Выбрать главу

Ce n’est pas le lieu d’évoquer cette question en détail mais, sans vouloir rouvrir ici le dossier de la question de l’origine du monnayage, il reste pour le moins piquant que ce soit à Égine, cité marchande par excellence, que, dans les années 520 sans doute, soient apparues les premières monnaies d’argent en Grèce d’Europe. La cartographie des cités égéennes ayant émis un monnayage avant 480 montre que, les cités thraco-macédoniennes mises à part (il s’agissait de la principale région productrice de métal), ce furent de manière écrasante les cités maritimes et tournées vers le commerce international qui émirent alors un monnayage d’argent. Certes, il est clair aussi que nombre d’émissions monétaires servirent d’abord à payer les dépenses de l’État, principalement les dépenses de guerre, non à solder les échanges extérieurs[1179]. Mais ce serait un faux dilemme que d’opposer une “théorie marchande” à une “théorie étatique” de l’origine de la monnaie. Car c’est seulement dans les cités “marchandes”, où à la fois le métal argent affluait par le commerce et était reconnu par la société comme équivalent général en raison de rapports sociaux plus ou moins formellement égalitaires, qu'il était possible à la “cité politique” d’avoir un monnayage.

Il fallait en effet que, dès l’émission destinée à solder les dépenses de l’État, l’argent monnayé puisse être immédiatement utilisé dans les transactions marchandes intérieures ou extérieures à la cité. L’argent monnayé procurait la nécessaire articulation du jeu des entrées et sorties (prosodoi et analômata) d’une part de l’État, d’autre part des particuliers. En d’autres termes, l’État et les particuliers utilisaient le même mode de règlement financier : c’est ce qui faisait le dynamisme du marché en Grèce ancienne, sans que jamais la différence faite entre gestion des revenus d’État et gestion des revenus privés soit abolie, selon le principe du parallélisme entre public et privé déjà évoqué[1180]. Il est donc tout à fait logique que, en règle générale, l’État ait fixé le rythme des émissions en fonction de ses propres impératifs, et non en fonction de ceux des acteurs privés. On se trouve là au cœur de la différence entre le monde grec et les empires asiatiques, puisque chez ces derniers – sauf sur les marges occidentales où ils pouvaient se trouver en contact avec les Grecs – l’État continuait à opérer ses règlements en termes réels (rations, attributions de terres, etc.) et non en monnaies pouvant entrer à leur tour dans le système d’échange.

La monnaie autorisait en effet les jeux entre des partenaires multiples, elle permettait d’échapper au caractère limitatif des échanges bilatéraux qui n’étaient que des processus de troc améliorés, elle constituait la richesse en capital abstrait, insaisissable, grâce auquel on échappait au cadre civique. Aristote redoutait cette abstraction opaque que finissait pas constituer le monde des affaires et des opérations d’échanges multiples, c’est-à-dire en définitive l’univers du marché où c’était le prix qui dictait sa loi, et non pas des relations directes relevant de la solidarité immédiate entre membres d’une communauté civique ou à l’échelle internationale, sur des relations reposant sur un cadre strictement défini avec une cité partenaire. C’est donc le modèle de développement d’Athènes et de son marché où l’on pouvait tout acheter et tout vendre qui se trouvait ipso facto condamné[1181].

La meilleure traduction que l’on pourrait donner de “chrématistique” serait peut-être “accumulation de capital”, pour éviter d’employer le mot inadapté de “capitalisme”, qui suggère que c’est l’ensemble d’une société qui vit au rythme du capital. La différence radicale d’avec le capitalisme contemporain est en effet que dans ce dernier type de rapport social les facteurs de production sont eux mêmes tendanciellement indépendants des conditions naturelles, alors que c’était l’inverse dans le cas de l’économie antique. Le marché réglait la circulation des biens, il influait sur la nature des productions, mais, malgré le savoir technique spécialisé et le travail humain qui pouvait être énorme pour défricher, amender le sol, etc., ce n’était pas en dernier ressort le capital mais bien la terre qui était le principal facteur de production, le principal créateur de valeur. De là découle à la fois le caractère décisif de la guerre comme mode d’appropriation des biens de production et aussi la réification des hommes comme facteur de production, c’est-à-dire l’esclavage. Aussi longtemps qu’il en fut ainsi, on ne peut parler de capitalisme. C'est l’extraordinaire intuition d’Aristote[1182] : si les navettes pouvaient hier toutes seules et agir de manière autonome comme les statues d’Héphaïstos, on n’aurait plus besoin d’esclaves.

On voit ainsi l’intérêt mais aussi les limites de l’analyse aristotélicienne : il s’agit d’un point de vue normatif, tout à fait révélateur de l’idéologie civique et donc des tensions qui existaient entre l’univers de la cité et celui de l’échange, qui permet de comprendre comment pouvaient être conclus des accords commerciaux entre cités, mais qui est loin d’épuiser la réalité d’échanges marchands qui débordaient très largement de ce cadre institutionnalisé. Une cité se réservait certes le droit d’accorder des licences d’exportation ou d’importation (ἐξαγωγή et εἰσαγωγή). Mais le commerce entre cités ne se ramenait pas en totalité à ces échanges définis de manière très officielle entre deux cités ou deux états partenaires. Ce point de vue se trouve exprimé avec vigueur dans le discours Sur lHalonèsos du Ps-Démosthène. L’orateur s’oppose ainsi à la proposition de Philippe d’établir des traités avec Athènes, en affirmant que “ni Amyntas, le père de Philippe, ni les autres rois n’ont jamais conclu avec notre cité des traités de ce genre. Pourtant, nos rapports commerciaux étaient alors bien supérieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui, parce que la Macédoine était alors notre sujette et qu’elle nous payait tribut, et que nous fréquentions alors beaucoup plus qu’aujourd’hui nos places de commerce respectives, et il n’existait pas ces procès commerciaux (dikai emporikai), comme il y en a avec le terme rigoureux d’un mois, qui rendent superflu des accords formels entre contractants aussi distants”[1183]. Ainsi, tout le commerce n’entrait pas dans le cadre d’accords internationaux. De l’époque archaïque à l’époque hellénistique, le commerce libre, “à l’aventure”, resta naturellement toujours une donnée fondamentale du commerce international[1184]. En outre, même le commerce qui était effectué dans le cadre des traités et conventions entre cités était entièrement le fait de commerçants privés, à qui il pouvait arriver de ne pas en respecter les clauses[1185]. Surtout, l’idée que la production mise sur le marché ait exclusivement correspondu à des surplus ne correspond manifestement pas à ce qu’était la pratique de la constitution de l’offre.

La constitution de l’offre

A l’échelle internationale, ce fut dès l’époque archaïque et la haute époque classique que Chios, Thasos, Lesbos, plus tard Cos et Rhodes, se lancèrent dans une viticulture dont les productions étaient destinées au marché extérieur et faisaient la réputation et la fortune de ces îles[1186]. On peut en outre relever que certaines cités allèrent même jusqu’à une spécialisation non dans le domaine agricole, mais dans celui de l’artisanat : ce fut le cas de Mégare pour le textile. d’Athènes (puis de Tarente et sa région à partir du ive s.) pour la céramique décorée[1187]. L’artisanat spécialisé était sans doute d’abord un remède au chômage, mais il était aussi comme tel créateur de biens exportables, bien qu’en valeur ses productions ne puissent même de loin être comparées au produit de l’agriculture[1188]. On ne faisait pas fortune en produisant céramiques ou textiles, mais, à condition de travailler de l’aube à la nuit et de jouer sur la quantité, on pouvait atteindre le minimum vital, parfois aussi une honnête aisance, et c’était déjà quelque chose.

вернуться

1179

Voir à ce sujet le bilan lucide et nuancé d’Osborne (1996, 250-259, avec carte p. 253).

вернуться

1180

Voir chapitre XI.

вернуться

1181

Voir chapitre VI.

вернуться

1182

Arist., Pol., 1.4.3.

вернуться

1183

Ps-Dém., Sur l’Halonèsos, 11-13 : οὔτε γὰρ Ἀμύντας ὁ πατὴρ ὁ Φιλίππου oὔθ’oί ἄλλοι βασιλεῖς οὐδεπώποτε σύμβολα ἐποιήσαντο πρὸς τὴν πόλιν τὴν ἡμετέραν. καίτoι πλείους γε ἦσαν αἱ ἐπιμειξίαι τότε πρὸς ἀλλήλους ἢ νῦν εἱσίν · ὑφ'ἡμῖν γὰρ ἦν ἡ Μακεδονία καὶ φόρους ἡμῖν ἔφερον, καὶ τοῖς ἐμπορίοις τότε μᾶλλον ἢ νῦν ἡμεῖς τε τοῖς ἐκεῖ κἀκεῖνοι τοῖς παρ’ἡμῖν ἐχρῶντο, καὶ ἐμπυρικαὶ δίκαι οὐκ ἦσαν, ὥσπερ νῦν, ἀκριβείς, αἱ κατὰ μῆνα, ποιοῦσαι μηδὲν δεῖσθαι συμβόλων τοὺς τοσοῦτον ἀλλήλων ἀπέχοντας. Sur ce passage, voir le point de vue de Gauthier 1972, 176 et 204-205.

вернуться

1184

Voir les excellentes remarques de Ampolo 1994, 33-34.

вернуться

1185

Voir supra chapitre VII, 147.

вернуться

1186

La littérature relative au vin et à la production viticole de ces régions est considérable. Pour Thasos, voir ainsi la synthèse de Salviat 1986 (Thasos) et, pour Rhodes, Salviat 1993.

вернуться

1187

La spécialisation mégarienne dans le domaine textile (cf. Legon 1981, 231-232 et 279-281 sur l’agriculture vivrière et l'artisanat à Mégare) peut maintenant être mise en relation avec ce que l'on aperçoit de production textile en quantités très importantes dans l’Égypte romaine (Bagnall 1995, 80-81). Comme l’a montré J. Goody ([1999], 145-161) pour l'industrie textile indienne, l’existence d’une production massive pour le marché est parfaitement attestée dans le cadre de sociétés non-capitalistes ne connaissant pas le machinisme.

вернуться

1188

Prix des céramiques, et. Vickers 1990 ; Gill 1991 ; Gill & Vickers 1995 et litt. compl. citée par Tsetskhladze 1998, 61-62. Quelques caisses de céramiques représentant quelques dizaines ou centaines de drachmes devaient néanmoins constituer pour le commerçant des revenus d’appoint appréciés, parmi les postes mineurs des denrées que l’on pouvait charger à bord. Sur artisanat et marché au ve s., cf. aussi Descat 1995b, 328-330.