Pour le reste du monde contrôlé par les Grecs, les inscriptions ne permettent que trop rarement de suppléer a la perte des masses d’archives publiques ou privées qui auraient permis d’écrire une histoire détaillée de l’économie de la Grèce antique (c’est là une raison de plus pour publier et analyser avec un soin particulier ces trop rares documents). Mais en aucun cas, naturellement, on ne doit considérer que le manque d’archives serait au fond imputable a la “nature des cités grecques. Certes, l’absence de “mercuriales” antiques qui auraient été analogues à celles du monde de la France d’Ancien Régime mérite d’être relevée[1235]. Mais, à Athènes, l’existence de registres des sitophylaques est bien attestée et l’on doit donc être très prudent avant de considérer que sitophylaques ou agoranomes ne conservaient aucun document contenant des indications de prix, même s'ils étaient sans doute il est vrai organisés sur une tout autre base que celle des mercuriales[1236]. On insistera en outre sur le rôle de l'écrit dans les comptabilités, dans les procédures de contrats, etc., qui est intervenu plus tôt et de manière différente de ce qu’on a imaginé jusqu’ici : vers 560 a.C., Arcésilas de Cyrène avait sans doute déjà à ses côtés son “comptable”[1237]. A l’époque classique, a fortiori, l'écrit jouait un rôle central dans les procédures commerciales[1238]. Cette piste devra être poursuivie et développée.
Au plan méthodologique, on devrait enfin se débarrasser une fois pour toutes de l’habitude de juger des structures d'une société en termes de “manque” par rapport aux structures d’une société qui lui est postérieure de vingt-cinq siècles[1239]. Pourtant, la question de savoir pourquoi les sociétés antiques n’ont pas connu la Révolution industrielle ou le “passage au capitalisme” hante encore la réflexion historique, comme si le fait que les cités grecques ou Rome “ne soient pas parvenues à ce stade” devait être porté à leur débit. Cette comptabilité négative et cette perspective finaliste ne sauraient être fructueuses. Les structures de marché segmenté de la Grèce des cités peuvent paraître “primitives” par rapport à celles du marché contemporain, mais elles étaient alors absolument révolutionnaires. Ce sont ces structures de marché consubstantiellement liées à la cité et au réseau que l’ensemble des cités formaient entre elles qui furent à la base du “miracle grec”. Ce sont elles encore qui donnèrent à la Grèce sa supériorité temporaire sur les autres sociétés du monde méditerranéen, alors même que, par la faiblesse relative de sa population, la Grèce ne paraissait nullement destinée à jouer ce rôle.
Il faut donc replacer en leur temps les structures de marché de la Grèce des cités. Pour autant, on ne doit pas hésiter à observer les similitudes systémiques que l’on peut relever entre sociétés à marché. Des comparaisons transhistoriques peuvent alors légitimement être effectuées. Au reste, il ne s’agit pas de dresser une liste de curiosités, comme des amateurs peuvent constituer une collection de timbres ou de papillons, mais de permettre de déterminer ce que peuvent être les traits structurels des sociétés fondées sur le marché, par delà des différences qui peuvent être très importantes dans l’organisation de leur système de production et autres paramètres fondamentaux.
On doit donc aujourd’hui dépasser définitivement l’alternative entre un modernisme comme celui d’Eduard Meyer, qui projetait dans l’économie de l’Antiquité des doctrines économiques de circonstance du monde industriel du début du xxe s., et un primitivisme ou un néo-primitivisme qui refusait toute réalité au marché. Johannes Hasebroek et Moses Finley avaient parfaitement raison de contredire Eduard Meyer ou Michael Rostovtzeff et leur modèle “d’industrialisation” du monde hellénistique. Mais ils avaient tort de rejeter le concept même d’économie antique. La théorie des “facteurs extraéconomiques” pesant sur l’économie grecque faisait de l’économie de la Grèce ancienne un non-être. En réalité, la Grèce ancienne a constitué la première économie à marché monétarisé qui ait existé de manière organisée et sur plusieurs siècles. Cela ne signifie nullement que l’on doive réduire l’économie de la Grèce des cités au marché. La question clé est précisément l’articulation du comportement prédateur de la cité grecque antique comme moyen collectif d'acquisition de revenus ou d’appropriation du moyen de production essentiel qu’était la terre, avec le rôle du marché comme instrument de circulation des biens. Si l’on ne retient que l’un ou l’autre des deux termes, on ne peut obtenir qu’un tableau déséquilibré, “moderniste” ou “primitiviste”.
Au reste, les conditions mêmes d’existence du marché n’ont rien de “naturel”. L’existence de réglementations civiques n’est pas la preuve de l’absence de marché : au contraire, c’est la cité qui, par l’ordre qu’elle faisait régner, créait les conditions d’existence du marché. Si l’expérience de la Grèce ancienne est si passionnante, c’est que, après un essor fulgurant, ce qui fut la première économie à marché monétarisé de l’histoire finit aussi par se transformer profondément au sein du nouvel espace romain, puis par s’effondrer lorsqu’eurent disparu les conditions politiques et juridiques qui l’avaient fait naître – égalité formelle dans l’échange à l’intérieur de la cité, multiplicité des cités commerçant entre elles. C’est aussi en ce sens que l’analyse des économies à marché qui ont précédé l’économie de notre temps peut donner à réfléchir.
Principales abréviations
AE — L'Année Épigraphique.
Bernand, Portes du Désert — A. Bernand, Les Portes du Désert. Paris, 1984.
BGU — Aegyptische Urkunden aus den königlichen Museen zu Berlin. Griechische Urkunden, Berlin, 1895 sq.
BMCR — Bryn Mawr Classical Review.
Bogaert, Epigraphica, III — R. Bogaert, Epigraphica, III. Texts on Bankers, Banking and Credit in the Greek World, Textus Minores 47, Leyde, 1976.
CAH — Cambridge Ancient History.
CID — J. Bousquet, Corpus des inscriptions de Delphes, II, Les comptes du quatrième et du troisième siècle, Paris, 1989.
Cod Theod. — Code Théodosien.
CPtolSklav — R. Scholl, Corpus der ptolemaischen Sklaventexte, Stuttgart, 1990.
Didyma, II — A. Rehm, Didyma, II. Die Inschriften, Berlin, 1958.
Dindorf — Aristides ex recensione Guilielmi Dindorfi, I-III, Leipzig, 1829.
Durrbach, Choix Délos — F. Durrbach, Choix d'inscriptions de
Délos, I, Textes historiques, Paris, 1921-1923.
Edmonds — J. M. Edmonds, The Fragments of Attic Comedy, II, Leyde, 1959.
1235
Pour le monde romain, J. Andreau (1997) conclut négativement et étend sa conclusion au monde grec.
1236
Sur les registres des sitophylaques, voir déjà remarques supra chapitre VII, 133. Pour les comptes des hiéropes déliens, G. Reger (1994, 7-10) souligne que, comme d’ordinaire dans ce type de document, leur publication sur pierre avait pour but d’attester que les responsables de l’administration avaient convenablement rempli leur charge. Cf. dans le même sens Linders 1992.
1238
Cf. chapitres II, 81-82, et VII, 141-149, ainsi que Pébarthe 2000 pour le rôle de l’écrit dans l'empire
1239
Quel que soit l'intérêt que conservent pleinement certaines parties de son œuvre (voir supra 265), il est difficile de partager le point de vue de ceux qui défendent de manière globale la “modernité de Karl Polanyi” (voir Servet