En revanche, même si Polyklès, comme il est probable, n’exerçait pas de charge officielle dans l'administration de l'Hellénion, la procédure de décret par laquelle on lui attribue une tâche précise (l’inscription de la stèle) ne devait guère différer de celle employée pour nommer les représentants rhodiens au sein de l'Hellénion. On peut en effet penser que c’étaient les trois cités, en tant que telles, qui désignaient les représentants de la polis de Rhodes, de même que, au sein de chacun des “peuples” de l'amphictionie de Delphes, c’étaient bien des cités qui. à tour de rôle, désignaient les représentants de l'ethnos[135]. Peut-être y avait-il entre les trois cités rhodiennes un système d’alternance, de même que plus tard, après 407, existait une rotation triennale pour l’exercice de la prêtrise poliade d’Halios[136]. Quoi qu’il en ait été effectivement, l'essentiel est de souligner que, dans l’état actuel de nos connaissances, les hypothèses qu’on peut faire sur le mode de représentation des poleis n’obligent nullement à corriger Hérodote et à voir six cités doriennes siégeant dans l’Hellénion, là où il n'en mentionne que quatre[137]. Enfin, le fait que l’État lindien puisse lui-même décider que le texte d’un décret devra être placé dans l'Hellénion montre que, en tant que Rhodiens, les Lindiens continuaient d’exercer leur co-souveraineté sur le sanctuaire, ce qui une fois encore vient confirmer Hérodote.
Quant au statut des autres sanctuaires mentionnés par Hérodote, le problème se pose, comme pour l’Hellénion, de savoir s'ils avaient été fondés puis gérés par des navigateurs de passage, ou bien par des cités en tant que telles. On a vu que, s’il n’avait pas signalé le sanctuaire d’Aphrodite, c’est très vraisemblablement parce que ce dernier était une création antérieure à Amasis. Il s’agissait d’un sanctuaire de navigateurs, tout comme celui, plus tardif, des Dioscures, comme le montre l’anecdote, rapportée par Polycharme de Naucratis, mettant en scène un marchand originaire de Naucratis, Hérostratos, qui faisait le voyage de Chypre en Égypte : pris dans une tempête, il promet, s’il arrive à bon port, de faire la dédicace dans le sanctuaire d’Aphrodite d’une statuette de la déesse qu'il a achetée dans l'île avant son départ[138]. Ce sanctuaire, situé dans la partie la plus ancienne de la ville, avait probablement été fondé par les Grecs d’origines diverses qui fréquentaient ou habitaient déjà Naucratis avant qu’Amasis ne sépare juridiquement résidents et passagers[139]. Après cette séparation, on peut penser que la gestion de ce sanctuaire resta aux mains des Grecs établis à Naucratis, ce qui le différenciait des nouveaux sanctuaires autorisés par le pharaon.
S’agissant maintenant du statut exact des sanctuaires des Milésiens, Samiens et Éginètes, on doit remarquer tout d’abord que la formule Aiginètai ou Samioi ne signifie pas nécessairement qu’il se soit agi de groupements de particuliers, éginètes ou samiens : en effet, on sait bien que. très souvent, on ne désigne pas une cité autrement que par un pluriel collectif. En second lieu, chacune des divinités auxquelles est élevé un sanctuaire a un aspect poliade et se trouve être la plus grande divinité de la cité : Zeus pour les Éginètes, Héra poulies Samiens, Apollon pour les Milésiens[140]. En troisième lieu, on doit prendre en considération les sanctuaires accordés aux Grecs de l’extérieur en parallèle avec les offrandes faites par Amasis, et aussi par ses prédécesseurs, aux grands sanctuaires du monde grec. Lorsque Néchao fait une offrande à l’Apollon de Didymes (Hdt. 2.159), qu’Amasis finance la reconstruction du temple de Delphes, ou envoie des offrandes à l'Athéna de Cyrène, à l’Athéna de Lindos, à l'Héra de Samos (Hdt. 2.180-182), ou encore aux Lacédémoniens (Hdt. 3.47 et justement l'historien ne précise pas à quelle divinité revenait ce qui était manifestement une dédicace, puisqu’il s'agit d'un corselet analogue à celui qui fut consacré à l'Athéna de Lindos), il s'agit en fait de relation d'État à État, sous la forme d'une dédicace à une divinité. Au reste, Hérodote l’indique lui-même explicitement pour le don fait à l’Héra samienne : ce sont ses liens d'hospitalité avec Polycrate qui amènent Amasis à faire cette offrande. De la même façon, il paraît très vraisemblable (pas absolument certain il est vrai, puisqu’Hérodote ne précise pas explicitement : poleis, comme pour l’Hellénion), que ce ne sont pas à des groupes privés, mais bien à des cités en tant que telles que sont concédés des terrains pour y bâtir autels et sanctuaires, sans que cela leur donne des droits analogues à ceux que possédaient les cités de l'Hellénion. On comparera une dernière fois avec Delphes, où, en dehors même des peuples amphictioniques, des cités comme Cnide ou Marseille, etc., avaient pu recevoir elles aussi le droit d'élever un trésor (toutes proportions gardées évidemment : un trésor n’est pas un sanctuaire)[141]. Ce qui est propre à Naucratis, c'est qu'il est bien possible, comme on l'a vu plus haut, que ces sanctuaires aient été accordés à ces trois cités en compensation de leur exclusion de l’Hellénion.
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D’une certaine façon, la désignation de Delphes comme
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Voir Bernand 1970, 829-837, sur le sanctuaire d'Aphrodite, et 824-827 sur celui des Dioscures. Anecdote de Polycharme sur laquelle voir déjà supra n. 52. Sur Aphrodite protectrice des navigateurs, voir Séchan & Lévêque 1966, 371-372 (et
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On ne saurait attribuer aux Chypriotes, en tant que tels, la fondation de ce sanctuaire (cf. la note d'Austin 1970, 24, n. 1, que nous suivons sur ce point), même si Aphrodite était par excellence une Chypriote.
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Le trésor sert à entreposer et exposer les offrandes d’une cité, qui en garde l'usage exclusif. Pour ce qui est des sanctuaires de Naucratis, la comparaison avec les trésors vaut bien entendu pour le point de vue grec ; pour le point de vue égyptien, le cas de l’Hellénion, propriété des neufs cités membres, suffit pour admettre la possibilité que les autres sanctuaires aient de même proprement appartenu, à des cités.