réalité[1176]. Les échanges si fructueux qu’ils pratiquaient avec les Agrigentins au ve s., vantés par Diodore qui les décrit explicitement comme des échanges réciproques, ne reposaient pas sur l’usage de la monnaie d’argent[1177]. Mais ce n’était nullement le profit qui était le souci d’Aristote : s’il citait cet accord en exemple, c’est qu’il savait que traditionnellement l’inquiétante souplesse liée à l’usage de la monnaie d'argent (ou d’or) n’intervenait pas entre ces deux partenaires. Au contraire, le Stagirite liait de manière explicite et directe l’émergence de la chrématistique à l’apparition et à l’usage de la monnaie d’argent, qui permettait une accumulation indéfinie[1178].
1166
Huss 1985, 489-495, cf. Garlan 1988, xiii-xiv, et la mise au point de Visonà 1998, 4-9.
1167
Ps-Platon,
1168
Cf. ainsi la présence abondante de bucchero étrusque sur les sites phéniciens au vie s., et d’objets de luxe comme des plaquettes d’ivoire, retrouvées en Sardaigne, mais aussi à Carthage même, cette dernière portant une inscription étrusque. Le pendant, en quelque sorte, est constitué par les fameuses lamelles d’or inscrites en caractères étrusques mais aussi phéniciens, dédicace de fondation du roi de Caeré Thefarie Velianas du sanctuaire d’Uni-Astarté à Pyrgi (cf. Acquaro 1988b, part. 533-534 et Moscati 1988b, 55-57).
1169
Sur le premier traité, cf. en détail Huss 1985, 86-92 (qui considère que le traité date de la première moitié du ve s.) ; Scardigli 1991,47-87, avec présentation et bibliographie claires et exhaustives, part. 74 ; Ameling 1993, 147-151, et plus généralement sur les relations commerciales entre Rome et Carthage, Palmer 1997, 21-24.
1170
Pol. 3.22.8-9 : τοῖς δὲ κατ’ἐμπορίαν παραγινομένοις μηδὲν ἔστω τέλος πλὴν ἐπὶ κήρυκι ἢ γραμματεῖ. ὅσα δ’ἂν τούτων παρόντων πραθῇ, δημοσίᾳ πίστει ὀφειλέσθω τῷ ἀποδομένῳ), ὅσα ἂν ἢ ἐν Λιβύῃ ἢ ἐν Σαρδόνι πραθῇ.
1172
Pour l’utilisation de l’écrit, on songera aux reconnaissances de dette sur lamelle de plomb de Corcyre, c. 500 (Calligas 1971). Le parallèle qu’on établit ordinairement (cf. entre autres Walbank 1957, I, 343 ; Scardigli 1991, n. 299 ; Ameling 1993, 149, n. 58) avec le Περὶ συμβολαίων de Théophraste (fr. 650 Fortenbaugh [1992, II, p. 493], d’après Stobée 4.2.20) n’est pas vraiment convaincant car. dans ce cas, le héraut intervient manifestement pour la vente d’un bien immeuble, terrain ou maison. Il se peut que Théophraste ait évoqué ailleurs, dans une partie perdue de ce traité, la question du rôle du héraut dans un contexte analogue à celui de Carthage, mais nous n'en n'avons pas connaissance. L’autre parallèle effectué avec Plutarque,
1177
Diod. 13.81.4-5 (analysé chap. VI, 122) souligne les profits des Agrigentins, mais ceux des Carthaginois ne devaient pas être moindres.