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En analysant l’évolution des prix du blé, G. King, un généalogiste britannique du xviie s., fut le premier à établir ce principe dans un ouvrage paru en 1696. L’effet de King “peut être observé pour les matières premières qui font l’objet d’un marché international, et surtout, et plus généralement, dans le domaine agricole. Le phénomène est lié, en effet, à l’existence concomitante de plusieurs conditions, dont les principales sont l’existence d’un marché fermé, ou isolé (quelle que soit sa dimension, mondiale, nationale ou régionale) : la rigidité à court terme de l’offre (c’est-à-dire du volume de la production, soit que celui-ci dépende des conditions naturelles aléatoires, soit qu’il procède d’une utilisation non modulée de la capacité de production) ; une demande inélastique (produits agricoles) ou dont les fluctuations sont commandées par des motivations étrangères à la considération des prix (matières premières stratégiques).... L’effet King, d’abord relevé à propos du fonctionnement des marchés agricoles, semble bien traduire en fait un phénomène économique caractéristique des économies de marché suivant lequel les effets d’un facteur causal ne lui sont pas directement proportionnels”[1215]. Les fortes variations que l’on rencontre pour le prix des grains dans la Grèce des cités sont donc caractéristiques de structures de marché et ne sont pas des variations erratiques. En Grèce ancienne, le marché intervenait donc déjà en amont de l’approvisionnement des marchés des grandes cités, alors que dans la France d’Ancien Régime le jeu du marché n’intervenait pour l’essentiel que dans la halle aux grains, où se faisait la confrontation de l’offre et de la demande finale.

Il y a aussi à cet égard une autre différence essentielle entre la Grèce des cités et la France d’Ancien Régime. L’analyse du mécanisme des kathestèkuiai timai athéniens au ive et au iiie s. montre que ces “prix officiels” correspondaient en fait à des “prix de gros”. Ces “prix officiels” étaient le fruit d’une négociation permanente entre commerçants importateurs et magistrats de la cité. Même si les autres cités du monde égéen n’avaient pas un système institutionnel aussi fixe que celui d’Athènes, tout montre que le mécanisme devait en gros être le même ailleurs. Les marchands pouvaient ainsi savoir quel était le prix de gros en vigueur dans telle ou telle cité. Une des caractéristiques fondamentales du système du marché en Grèce ancienne était que, tant pour le commerce local que pour le commerce de gros, la cité s’efforçait de maintenir la concurrence dans un cadre étroitement défini.

A l’agora, de façon générale, il est manifeste que le marchandage était possible entre acheteur et vendeur[1216]. Cependant, pour protéger le consommateur, des dispositions réglementaires pouvaient venir empêcher une concurrence incontrôlable entre détaillants, comme, éventuellement, celles qui pour certaines catégories de produits pouvaient interdire aux commerçants de modifier leurs prix dans la même journée[1217] : le but était manifestement d’éviter que les commerçants ne commencent leur journée en fixant des prix trop hauts. En certaines circonstances et pas seulement pendant les fêtes, les cités pouvaient même aller jusqu’à fixer le prix des produits, comme le montre l’inscription agoranomique du Pirée[1218].

Pour les prix de gros, le système était sensiblement différent. A l’emporion, du moins pour le grain, le système des prix officiels, du prix unique du grain en gros, rendait impossible le marchandage individuel entre vendeurs et acheteurs. Qu'on ne se trompe pas cependant : la concurrence existait bel et bien. Elle jouait dans la négociation entre les magistrats qui représentaient la cité et les marchands importateurs. En fait, la vraie concurrence mettait en présence d’une part les marchands, comme vendeurs, et d’autre part les différentes cités entre elles, comme acheteurs. C’est ce qui explique les comportements décrits dans le C. Dionysodoros : selon que le prix payé par le marché importateur était plus élevé ou plus faible, le grain avait tendance à aller vers lui ou à s’en détourner. Le Socrate mis en scène par Xénophon dans l’Économique tenait encore une fois cette attitude pour vérité d’évidence[1219] : “Ces marchands aiment tellement le grain que, s’ils apprennent qu’il abonde quelque part, ils prennent la mer pour aller le chercher au loin, en franchissant la mer Égée, la mer Noire et la mer de Sicile. Puis après s’en être procuré le plus qu’ils peuvent, ils le transportent à travers la mer, et cela en l’embarquant dans le bateau sur lequel ils naviguent eux-mêmes. Quand ils ont besoin d’argent, ils ne s’en défont pas au hasard dans le premier endroit venu, mais ils le transportent là où ils ont entendu dire que le grain atteint le plus haut prix et où les gens le paient le plus cher, et c’est à eux qu’ils l’apportent et le livrent”.

Pour ce qui est des marchés, ils faisaient donc l'objet de contrôles attentifs des autorités civiques. En Grèce ancienne, du moins à partir de la fin de l’archaïsme, il n’y avait pas dichotomie entre commerce international et commerce local, entre deux circuits de circulation distincts qui auraient porté sur des denrées de nature différente et qui auraient été opérés par et pour des personnes de statut radicalement différent, comme on le trouve par exemple dans certaines sociétés africaines[1220]. A l’agora confluaient le grain d’origine locale et le grain importé. C’est là que se faisait physiquement le contact entre les deux sources d’approvisionnement en grain. De manière générale, les cités réglaient approvisionnement du marché et vente au détail par une série de dispositions réglementaires. Ainsi, comme Athènes disposait de deux grosses agglomérations urbaines, elle faisait en sorte qu’un tiers du blé aille au Pirée, les deux tiers à la ville d'Athènes, ceci pour équilibrer l’offre. C’est ainsi également que les cités pouvaient fixer diverses règles pour empêcher ou tenter de limiter la spéculation, comme l’interdiction faite aux vendeurs sur l’agora de modifier leur prix en cours de journée, ou la constitution d’un fonds de réserve de blé qui ne serait pas vendu avant une certaine date, comme le montre pour Athènes la nouvelle loi attique de 374/373[1221]. Tout cela évoque cette fois directement les mesures que pouvait prendre une ville d’Ancien Régime : “Délimitation précise du moment et du lieu du marché afin d'assurer une confrontation physique et visible de l’offre et de la demande, obligation faite aux marchands de laisser pour le marché suivant les grains non vendus le jour même afin de freiner les manœuvres spéculatives et favoriser les mouvements de baisse...”[1222] Selon J.-Y. Grenier, cependant, ces réglementations de l’Ancien Régime avaient en fait sans doute davantage un effet pervers qu’un effet positif : l’effet régulateur ne pouvait intervenir que lorsque les prix étaient dans une zone de stabilité, mais l’inflation se trouvait stimulée “car l’intérêt du marchand est de pouvoir vendre plus cher à terme, et de fixer un prix initial élevé pour ne pas risquer de vendre au-dessous de ce qu’autorise la tension du marché”[1223]. Il est vraisemblable que des mesures du même ordre, même pour certaines totalement identiques, aient eu des conséquences analogues dans l’Antiquité.

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1215

Bernard & Colli, 1975, 823-824. Cf. aussi Fumey 1997, 197 : “Pour un déficit de production de 10 % par rapport à la normale, le prix unitaire augmente de 15 % ; pour un déficit de production de 20 %, le prix augmente de 80 %. L’effet de King joue aussi lorsqu’il y a surproduction : le prix unitaire diminue 2 fois plus vite que les quantités en excédent par rapport à la situation d'équilibre du marché. Pour qu’une récolte supérieure de 10 % par rapport à la normale soit absorbée par les consommateurs, il faut que les prix baissent de 20 %. La rigidité de l'offre, la dispersion des producteurs, l'inélasticité de la demande expliquent toutes à la fois les très amples fluctuations de prix.” Dans le cadre de l’économie contemporaine, avec les augmentations de productivité, les consommateurs sont tendanciellement avantagés, mais des flambées de prix peuvent frapper durement les pays pauvres (Fumey 1997, ibid.).

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1216

Cf. supra chapitre VIII, 174.

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1217

C’est le souhait de Platon, Lois, 11 917b ; cf. aussi la loi délienne sur l’importation des bois et charbons, qui enjoint de ne pas vendre plus cher que ce qui a été déclaré aux pentécostologues à l’entrée de la marchandise (ID, 509, 1. 9-11, cf. Stanley 1976, 219-221, et Gauthier 1977). Il est vrai que, en règle générale, les prix sur l’agora n'étaient nullement fixés autoritairement par l'autorité publique, mais l’inscription agoranomique du Pirée est venue contredire l'affirmation selon laquelle la fixation des prix ne pouvait intervenir que de manière exceptionnelle, comme en période de guerre par exemple : en réalité, peut-être en cas d’abus ou autres circonstances qui nous échappent, le nomos agoranomikos d’Athènes réservait certainement la possibilité de fixer les prix, même en période ordinaire (pace P. Millett 1990, 192, n. 53).

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1218

Cf. chapitre VIII.

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1219

Xén., Écon., 20.27-28, trad. CUF modifiée : καὶ γὰρ oἱ ἔμποροι διὰ τὸ σφόδρα φιλεῖν τὸν σῖτον, ὅπου ἂν ἀκούσωσι πλεῖστον εἶναι, ἐκεῖσε πλέουσιν ἐπ’αὐτὸν καὶ Αἰγαῖον καὶ Εὔξεινον καὶ Σικελικὸν πόντον περῶντες· ἔπειτα δὲ λαβόντες ὁπόσον δύνανται πλεῖστον ἄγουσιν αὐτὸν διὰ τῆς θαλάττης, καὶ ταῦτα εἰς τὸ πλοῖον ἐνθέμενοι ἐν ᾡπερ αὐτοὶ πλέουσι. καὶ ὅταν δεηθῶσιν ἀργυρίου, οὐκ εἰκῇ αὐτὸν ὅπου ἂν τύχωσιν ἀπέβαλον, ἀλλ’ὅπου ἂν ἀκούσωσι τιμᾶσθαί τε μάλιστα τὸν σῖτον καὶ περὶ πλείστου αὐτὸν ποιῶνται οἱ ἄνθρωποι, τούτοις ἄγοντες παραδιδόασι.

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1220

Cf. Arnold [1975b],

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1221

Stroud 1998, 1. 42-44, avec comm. 72-73 : pas de vente avant le mois d’Anthestèriôn (février-mars), donc à l'époque où la tension sur le prix au marché au grain pouvait commencer à se faire sentir.

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1222

Grenier 386 ; cf. plus en détail Grenier 1996, 372-374.

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1223

Grenier 1996, 374.