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Tout d’abord, on a affaire en l'occurrence à des cités dont la puissance est bien attestée par les sources littéraires, ce dont témoignent aussi leur monnayage ou leurs exportations de céramiques, même s’il s’agit là d’un critère qui ne peut être utilisé n’importe comment[111]. A vrai dire, le problème du choix se posa surtout pour les Ioniens. En principe, toutes les cités ioniennes sont membres de la Dodécapole, organisation regroupant les douze cités ioniennes autour de leur sanctuaire du Panionion, sur le Mont Mycale[112]. Mais Hérodote distingue quatre zones dialectales chez les Ioniens[113] : on constate ainsi qu’aucune des trois cités du groupe carien (Milet, Priène, Myonte) n’est représentée dans l’Hellénion, non plus que Samos, qui à elle seule forme un groupe dialectal particulier ; dans le groupe lydien, les trois cités les plus méridionales, Éphèse, Lébédos et Colophon, en sont absentes, tandis que, plus au nord, les cités voisines de Téos, Clazomènes et Phocée y ont part ; dans le quatrième groupe, Chios en est membre, ce qui n’est pas le cas pour Érythrées. Deux conclusions s’imposent. La première n'est guère surprenante : les villes situées un tant soit peu à l’intérieur des terres et qui n’ont pas vocation au grand commerce maritime (telles Colophon, Priène et Myonte) se trouvent normalement exclues. La seconde conclusion est que ce sont globalement les cités ioniennes du nord, voisines les unes des autres, qui ont la prérogative de faire partie de l'Hellénion. Très probablement, ces cités avaient réussi à se réserver les places, et cela au détriment des autres. En effet, la participation à la gestion de l’Hellénion et donc à la nomination des prostatai devait être source d’avantages, puisqu’Hérodote nous dit (2.178) qu’à son époque certaines cités qui normalement ne possédaient pas ce droit essayaient d’y avoir part. L’hostilité traditionnelle entre Samos et Milet avait sans doute empêché ces deux cités de constituer un groupe de pression aussi solide que celui des cités du nord[114]. C’est peut-être bien parce qu’elles se trouvaient exclues de l’Hellénion que des cités aussi puissantes et aussi intéressées par le commerce avec l'Égypte que Samos, Milet et Égine avaient pu obtenir leur sanctuaire propre, à litre de compensation en quelque sorte : cela justifierait bien, en tout cas, le fait qu’Amasis leur fasse don à chacune de terrains pour élever leur sanctuaire propre, au moment même où se met en place le système de l'Hellénion. S’agissant des Doriens cette fois, toutes les cités de l’Hexapole (ou Pentapole, plus Halicarnasse) sont de fait représentées (les trois cités rhodiennes comptant pour une seule polis), sauf Cos, dont le dynamisme commercial et politique paraît plus faible à l’époque[115]. En revanche, la riche cité de Phasélis, étape nécessaire sur la route maritime vers l’Orient et l'Égypte, via Chypre, et ancienne colonie rhodienne, y avait parfaitement sa place[116].

Le cas d’Halicarnasse, qu’Hérodote présente comme l'une des quatre cités doriennes de l’Hellénion, peut néanmoins paraître faire difficulté. On sait en effet que, même dans les inscriptions les plus anciennes, celles qui proviennent de cette cité ou celles qui concernent des gens d’Halicarnasse à l’étranger, c'est le dialecte ionien qu’on trouve employé[117]. On sait aussi que selon Hérodote lui-même, la cité avait été exclue de l'Hexapole dorienne, devenue de fait Pentapole. Mais l'historien explique cette exclusion par le fait qu’un citoyen d’Halicarnasse aurait emporté chez lui un trépied gagné aux concours du Triopion, alors que l'usage était pour le vainqueur de consacrer son prix à Apollon[118]. Les historiens modernes ont considéré, ce qui est effectivement assez probable, que le véritable motif de l’exclusion était “l’impureté” ethno-culturelle d'Halicarnasse, envahie par des éléments ioniens (mais aussi cariens et perses, ces derniers après que la ville fut entrée dans l'empire de Cyrus)[119]. Arguant de ce fait, un historien comme F. Hiller von Gaertringen considère que cette éviction a nécessairement eu lieu après la création de l'Hellénion, puisque, à cette date, Halicarnasse aurait encore été considérée comme dorienne[120]. En réalité, les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Hérodote lui-même, au ve s., qui, comme ses concitoyens, parle et écrit en ionien, ne cesse de revendiquer le caractère dorien d’Halicarnasse. Il affiche même, comme on sait, de nets préjugés anti-ioniens, d'autant plus vifs sans doute que pesait sur Halicarnasse, pour ce qui est de son caractère dorien, le reproche d'impureté. L'aspect linguistique ne suffisait donc pas, du moins pour les gens d'Halicarnasse, à définir l’appartenance ethno-culturelle[121]. Et c’est cela qui est important pour la compréhension de la structure de l’Hellénion, que l’exclusion de l’Hexapole soit antérieure ou postérieure à la fondation de ce sanctuaire : les milieux dirigeants d’Halicarnasse, dont on peut considérer que, sur ce point, Hérodote ne fait que refléter les idées, se considéraient comme des Doriens, et la “solidarité dorienne” pouvait éventuellement jouer entre les quatre cités mentionnées par Hérodote.

2.4. Dans ce développement, nous avons suivi fidèlement Hérodote, à la différence de plusieurs auteurs contemporains, qui corrigent “les cités” en “les navigateurs et marchands qui venaient à Naucratis”. C'est déjà le cas chez J. Hasebroek, et on retrouve la même idée chez J. Boardman et M. Austin[122]. Ainsi, ce dernier considère que les cités de l’Hellénion, fort distantes les unes des autres, sans cesse en querelle, et cela même en présence d'un ennemi qui les menaçait toutes, la Perse en particulier, étaient incapables d'agir en commun, incapables donc de nommer tous les ans en leur sein des magistrats chargés de diriger la gestion d'un lointain port égyptien. En outre, cette procédure lui paraît sans parallèle et compliquée. Il considère donc qu’Hérodote “must be writing loosely” et que l’historien a confondu les membres de chacune des cités avec leur polis d’origine. Ce seraient les marchands présents à Naucratis, bien que ne résidant pas là en permanence, qui auraient procédé à la nomination des magistrats de l'emporion. Evidemment, ce schéma s’inscrit parfaitement dans une certaine perspective théorique, qui refuse d’admettre que, en tant que telles, les cités à l’époque archaïque en l’occurrence, aient pu avoir quelque préoccupation mercantile que ce soit.

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111

Voir Austin 1970, 25-27, et Jeffery 1976 pour une étude par cité. Pour Phocée, voir en outre Morel 1975, 853-896.

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112

Cf. Hdt. 1.145. Voir aussi infra, n. 126.

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113

Hdt. 1.142.

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114

Samos et Milet combattent dans des camps opposés lors de la Guerre Lélantine (fin viiie-viie s. sans doute, cf. Jeffery 1976, 64-67), voir Hdt. 5.99 ; hostilités entre les deux cités à l'époque de Polycrate, ibid., 3.39 ; conflit au sujet de Priène en 441, Thc. 1.115. Voir par ailleurs Jeffery 1976, 213 et 217 sur les très mauvaises relations entre Samos et Égine. En revanche, il semble qu'il ait existé de meilleures relations entre les cités du groupe nord-ionien. En 412 encore, lors de la révolte des Grecs d’Asie contre Athènes, ce sont en premier lieu Chios et Érythrées, puis Clazomènes et Téos qui entrent en dissidence (Thc. 8.14-16), Phocée prenant la même option (ibid., 8.31.3). On connaît enfin, pour le début du ive s., un accord monétaire entre Phocée et Mytilène (sur lequel voir en dernier lieu Burelli 1978, 43-51). Il est vrai cependant que les relations entre Chios et Érythrées semblent avoir été conflictuelles par moment à la haute époque archaïque (cf. Jeffery 1976, 229), mais justement Érythrées ne faisait pas partie de l’Hellénion.

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115

Sur l’Hexapole dorienne, voir Hdt. 1.144. Absence de dynamisme de Cos à cette époque, voir Sherwin-White 1978, 31.

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116

Phasélis colonie des Lindiens, cf. Lindos, 2 = Chronique du Temple de Lindos, XXIV, avec le commentaire et les références de Chr. Blinkenberg. Richesse de Phasélis : pour le ve s., voir la contribution forcée à l'entrée dans la Ligue de Délos, avant la bataille de l’Eurymédon, d'un montant de dix talents (Plut., Cimon, 12.3-4), puis le phoros ordinaire d'un montant de 6 talents (454/453 à 451/450), puis 3 (450/449 à 440/439), et de nouveau 6 talents (à partir de 433/432), voir ATL, I, p. 434-435. Voir également la convention Athènes-Phasélis, Meiggs-Lewis, 31 [= IG, I3, 10] (qui daterait de la période 469-450 environ), et le commentaire des éditeurs sur le rôle de Phasélis. Il est possible que l'origine (ou le renforcement) de l'amitié entre Chios et Phasélis, bien attestée par Plutarque (loc. cit. : elle amène les Chiotes à servir d'intermédiaires entre Athéniens et Phasélitains lors du siège de la ville par Cimon) et cette dernière inscription (en cas de conflit d’affaire, les Phasélitains ont accès, à Athènes, au tribunal du polémarque, comme les Chiotes, cf. sur ce point Gauthier 1972, 158-161) soit à chercher dans la participation de ces deux cités à la gestion de l'Hellénion. De plus, Phasélis était proche de Chypre, dont on ne doit pas oublier qu’elle devint tributaire d'Amasis (Hdt. 2.182), Après des premiers combats sous Apriès (Diod. 1.68). Selon Gjerstad 1948, 472, la domination égyptienne ne dura guère que jusqu'à 545 (cf. Xén., Cyropédie, 7.4.2 et 8.6.8 ; voir cependant la discrète réserve de Hill 1940, 111, n. 2, qui. de même, suit Xénophon, “if he is to be trusted at all in such matters”). L’influence égyptienne se retrouve néanmoins dans la sculpture, avec le style “chypro-égyptien” (sur la domination égyptienne à Chypre et sur les Chypriotes en Égypte, voir Masson 1971,28-46). Le bois qu'on pouvait trouver dans l'île (cf. Faure 1978, 127-128, et Salmon 1965, 23-24 sur les importations de bois de façon générale) n'était sans doute pas étranger à la volonté d’Amasis de contrôler le pays, qui évidemment, avait aussi une valeur stratégique de premier ordre. Le fait qu'aucune cité chypriote ne soit représentée dans l'Hellénion s’explique peut-être d'abord par le fait que les Grecs de Chypre n'étaient plus véritablement des “étrangers” au moment de sa fondation, puisqu’ils payaient tribut au pharaon. De Chypre, l'influence égyptienne pouvait atteindre le littoral méridional de l'Asie Mineure. Au reste, à une date qui se situe entre 529 et 526, période dans laquelle il faut situer l'épisode de la fuite du chef mercenaire Phanès d’Halicarnasse, on voit encore Amasis faire poursuivre ce dernier jusqu’en Lycie, et cela avec succès. Fait prisonnier, Phanès ne doit son salut qu'à une ruse : il enivre ses gardiens et parvient à s’échapper (Hdt. 3.4). Cela montre l'influence de l'Égypte dans cette zone, pourtant en principe soumise à la Perse depuis Cyrus, à la veille de l’expédition de Cambyse. En tout cas, les commerçants grecs du Sud de l’Asie Mineure devaient sans doute eux aussi apporter en Egypte, comme ce sera le cas à l’époque hellénistique, le bois et les produits de construction navale qu'on trouvait en abondance dans l'arrière pays (cf. J. et L. Robert, Bull. ép., 1970, 653). Pour l'importance des importations de bois en Égypte au ive s., voir la stèle de Nectanébo, citée supra, n. 15. Sur le problème du bois en Égypte (qui se posait nécessairement en termes analogues aux époques antérieures), cf. pour l'époque hellénistique Préaux 1947, 27-29.

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117

Voir Jeffery 1961, 353, ou on trouvera les références.

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118

Hdt. 1.144.

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119

Il ne s’agit donc pas, bien entendu, de prendre pour argent comptant tout ce que contiennent les neuf livres d'Hérodote : en ce cas, on peut rendre compte de manière plausible des raisons qui ont pu amener l’historien à présenter de la manière dont il l'a tait l'exclusion d’Halicarnasse de l'Hexapole. En revanche, s’agissant de Naucratis et de l'Hellénion. les “erreurs” qui lui sont attribuées relèvent en réalité d'un malentendu sur le sens de ses propos et les “corrections” apportées sont sans justification. On doit donc juger cas par cas de la validité des affirmations d'Hérodote, et non pas, a priori, tout accepter ou tout rejeter.

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120

Hiller von Gaertringen 1931, col. 757.

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121

C'est la raison pour laquelle il ne nous paraît pas démontré (seulement possible) que l’exclusion d’Halicarnasse de l'Hexapole soit nécessairement postérieure à la fondation de l'Hellénion. Après tout, rien n'interdit de penser que les éléments ioniens et cariens avaient pu très tôt s’introduire dans le peuplement (s’ils n'avaient pas été présents dès l’origine). Par ailleurs, sur le plan artistique (céramique, sculpture), on sait que l'Ionie et la Doride formaient une véritable koinè, et qu'il n'y avait en aucune façon de “barrière ethnique” dans les échanges de tous ordres entre les deux groupes, ce qui ne veut pas dire que chacun d'eux n’était pas jaloux de sa spécificité. On pourra comparer le cas d’Halicarnasse avec celui de Smyrne, cité éolienne ultérieurement absorbée par les Ioniens (Hdt. 1.149-150) ; mais, en l’occurrence, comme le confirme la demande de participation à la Dodécapole ionienne (ibid., 1.143), il s'agit d'un changement de population et de groupe ethno-culturel, total et voulu comme tel, ce qui. on l'a vu, n'est pas le cas pour Halicarnasse.

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122

Hasebroek 1928, 66-67 : “Herodot sagt, die betreffenden Städte hätten die heiligen Stätten und Altäre gegründet. Das will nicht mehr besagen, als dass die einzelnen Landsmannschaften ihren Kult in der Fremde tinter Sanktion der Heimatstadt cinrichten. genau wie bei der griechischen Kolonie es die Mutterstadt als sanktionierende Potenz ist, welche der Tochterstadt in der Fremde den heimischen Kult gibt, diesen Kult in der Kolonie also gründet”, et à propos des prostatai : “Dieses vom ägyptischen Könige den genannten Städte den andern Griechen gegenüber Privileg kann nur bedeuten, dass die Landsmannschaften dieser Städte das Recht erhalten, mit ihren Landsleuten das genannte Amt zu besetzen” (c’est nous qui soulignons). Tout cela contredit formellement Hérodote qui écrivait : “C'est à elles (= les cités fondatrices précédemment nommées) qu'appartient le sanctuaire, et ce sont ces cités-là qui fournissent les présidents du ports” ; Boardman 1967, 148 ; Austin 1970, 31-32.