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En revanche, du moins à l’époque classique et à la haute époque hellénistique, une différence capitale d’avec la ville d’Ancien Régime était l’existence d’une catégorie de privilégiés, celle des citoyens. Cela ne signifie pourtant nullement que les prix du grain des diverses sources d’approvisionnement réservées aux citoyens aient été totalement déconnectés du marché, comme si les prix pratiqués en faveur des citoyens avaient introduit un paramètre chaotique : on a vu par exemple qu’il ne fallait en aucun cas considérer que, par exemple à Athènes en 330/329, on ait vendu du grain aux citoyens à 5 dr. le médimne tandis que “le cours du marché libre” aurait été de 16 dr. Bien au contraire, loin d’être déconnecté du prix du marché, le prix de 5 dr. le médimne n’était autre que le cours officiel à l’importation à Athènes, le privilège des citoyens étant à la fois de pouvoir disposer d’un droit de préemption par les distributions particulières (en l'occurrence en un lieu distinct de l’agora) qui était organisées pour eux et de pouvoir y avoir droit au prix de gros. Quant aux distributions faites par la cité elle-même, avec son propre grain, on voit que la nouvelle loi attique de 374/373 laisse l’assemblée libre de fixer son prix[1224]. Cependant, en 329/328, la cité fixe les prix du froment et de l’orge auxquels les épistates d’Eleusis doivent vendre leurs surplus à respectivement 6 et 3 dr., ce qui pourrait à ce moment avoir correspondu (on ne saurait être plus affirmatif) à un prix du marché, ou à un prix proche de celui du marché[1225]. Il est tentant de penser que, en règle générale, il en allait ainsi pour les distributions de grain public : plutôt vente au prix de gros que vente à un prix totalement déconnecté du marché.

En tout état de cause, il est vrai qu’en cas de grande disette des prix franchement en dessous des cours pouvaient être pratiqués, mais ils ne peuvent guère avoir joué un autre rôle que celui d’aider à apporter une ration de survie. L’évergétisme de la deuxième moitié de l’époque hellénistique ou de l’époque romaine relève déjà d’une autre structuration de la cité, au sein de laquelle les écarts sociaux s’étaient approfondis[1226]. De façon générale, les ventes du grain public (ou les ventes dans les mois difficiles dont témoigne la loi de 374/373) portaient de toute façon sur des quantités limitées, comme l’a montré L. Migeotte[1227]. Ces ventes contribuaient à stabiliser les prix sur l’agora, ou à limiter quelque peu les fluctuations dues aux aleas du marché, mais en aucun cas on ne peut dire qu’elles aient créé des fluctuations chaotiques ou bien des conditions où les prix auraient fluctué séparément, sans rapport les uns avec les autres, sur l’agora ou dans les ventes réservées aux citoyens. On remarquera enfin que l’évolution des prix du grain sur une année à Délos correspond au rythme saisonnier, comme dans les sociétés d’Ancien Régime, ce qui ne saurait être le cas si des interventions de toute nature étaient venues fixer des niveaux de prix totalement arbitraires[1228].

Pour finir, on peut dire que le rôle perturbateur des variables exogènes pesant sur l’offre de grain, et sur l'offre en général, était beaucoup plus important en Grèce ancienne que dans la France d’Ancien Régime. Il est clair aussi que le système du surplus existait. Mais, en tant que telle, la notion de surplus à elle seule est insuffisante pour décrire la constitution de l’offre. D'une part, tant au niveau de la production que de l’échange, le poids des variables exogènes n'empêchait pas le développement tendanciel de conduites d'anticipation ayant pour but le profit et tenant compte de pures variables économiques, comme le montre entre autres le propos de Xénophon, tant dans les Poroi que dans l’Economique. D’autre part, on ne peut affirmer que la fixation du prix du grain et des autres denrées offertes ait échappé à toute logique de marché, ce qui serait le cas si l'offre avait correspondu à de simples surplus par définition aléatoires. Il y avait au contraire clairement une division du travail et les régions déficitaires comptaient régulièrement sur un approvisionnement extérieur. On soulignera aussi fortement l'interaction entre offre et demande par l’intermédiaire des prix, selon le propos de Xénophon dans les Poroi (voir supra) qui expliquait de la manière la plus explicite que le niveau des prix retentissait sur l'offre, et cela pas seulement pour le grain.

L’économie de la Grèce ancienne n’était donc que partiellement une économie de surplus. Avait-elle donc aussi des traits d’une économie de circuit ? Avant de pouvoir donner une réponse à cette question, c’est une véritable théorie de la formation des prix en Grèce ancienne qu’il faudrait d’abord établir, mais aussi une théorie de la rente, de la valeur et de la monnaie : on voit que la tâche est vaste.

Le marché, les marchés

L’économie de la Grèce des cités relève donc pleinement de la catégorie des économies à marché, même s’il s’agissait d’un marché qui fonctionnait différemment du marché contemporain (c’est un truisme que de le dire). Une véritable histoire économique de la Grèce des cités n’est donc pas conceptuellement une chose absurde. La tentative de J.-Y. Grenier de mettre en valeur les structures spécifiques du marché d’Ancien Régime s’inscrit explicitement dans la même perspective de rupture avec les schémas polanyiens[1229]. C’est de même tout l’intérêt des travaux récents de Jack Goody de tenter une réévaluation globale de la place de l’économie dans les sociétés orientales, particulièrement en Inde : circulation marchande et production pour le marché apparaissent sous un jour tout différent de celui qui avait été présenté dans la perspective de Polanyi[1230]. Dès lors qu’on n’étudie plus les sociétés dans une perspective classificatoire, on découvre une complexité que leur prise en compte comme sociétés “précapitalistes” ne laissait pas prévoir, ou plutôt ne laissait pas apparaître. De la sorte également, il n’est pas nécessaire de vouloir opposer deux systèmes d’échange, dont l’un serait traditionnel ou “archaïque” (liens de réciprocité entre partenaires, etc.), l’autre, “moderne”, fondé sur la recherche du profit[1231]. Le point important paraît être en tait de rechercher l’articulation entre deux phases d’un processus unique. Ainsi, des relations traditionnelles étaient susceptibles d’être utilisées pour obtenir la livraison d’une denrée, qu’ensuite on pouvait, ou non, mettre sur le marché[1232]. Il n’y avait donc pas opposition de deux systèmes d’échange mais deux phases spécifiques de circulation des biens, la deuxième consistant éventuellement en la mise sur le marché (pour de faibles quantités, il pouvait y avoir seulement circuit court et autoconsommation dans l’oikos).

Pour la Grèce ancienne, à la différence de l’Europe moderne, il est vrai que les sources manquent cruellement pour asseoir les études statistiques qu’il serait souhaitable de pouvoir mener. La disparition de toutes les archives publiques et privées provenant de la Grèce des cités n’est pas un fait négligeable. Les papyrus égyptiens, qui pour la plus grande partie d’entre eux datent de l’époque romaine, font deviner ce “monde que nous avons Perdu”[1233]. L'Égypte, on ne saurait l’oublier, n’était pas un monde de cités, et les documents dont on peut aujourd’hui disposer, si passionnants pour l’histoire économique, renvoient cependant à un univers passablement différent de celui de la Grèce classique et hellénistique. Pourtant, même en Égypte romaine, l’économie monétaire et le marché paraissent là aussi avoir été un facteur déterminant dans la formation des prix[1234].

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1224

Stroud 1998, 1. 44-46, avec comm. 73-76, R. Stroud soulignant (p. 75) la contradiction dans laquelle se trouvait la cité : privilégier l'intérêt individuel par un prix bas, ou l'intérêt collectif, par un prix élevé.

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1225

IG, II2, 1672, cf. chapitre IX, 196, n. 64.

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1226

Cf. rapidement Garnsey 1988, 83.

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1227

Migeotte 1989/90, 1990, 1991 et 1998.

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1228

Voir les prix de l’année 282 à Délos, réf. supra chapitre IX, 196 et n. 60.

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1229

Grenier 1996, 10 et 141.

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1230

Goody [1999], 107-206, et explicitement 130-131 et 141 pour le rejet des thèses de Polanyi.

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1231

Lawall 1996, tentative dont le mérite doit néanmoins être reconnu.

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1232

Cf. l'anecdote relative à Andocide, Sur son retour, 11, évoquée supra chapitre IX, 193.

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1233

S’agissant de l’économie de l'Égypte romaine, voir les stimulantes remarques de R. S. Bagnall (1995), et plus largement, sur commerce et marché dans le monde romain, de Paterson 1998.

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1234

Rathbone 1997.