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2.3. A propos de l’Hellénion, Hérodote signale : “Le plus grand de ces sanctuaires, le plus célèbre et le plus fréquenté, appelé Hellénion, a été fondé en commun par les cités suivantes : pour les Ioniens, Chios, Téos, Phocée et Clazomènes ; pour les Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse et Phasélis ; pour les Éoliens, la seule Mytilène.” La liste des “cités doriennes” a de quoi surprendre on ne s’attend pas à trouver, pour une période qui remonte aux environs du milieu du vie s., une référence à Rhodes comme polis, alors qu’il est bien connu que le synœcisme de l'île n’intervient qu'en 407[97], soit postérieurement à l’époque où Hérodote lui même rédige ses Histoires. Même si la difficulté a été relevée par certains auteurs[98], on a ordinairement compris “les trois cités de Ialysos, Camiros et Lindos”, en corrigeant Hérodote[99]. Ce faisant, on est arrivé a considérer que les cités de l’Hellénion n’étaient pas au nombre de neuf, ce que nous dit Hérodote, mais, logiquement, de onze. A vrai dire, cette difficulté a elle-même provoqué, s’agissant justement du nombre des cités de l’Hellénion, un certain nombre d’erreurs, qui s'expliquent probablement par le sentiment d’une difficulté qu’on n’arrivait pas à expliciter[100]. Or, si l'on modifie le chiffre d’Hérodote (neuf “cités”), on perd totalement la clé du fonctionnement de l'Hellénion, comme on va le voir.

Auparavant, il est vrai, il convient de répondre à la question de savoir si, à une date haute, avant le synœcisme, Rhodes pouvait être considérée comme une polis, ce qui apparemment contredit formellement ce que nous pouvons savoir de l'histoire de l'île jusqu’à la fin du ve s. Avec pour point de départ ce même problème de la mention de Rhodes comme polis dans le texte d’Hérodote, 2.178, F. Cordano a rassemblé un certain nombre d’éléments qui tendent à montrer les éléments d’unité qui existaient entre les trois cités de l'île, cela avant même le synœcisme : référence à des “Rhodiens” comme fondateurs de colonies, aspect panrhodien des cultes de Zeus Atabyrios et d’Athana Lindia[101]. Cependant, les arguments tirés des récits de colonisation, où il est question de “Rhodiens”, ne nous semblent pas devoir être retenus : le terme possède alors un sens local, géographique, et, de même par exemple que la mention de “Crétois”, il n’implique pas logiquement l’existence d'une quelconque structure qui aurait réuni les cités de l’îlel[102]. En revanche, effectivement, la référence chez Polybe (9.27) à un culte de Zeus Atabyrios à Agrigente, colonie de Géla elle-même fondée par des “Lindiens de Rhodes” selon Hérodote (7.153), est un argument de plus grande valeur. Précisons en effet que le culte de Zeus Atabyrios (dont le sanctuaire était installé sur le Mont Atabyros, le plus haut sommet de Rhodes, au centre de l'île, aux confins du territoire camiréen, non loin du territoire lindien) était commun aux trois cités de l'île, ce qui nous est attesté par des sources postérieures au synœcisme, mais aussi par la viie Olympique de Pindare (v. 87), c’est-à-dire par une source qui lui est antérieure, puisque cette ode date de 464. Rappelons que l'œuvre était dédiée à l’aristocrate ialysien Diagoras. Or, la fondation d’Agrigente, à laquelle il est fort possible qu’ait participé une nouvelle vague rhodienne venant directement de l'île, si l’on suit Polybe (loc. cit.) à la lettre, date de 581[103]. Le culte de Zeus Atabyrios à Agrigente remontant selon toute vraisemblance à la fondation de la cité, on a donc là la preuve qu’il existait un culte panrhodien dès avant 568 (et bien avant sans doute), date la plus haute qu’on puisse retenir pour la fondation de l'Hellénion, puisqu'il s'agit de celle de l'avènement d’Amasis. Par ailleurs, d'autres cultes avaient une vocation panrhodienne : celui d’Hélios, divinité également célébrée par Pindare, qui deviendra le culte suprême de l'État rhodien unifié, celui d'Athéna Lindia dans une certaine mesure, mais celui-ci d'une autre manière, par sa vocation internationale, car il semble avoir été le plus célèbre des sanctuaires rhodiens à l’extérieur de l'île[104]. Le sentiment de solidarité existant entre les cités de Ialysos, Camiros et Lindos, affirmé déjà par Homère, se traduisait donc par l’existence de cultes communs[105].

Au reste, la documentation numismatique montre elle aussi des liens étroits entre les cités rhodiennes, bien mis en évidence par E. Babelon pour le ve s. : “Les monnaies au type de la protomé de cheval sont importantes à signaler, en ce sens qu’elles nous révèlent une alliance monétaire entre les trois villes rhodiennes de Camiros, Ialysos et Lindos, avant la fondation de la ville de Rhodes en 407... Certaines pièces même, identiques pour le droit (type de cheval) et pour le revers (type de la rose ou de la tête de lion) ne se distinguent que par la légende. On est autorisé, par là, à conclure qu'avant d’être absorbées dans une nouvelle ville, – Rhodes, qui devait à elle seule, désormais, avoir un atelier monétaire, – les trois villes précitées étaient étroitement unies au point de vue politique, commercial et monétaire”[106]. L’étude du monnayage de la fin de l'archaïsme et du début de l'époque classique permet de tirer des conclusions analogues[107].

S'agissant du terme polis pour désigner Rhodes chez Hérodote 2.178, on est amené à conclure que, de même qu'il existait entre les trois cités de l’île des liens étroits, culturels et monétaires en particulier, de même, pour la gestion de l'Hellénion, ces dernières agissaient de concert, parlaient d'une seule voix[108]. La gestion de l’Hellénion était donc aux mains de quatre cités ioniennes, quatre doriennes, et une éolienne. Il nous paraît que cela montre une volonté d'équilibre entre les deux groupes culturels les plus importants, les Doriens et les Ioniens. En effet, chacun de ces groupes comprenant quatre cités (nous emploierons désormais ce terme, avec la réserve ou la précision donnée plus haut pour le cas de Rhodes), il ne pouvait y avoir domination de l'un sur l’autre, et on est conduit à postuler l’existence d'un conseil de gestion où, du fait de leur nombre, les Ioniens ne pouvaient pas avoir le pas sur les Doriens, et réciproquement. On perd évidemment cet aspect des choses si l'on considère que chacune des trois cités rhodiennes participait sur un plan d'égalité avec les autres cités à la gestion de l'Hellénion, puisqu’alors les Doriens auraient été représentés par six cités, les Ioniens seulement par quatre. A vrai dire, cela seul aurait dû susciter l’étonnement, car, pour ce qui est des groupes culturels de Grèce de l’Est, on aurait plutôt attendu une domination des Ioniens, plus nombreux et à l'évidence plus puissants, globalement, que les Doriens[109]. Il faut d’ailleurs admettre que les Doriens avaient bien su manœuvrer pour se faire reconnaître la parité dans l'Hellénion. Le système adopté préservait en tout cas les droits des uns et des autres. Quand aux Éoliens, qu’Hérodote décrit comme relativement moins puissants, un rôle non moins important leur était réservé, même si une seule de leurs cités faisait partie de l'Hellénion, au reste de loin la plus grande. Mytilène. En effet, la neuvième voix pouvait faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre, pour le cas où Doriens et Ioniens auraient des intérêts et des points de vue divergents – et on verra l'importance des votes dans des organismes internationaux du type de l'Hellénion[110]. Cette structure de l’Hellénion suppose manifestement une volonté d’équilibre et de représentation des trois composantes culturelles de l'hellénisme. Vraisemblablement y avait-il eu de subtiles négociations, entre les Grecs eux-mêmes d'une part, et entre les Grecs et Amassis d’autre part, avant que de parvenir à mettre au point ces dispositions et cette distribution. Comme son nom l’indique, il semble bien que l’Hellénion ait eu vocation à être le sanctuaire de tous les Grecs, et c’était donc aux mains des “Grecs” qu’Amasis remettait la gestion du port de Naucratis, en particulier. Mais, comme la Grèce n’était pas une entité politique unifiée, et comme il ne pouvait être question, car le système aurait été beaucoup trop lourd, de donner part à la gestion à toutes les cités intéressées, même s’il s’agissait en fait, pour l'essentiel, de celles de la Grèce de l'Est, il avait fallu faire un choix : pour éviter les conflits, représentation équilibrée des groupes culturels, et sélection d’un certain nombre de cités au sein de chacun d'eux. Quant au processus de choix des cités – pourquoi Chios et pas Samos ? pourquoi Clazomènes et pas Milet ? – Hérodote n’en dit rien. Cependant, il est possible de formuler plusieurs remarques à ce sujet.

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97

Sur lu date exacte du synœcisme, cf. Kinch 1905, 46-48. On corrigera cependant, ibid., un point de détail : “... La constitution aristocratique... continue à fonctionner jusqu’en 395, époque où se produit le grand revirement politique et où Rhodes abandonne de nouveau le parti des Spartiates pour se ranger à celui de Conon, et d’Athènes. C'est alors que l'on introduit une constitution démocratique”. En fait, c’est en 396 que se produit la défection de Rhodes : à ce moment, à la recherche d’une troisième voie – oligarchique, mais anti-spartiate-, les Diagorides se rangent au côté de la Perse, au service de laquelle se trouve l’Athénien exilé Conon. Cf. en dernier lieu Bruce 1961, 166-170, qui n’apporte guère de nouveauté sur ce point, et Bresson 1979, 154-155 : la défection des Diagorides et, conséquence immédiate, la mise à mort de Dorieus par les Lacédémoniens sont peut-être bien aussi la conséquence d’une ancienne politique athénienne visant à détacher Rhodes de Sparte, dans les dernières années de la guerre du Péloponnèse. Conon, au service de la Perse mais Athénien d’origine, était sans doute bien placé pour en recueillir les fruits. Au reste, le soutien qu’il apporte en sous-main à la révolution démocratique montre bien qu’il n'avait pas perdu ses habitudes athéniennes.

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98

Cf. Roebuck 1951, 200, n. 26.

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99

Cf. How & Wells 1912, s.v. “Rhodos” ; Legrand 1948, 192 ; Austin & Vidal-Naquet 1972, 259, n. 2 (Austin & Vidal-Naquet 1977, éd. angl., Economic and Social History of Ancient Greece, 235) ; Faure 1978, 159.

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100

Prinz 1908, 5-6 “dix cités” ; idem, Austin & Vidal-Naquet 1977 (éd. fr. et angl.) ; Salmon 1965, 15, parvient logiquement au chiffre de 14 cités fondatrices du “comptoir” de Naucratis (formule bien trop vague évidemment). Citons encore Jeffery 1976, 53, pour qui Naucratis n'était pas une colonie, mais “a joint establishment formed by twelve Greek trading states : Miletos, Samos, Chios, Teos, Phokaia, Klazomenai (Ionic) ; Rhodes. Aigina, Knidos, Halicarnassos, Phaselis (Doric) ; and Mytilene (Aiolic)”.

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101

Cordano 1974, 179-182. On ajoutera aussi la mention des Rhodioi aux côtés des gens de Cos et des Cnidiens dans IG, XII. 1,977, 1. 30 [= IG, I3, 1454], qui date des années 440-420, et non du début du ive s.

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102

Pour ce qui est de la fondation de Géla, Antiphèmos et ses hommes sont des “Lindiens de Rhodes” (ἐκ Ῥόδου), Hdt. 7.133, de même que l'autre oïciste, Entimos, est “de Crète” (ἐκ Κρήτης), Thc. 6.4.

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103

Cf. Polybe, loc. cit., mais voir aussi van Gelder 1900, 68.

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104

Cf. l’offrande d'Amasis, Hdt. 2.182 et 3.47, et la longue liste des hommages rapportés dans la Chronique du Temple de Lindos, Lindos, 2. Voir aussi infra, n. 106.

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105

Sur les liens entre les trois cités rhodiennes, voir Bresson 1979, 30-31 et 156-157.

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106

Babelon 1910, 1005-1012 et pl. CXLVI (p. 1012 pour le texte cité). Il faudrait bien sûr maintenant préciser la chronologie des émissions des cités rhodiennes du ve s., qui sont néanmoins nécessairement antérieures aux années 420, époque probable à laquelle les Athéniens interdirent le monnayage d'argent dans les cités de l'empire. [Mais voir maintenant Figucira 1998, cf. infra 229, n. 95]

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107

Bresson 1981.

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108

Au reste, il existe peut-être une autre source antérieure au synœcisme où Rhodes est qualifiée de polis : il s’agit de la viie Ol. de Pindare, 94. Dans cette ode délibérément panrhodienne, dont probablement Diagoras fit la dédicace au sanctuaire d'Athéna à Lindos, puisque le texte s'y trouvait gravé en lettres d’or (selon l'historien rhodien Gorgôn, schol. Pindare 01. VII, intro. ; l'hypothèse de l’inscription par Diagoras et les siens a été émise par van Gelder 1900, 317), il se peut que polis désigne Rhodes dans son ensemble. C’est elle, “la fille marine d’Aphrodite, l'épouse d'Hélios” (v. 14), que Pindare est venu chanter. Même s'ils sont divisés en trois cités (cf. τρίπολιν νᾶσον, v. 18), tous les Rhodiens ont sujet à se réjouir de la victoire de Diagoras.

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109

Cf. par exemple les chiffres des navires fournis à la flotte de Xerxès pour son expédition contre la Grèce : trente pour les Doriens, cent pour les Ioniens (Hdt. 7.93-94).

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110

Voir infra la comparaison avec les amphictionies.