Выбрать главу

Même si les échanges extérieurs de l’île ne se limitaient pas à l’orge et à l’huile d’olive ou à l’olive, il est saisissant de constater que le volume financier des deux principaux postes à l’importation et à l’exportation était équivalent, l’un étant compensé par l’autre. La loi d’airain était que l’on ne pouvait pas importer plus que ce qu’on importait. Mais pour ce qui est de l’abandon de l’olivier, A. Vallindas donne un indice fort utile : le “châtiment” pour une productivité insuffisante, confirmé par le fait que même ceux qui se lançaient dans l’oléiculture au xixe s. n’atteignaient pas un revenu suffisant, i.e. qu’il n’était pas rentable de produire sur place une huile qu’on avait meilleur compte à acheter. Dans le cadre de son étude générale sur les productions insulaires, P. Brun a noté que “la concurrence d’îles vouées à la monoculture de l’olivier à partir du xviie siècle par la volonté des Italiens explique sans doute que celui-ci ait été chassé des régions où sa productivité était moindre”[1197]. On voit que cette explication s’applique de manière idéale au cas de Kythnos.

C’est de manière analogue que l’on doit penser les contraintes du marché dans l'Antiquité. Même pour le tout venant des cités où l’on ne s’était pas tourné vers une agriculture spéculative et où fondamentalement on continuait à pratiquer une agriculture d’autoconsommation, si l’on savait pouvoir compter régulièrement sur les revenus d’exportations négociables sur le marché, il devenait possible de pratiquer une agriculture spéculative “à la marge”. Le parallèle de Kythnos moderne a montré que si l’essentiel de l’orge était évidemment consommé sur place, un quart de la production pouvait être régulièrement exporté. On peut imaginer qu’il pouvait en aller de même dans l’Antiquité. En outre, cette autoconsommation prévalante était parfaitement compatible avec une certaine forme de spécialisation. Ainsi. Kythnos antique était célèbre pour ses fromages, qui avaient une valeur élevée. Cette réputation bien connue par les sources littéraires est corroborée par les sources papyrologiques, qui montrent que ces fromages étaient exportés jusqu’en Égypte[1198]. Ces exportations apportaient les revenus monétaires susceptibles de procurer en retour les importations de produits dont on était déficitaire.

En fait, si l’on se place au niveau d’une cité, ce n’est que si l’on n’avait rien à offrir sur les marchés extérieurs que l’on pratiquait une autoconsommation exclusive. En ce cas, comme le résumait lapidairement Platon, “Et si l’intermédiaire part les mains vides, sans rien apporter de ce dont manquent ces cités où il va chercher ce dont ont besoin ses propres concitoyens, il reviendra les mains vides, n’est-ce pas ? — Il me semble. — Il faut donc non seulement produire des denrées en quantité appropriée au pays, mais encore, en nature et en quantité, celles dont manquent les partenaires ? — Il le faut, en effet”[1199]. L’absence d’importation n’était alors que la traduction de l’incapacité à exporter : c’est faute de pouvoir importer que l’on était contraint de produire, selon le cas et si même les données naturelles le permettaient, céréales, vin ou huile de mauvaise qualité, au prix d’un surtravail considérable. L’établissement des prix à l’agora de la cité se faisait alors en fonction des seules denrées produites localement. On était condamné à la médiocrité et à la pauvreté, on sortait du devant de la scène pour l’abandonner à ces cités ouvertes à l’échange, urbanisées, monétarisées, qui menaient le cours de l’histoire. Ce qui vaut pour le paysan vivant en économie fermée sur une exploitation isolée[1200] vaut tout autant pour les cités.

Ainsi, pour ce qui est de la composition de l’offre, on voit que la notion de flux se combine avec celle de surplus, que l’un ne peut être pensé en dehors de l’autre. Au delà d’une détermination liée pour la production agricole aux conditions naturelles, c’étaient des choix liés au marché qui conditionnaient la constitution du surplus marchand. La règle vaut pour les régions qui avaient fait le choix d’une agriculture spéculative, produisant une denrée bien au delà de toute nécessité locale, comme le grain pour le royaume du Bosphore ou le vin pour Rhodes hellénistique, mais aussi pour les cités ordinaires qui pratiquaient encore une agriculture orientée prioritairement vers l’autoconsommation.

les prix en grèce ancienne et dans la france moderne

En s’appuyant sur les analyses fournies par les antiquisants, J.-Y. Grenier, historien spécialiste de l’économie de l’époque moderne[1201], a récemment tenté un bilan comparatif entre la formation des prix du grain dans l’Antiquité gréco-romaine et dans la France d’Ancien Régime pour en présenter un tableau fort contrasté. Il considère que le prix du grain à l'époque moderne obéit pour l’essentiel à la loi de l’offre et de la demande et que même les interventions publiques se faisaient étroitement en liaison avec le prix du marché. La “police des grains” ne consistait pas à fixer arbitrairement des prix de manière autoritaire et administrative : “Elle intervient au contraire en amont du marché, de façon plus ou moins contraignante, pour en favoriser l’approvisionnement (contraintes de stockage pour les communautés ou les particuliers), soit directement sur le marché pour assurer la régularité des échanges et permettre la formation d’un prix... Cette réglementation imposait un ensemble de mesures considérables puisqu’il ne s’agissait pas de contrôler le seul marché – ce qu’une simple politique de contrôle et de fixation des prix aurait exigé – mais de suivre et de baliser le parcours du grain de la production jusqu’au stockage et au commerce”[1202].

Au delà de cette réglementation, qui sans doute avait finalement un rôle plus parasitaire que bénéfique[1203], et de manière beaucoup plus essentielle, J.-Y. Grenier considère que la formation du prix des grains dans la France moderne obéissait aux règles d’une économie de circuit. Ce principe veut que. en dehors de l’influence de facteurs exogènes pouvant venir peser sur l'offre, comme la météorologie ou autres, il est possible de déduire le prix courant à l’issue d’une période θ (“durée du circuit, délai nécessaire à la formation du revenu”) si l’on connaît le revenu disponible issu de la période précédente et le prix moyen au cours de cette même période, dans la mesure où pour l’essentiel le niveau de l’offre s’établit en fonction du prix moyen de la période précédente[1204].

La formation du prix du grain dans les cités grecques classiques et hellénistiques aurait obéi à des règles bien différentes. Selon J.-Y. Grenier, on devrait distinguer quatre, voire cinq types de formation ou fixation des prix[1205]. Le premier correspondrait à l’échange intervenant sur l’agora entre les commerçants en grains athéniens, les sitopôlai, et les consommateurs. Lui seul serait un “prix du marché", malgré des dispositions réglementaires comme l’obligation faite aux importateurs de transporter un tiers de leurs cargaisons de grain à l’agora du Pirée, et les deux tiers à celle d’Athènes. Le second correspondrait au fruit d’une négociation entre les magistrats responsables des marchés, agoranomes et sitophylaques, et les marchands, emporoi ou sitopôlai. Un troisième type de prix serait celui qui était fixé lors des fêtes des panégyries ou autres circonstances particulières. Un quatrième type serait celui du grain acquis par la cité soit par l’intermédiaire de sitônai, soit livré par des bienfaiteurs, cités étrangères ou généreux donateurs. Une extension de ce type serait à trouver dans les ventes à prix réduit effectuées par des bienfaiteurs, personnes privées, marchands ou agoranomes eux-mêmes.

вернуться

1197

Brun 1996, 86 ; voir aussi Brun 1998a, 663-664.

вернуться

1198

Les sources sont rassemblées in Brun 1998a, n. 3, p. 657 et 660 et n. 28.

вернуться

1199

Platon, Rép., 370d-371 a : Καὶ μὴν κενὸς ἂv ἴῃ ὁ διάκονος, μηδέν άγων ὧν εκείνοι δέονται παρ’ὧν ἂν κομίζωνται ὧν ἂν αὐτoῖς χρεία, κενὸς ἄπεισιν. ἧ γάρ ; — Δοκεῖ μοι. — Δεῖ δὴ τὰ οἴκοι μη μόνον ἐαυτοῖς ποιεῖν ἱκανά, ἀλλὰ καὶ οἷα καὶ ὅσα ἐκείνοις ὧν ἂν δέωνται. — Δεῖ γάρ. Cf. Plut., Salon, 22.1, et déjà chapitre VI, 118. Sur Platon et l'économie, présentation rapide de Schofield 1993, part. 190-191 sur la division du travail.

вернуться

1200

Cherry et al. 1991,459-460 et 470-471, à propos de la médiocrité de l’agriculteur isolé à Kéos dans l’Antiquité et à l’époque moderne. Descat 1995b, 320-321, insiste sur le lien entre agriculture et marché au ve s.

вернуться

1201

Grenier 1996.

вернуться

1202

Grenier 1997, 386.

вернуться

1203

Voir infra 301.

вернуться

1204

Pour la notion de circuit, voir en détail Grenier 1996, 304-305.

вернуться

1205

Grenier 1997, 387-389.