J.-Y. Grenier appuie son raisonnement en particulier sur les prix rapportés dans le C. Phormion où “la différence sur laquelle [Chrysippos, le bienfaiteur] insiste entre le prix du courant du médimne de blé (16 drachmes) et celui auquel il a vendu aux citoyens d’Athènes les 10 000 médimnes qu’il a importés (5 drachmes) montre qu’il s’agissait d’un taux qui n’avait aucun rapport avec celui du marché, comme probablement celui des ventes de blé public”[1206]. Même si ces prix ne pouvaient être totalement indépendants les uns des autres, il est clair que l'on (ne pourrait pas) “parler d’un système de prix au sens d’une interdépendance régulière reflétant, d’une façon ou d’une autre, la tension entre l’offre et la demande”[1207]. Les interventions des magistrats sur les différentes catégories de marchands, que ce soit par la contrainte ou la persuasion, refléteraient plus un rapport de force entre les parties qu’un rapport normal entre acheteur et vendeur. Les prix publics sans rapport avec la situation du marché auraient eu pour effet de rendre la formation des prix encore plus chaotique. D’où la conclusion que “la discontinuité caractérise les paramètres de la formation des prix sur le marché libre". L’opposition serait donc totale entre une économie de circuit, étroitement liée au marché, et une économie de surplus, avec des approvisionnements rendus anarchiques et désorganisés par des interventions extérieures de nature non-économique.
Pace J.-Y. Grenier, on doit brosser un tableau fort différent. Tout d’abord, on doit souligner un point d’une importance majeure, qui introduit une différence radicale entre l'approvisionnement des marchés de la France d’Ancien Régime et ceux de la Grèce ancienne. De manière écrasante, les marchés de la France d’Ancien Régime trouvaient leur approvisionnement dans un rayon local ou régional, en faisant venir éventuellement en cas de mauvaise récolte des blés d’autres provinces, le recours à du grain importé étant exceptionnel[1208]. En France, depuis le xiiie s., les producteurs avaient obligation d’apporter leur grain au bourg ou à la ville proche[1209]. De fait, le fermier était en principe obligé de vendre au marché local et la seule arme dont il disposait était la rétention de grain dans une perspective spéculative, mais au risque d’être arrêté[1210]. Certes, il en allait de même sans aucun doute dans une grande majorité de cités grecques, dont les besoins étaient satisfaits en bonne part par la production locale. Mais la situation des grandes villes du bassin égéen était autre : quel que soit le niveau de production de leur territoire, ces dernières étaient contraintes à l’importation de manière régulière et pour des quantités importantes, le cas d’Athènes, vivant de grain importé dans une proportion d’au moins 50 %, n’étant que la forme extrême d’une situation qui peu ou prou se posait dans les mêmes termes à Éphèse, à Rhodes, à Mytilène ou à Chios.
Or, cette séparation entre production et consommation trouvait sa solution dans le marché. Comme on l’a vu, le grain se dirigeait vers les places qui offraient le prix le plus intéressant pour les commerçants. C’était “la main invisible du marché” qui assurait les approvisionnements extérieurs et non des transferts autoritaires. La condition de la naissance de l’économie marchande en Grèce ancienne était précisément l’existence d’une multitude d’états formellement indépendants les uns des autres – plus de mille –, beaucoup d’entre eux ayant un débouché direct sur la mer. De la sorte pouvait se constituer un réseau d’échange marchand à la fois dense, multipolaire et extrêmement complexe. A priori, tout le monde pouvait communiquer avec tout le monde, éventuellement d’un bout à l’autre de la Méditerranée. Des marchands massaliotes ou carthaginois fréquentaient les ports du Pirée ou de Rhodes tout aussi bien que des commerçants venus du Pont Euxin ou de Chypre.
On voit la différence avec la situation de la France du xviiie s., où les intendants royaux pouvaient veiller à l’acheminement du grain depuis la production et opérer autoritairement des transferts d’une province à l’autre. On observera que, dans un cadre bien entendu fort différent, les rois, dynastes et satrapes de l’époque hellénistique, pouvaient opérer de manière autoritaire sur les cités sous leur contrôle en leur faisant acheter le grain dont ils disposaient eux-mêmes directement grâce au tribut en nature dont ils disposaient et en contrôlant leur politique d’approvisionnement[1211]. En revanche, les cités grecques les plus importantes, donc les plus dépendantes des échanges extérieurs, n’avaient aucune autorité politique sur la production d’une part essentielle des quantités de grain qui leur étaient nécessaires.
La seule pression qui pouvait s’exercer, raison pour laquelle on la voit jouer un rôle décisif dans les plaidoyers attiques, était celle du capital. Ainsi, à Athènes, pour le grain, on ne pouvait prêter pour une autre destination qu’Athènes elle-même, et réciproquement le preneur s’engageait donc par contrat à ne pas décharger ailleurs qu’au Pirée le grain qu’il achèterait sur une place étrangère[1212]. Enfreindre cette loi, c’était risquer une sévère condamnation. Certes, le marchand pouvait alors ne pas prendre le risque de revenir à Athènes. Mais, ce faisant, il se privait ipso facto non seulement de l’accès au marché consommateur athénien, de très loin le plus important du monde grec, mais aussi des futurs emprunts qu’il aurait pu contracter sur cette place, c’est-à-dire de l’accès au capital. Or, à l’époque classique, Athènes jouait un rôle fondamental comme place financière (ce rôle étant repris par Rhodes à l’époque hellénistique). Ailleurs, on risquait fort de ne trouver que des taux d’emprunt moins avantageux, voire pas de capital à emprunter, ce qui pour le marchand revenait à la paralysie. Manifestement, certains pourtant n’hésitaient pas à courir le risque de la fraude si le profit escompté semblait réellement avantageux.
Il reste que l’approvisionnement des marchés dans la France d’Ancien Régime obéissait à des principes fort différents. Si l’alimentation du marché d’Ancien Régime pouvait en quelque sorte se faire de manière régulière, puisqu’elle relevait du même espace politique, et si, sauf en cas de récolte exécrable, le marché du bourg ou de la ville était assuré de recevoir des quantités plus ou moins suffisantes pour son alimentation, il n’en allait pas de même pour la Grèce ancienne, de sorte que l’organisation du marché ne pouvait pas être la même. Une ville française d’Ancien Régime pouvait se permettre de mettre en prison un fermier spéculateur[1213] : au pire moment d’une crise frumentaire, une cité grecque ne pouvait au contraire que songer à flatter les commerçants importateurs pour les attirer vers son emporion[1214]. Des événements de toute nature, le plus souvent non économiques comme la guerre ou la piraterie, pouvaient venir perturber les circuits marchands et compromettre gravement les approvisionnements. Mais au delà, quelle que fut la nature des perturbations, le seul enjeu était les quantités effectivement disponibles sur le marché, qui in fine déterminaient le niveau des prix. De fait, conformément à l’effet de King, selon lequel les oscillations du prix du grain sont dans un rapport exponentiel aux quantités manquantes sur le marché, les oscillations des cours étaient souvent très fortes.
1208
Braudel 1979, 101-103 sur le caractère marginal des exportations à longue distance dans l’Europe moderne, cf. déjà supra 275 et n. 48.
1212
Ps-Dém.,