Ainsi, même si partout prévalait l’agriculture produisant pour l’autoconsommation familiale ou pour le marché local, on doit constater qu’il existait aussi des formes de “division du travail” par la spécialisation des centres de production. C’est dire que le “déterminisme” naturel n’était en réalité qu’une détermination, qu’il était loisible ou non d’exploiter, en fonction des réseaux d’affaires dont on pouvait disposer et de la rétribution par le marché que l’on pouvait espérer. Car l’exploitation agricole coûtait cher par le capital qu’il fallait mobiliser pour la constituer (défrichement de terre, accompagné éventuellement de la construction de terrasses ou de travaux d’amendement des sols, construction de bâtiments agricoles, achat d’esclaves comme main d’œuvre, etc.)[1189]. Il s’agissait donc de choix d’investissement qui supposaient une forme de rentabilité et un calcul économique : la chose est évidente lorsqu’il s’agissait d’agriculture spéculative[1190]. Tel est le thème du dialogue entre Ischomaque et Socrate dans l’Économique du même Xénophon, qui montre comment l’agriculture n’était plus seulement conçue comme une activité “naturelle” puisque déjà le père d’Ischomaque pouvait acheter des terres en triche pour les revendre à un prix beaucoup plus élevé après les avoir mises en culture, tandis que d’autres faisaient de même avec les maisons, en faisant construire non pour les habiter mais pour les revendre[1191]. Ce comportement novateur n’était évidemment pas une norme, mais il n’était possible qu’en raison des nouvelles conditions d’échange qui étaient offertes. C’était donc le prix du marché qui, par un effet en retour, déterminait l’offre et ses variations. Le raisonnement est valable dans le cadre de la cité tout autant qu’à l’échelle internationale.
Au ive s., Xénophon tenait comme une vérité d’évidence que le niveau des prix avait une incidence directe sur l’activité de production et que c’est en fonction du niveau des prix que l’on se tournait vers une activité artisanale ou vers une autre, ou, si l’on était agriculteur, qu’on décidait de développer telle production ou même de chercher une autre source de revenus en changeant d’activité : “Lorsque les bronziers sont en nombre trop élevé et que le prix de leurs productions est en baisse, ils abandonnent leur métier, et il en va de même pour les forgerons ; et si le grain et le vin sont en abondance et que le prix de ces productions est bas, leur culture ne s’en trouve plus rentable, si bien que nombreux sont ceux qui abandonnent le travail de la terre et se tournent vers le grand commerce, le commerce de détail et le prêt à intérêt”[1192].
Le point qui est précisément le plus remarquable est que Xénophon fixe son attention sur les prix et non pas sur telle ou telle forme de contrainte “extra-économique”. L’analyse de Xénophon a pourtant paru étrange en ce qu’elle paraît ne pas prendre en compte les échanges extérieurs[1193]. Si les prix sont trop bas, pourquoi ne pas exporter ? Si Xénophon n’y songe pas, ne tient-on pas la preuve du primitivisme soit de la pensée économique de l’auteur, soit de l’économie antique, ou plutôt même des deux ? En réalité, Xénophon raisonne déjà en termes abstraits et non pas en termes d’économie concrète ou de débrouillardise que tel ou tel pourra manifester pour faire face aux circonstances qu’il décrit. Le prix est ici conçu comme une résultante, le montant auquel le producteur vendra le fruit de son travail, que l’acheteur soit un grossiste alimentant le marché de la cité ou bien un exportateur : car peu importe au producteur pourvu qu’il puisse vivre de son travail. S’il ne le peut pas, c’est tout simplement que, compte tenu de ses frais, il n’y a pas pour lui un marché qui lui rapporte de manière suffisante.
A l’époque classique ou à l'époque hellénistique, un bronzier d’Athènes ou d’ailleurs, ou un paysan ayant du vin à écouler en quantité savait bien qu’il ne pouvait plus faire comme le paysan hésiodique qui, en cas de famine, pouvait prendre sa barque pour exporter les surplus dont il disposait encore. Les temps étaient changés : au moins dans les grandes cités, on était dans un autre monde, aux structures juridiques et politiques plus évoluées, qui connaissait déjà une grande spécialisation des tâches et était exigeant en capital. On pouvait certes vendre son bien familial pour tenter fortune sur mer, comme l’avait fait le père de Charinos dans la comédie de Plaute Le marchand[1194]. Mais en ce cas on n’était plus bronzier ou paysan, mais commerçant maritime : tel est très exactement le sens du propos de Xénophon.
Le concept de sociétés vivant exclusivement en autoconsommation contribue à l’illusion que les productions antiques étaient immuables, en particulier que les campagnes étaient vouées à un parfait immobilisme, puisque les contraintes du marché n’y jouaient aucun rôle. On a vu déjà ce qu’il fallait penser de ces schémas en fonction de ce que l’on sait des spécialisations viticoles de certaines régions, en particulier de certaines îles de l’Égée. Il y a une multitude d’évolutions à plus petite échelle qui nous échappent mais qui faisaient de cet univers certes tendanciellement stable, car soumis à des déterminismes naturels, un monde qui n’en connaissait pas moins à sa manière les contraintes du marché. On s’autorisera ici à recourir brièvement à un rapprochement avec l’économie de l’île de Kythnos telle qu’elle est décrite par A. Vallindas à la fin du xix e s., antérieurement aux grandes transformations sociales et économiques qui ont bouleversé la Grèce au cours du siècle suivant[1195]. Le parallèle avec ce que l'on peut savoir des situations antiques est très instructif.
Kythnos était autosuffisante en orge – un orge de bonne qualité très apprécié pour la panification, selon l’auteur (originaire de l’île...) même meilleur qu’un froment ordinaire – et pouvait ainsi exporter le quart de sa production, ce qui lui rapportait 20 000 drachmes. En revanche, plus qu’aucune de ses voisines, l’île connaissait un déficit en huile d'olive, dont A. Vallindas chercha à rendre raison. Restes de pressoirs, toponymie et vieilles traditions conservées d’âge en âge lui montraient qu’autrefois l’île produisait beaucoup plus. Pour tenter d’expliquer ce déclin, A. Vallindas avançait l’idée que les oliviers avaient dû subir le “châtiment" de la hache après de mauvaises récoltes et être coupés lors d’invasions étrangères (des incursions de pirates sont effectivement attestées à Kythnos jusqu’au début du xixe s.). Il signalait aussi des tentatives d’installations de nouvelles oliveraies, “mais leur revenu n’est pas assez encourageant pour susciter une grande ardeur pour une culture de l'olivier à grande échelle, et à cause de ce déficit les Kythniens exportent chaque année plus de 20 000 drachmes en approvisionnement d’huile et d’olives [i.e. en importent pour 20 000 drachmes]”[1196].
1190
Cf. Salviat 1993 et l’analyse des baux d’Amos (réédités maintenant
1192
Xén.,
1193
Ph. Gauthier (1976, 123-125 et 129-131) expose son point de vue de manière nuancée. Il souligne à juste titre que naturellement il ne pouvait être question de trouver ou d’appliquer de nouvelles techniques pour gagner en productivité. Il est aussi amené à donner un contrepoint à l’attitude extrême de Μ. I. Finley (1984, 255 = “Technical Innovation and Economic Progress in the Ancient World”,
1194
Plaute,
1195
Vallindas 1882, 21-22. P. Brun (1998a) a consacré une étude détaillée à l'économie de Kythnos où l’on trouvera l’ensemble de la documentation antique et moderne.
1196
Vallindas 1882, 22 :