Comment conclure ? Il est sûr que, pour les Grecs résidents installés là depuis des générations, communauté endogamique et “ethniquement” unifiée de plusieurs milliers d’individus, qui préservait ses coutumes propres et sa culture hellénique, avec très vraisemblablement ses formes d’organisation interne, ses hiérarchies sociales et ses notables aussi, la tendance naturelle devait être la constitution d'un État-cité, d’autant plus qu’ils étaient par définition en relations constantes avec la Grèce. On voit, au ive s., deux Naucratites faire la dédicace d’une palestre, ce qui témoigne bien de la vitalité de la culture hellénique[163]. Cependant, aussi longtemps qu’une forte autorité étatique s’exerçait sur l’Égypte, il ne pouvait en être question. Le rôle sans cesse plus grand joué par les Grecs dans le bassin oriental de la Méditerranée et les difficultés internes de l’État égyptien sous les dynasties indigènes au ive s. ont-ils abouti à une modification de l’ancien système dès avant l’époque hellénistique[164] ? Un document comme la stèle de Nectanébo Ier et les références aux “Naucratites d’Égypte”, ainsi que, en sens inverse, l’absence de tout document qui puisse permettre de prouver l’existence d’une cité incitent à penser que ce ne fut pas le cas. On doit cependant reconnaître que le dossier est encore incertain, et on s’abstiendra pour le moment d’une conclusion trop tranchée.
3.2. Si la “colonisation milésienne” est une fable, l’installation de Grecs à Naucratis, qui date, comme on l’a vu, de la deuxième moitié du viie s. et sans doute plutôt des deux dernières décennies, doit être replacée dans le cadre du grand mouvement d’expansion que connaît la Grèce de l’Est dans cette période, et qui amène ses marins sur presque tous les rivages de la Méditerranée et du Pont Euxin. En dehors des nouvelles cités coloniales, des établissements comme Al Mina, Ras El Bassit ou Tell Soukas sur la côte syrienne, ou Gravisca en Italie posent des problèmes juridiques du même type que ceux qui se posent pour Naucratis[165] Gravisca offre sans doute le parallèle le plus frappant. Les Grecs s’y installent au même moment qu’à Naucratis, à la fin du viie s. ou au début du vie s. On y retrouve des commerçants de la Grèce de l’Est et d’Égine, ceux-là même qu’on a vu jouer un rôle prédominant à Naucratis. A Gravisca, les Grecs, artisans spécialisés ou commerçants, reçoivent l’autorisation d’élever des sanctuaires et d’exercer leurs activités. Dans les deux cas, à Naucratis comme à Gravisca, le premier sanctuaire est voué à Aphrodite, avec cette différence qu’à Gravisca la déesse apparaît non sous son aspect de protectrice des navigateurs, mais plutôt sous celui de patronne du “monde des femmes”[166]. Mais, pas plus sur la côte toscane qu’en Égypte, les Grecs ne trouvent un vide politique. Là, à la différence de ce qui pouvait se passer sur les rivages du Pont Euxin ou du pays ligure, il pouvait être question non de s’approprier une portion de territoire, fût-elle de petites dimensions, mais seulement d'établir un point de contact commercial avec un État étranger jaloux de ses prérogatives. A Gravisca, les Grecs apparaissent comme des hôtes provisoires, maintenus en marge de la communauté étrusque tarquinienne. Alliée au caractère mixte de la population (Grecs au nord. Égyptiens au sud), la position géographique de Naucratis, sur la branche canopique du Nil, mais loin à l'intérieur des terres, près de Sais, la capitale, permettait de même un contrôle étroit de la communauté grecque. La concentration dans cette ville du commerce grec témoigne de la même volonté, en même temps que la proximité de Saïs rendait les échanges commodes et fructueux, tout en maintenant les Grecs à distance de la capitale. Bien entendu, pas plus à Naucratis qu’à Gravisca il ne pouvait être question de créer une cité. Il y a tout de même deux différences importantes entre les deux établissements.
A Gravisca, le milieu ambiant était très réceptif à la culture hellénique : l’aristocratie étrusque, en particulier, connaissait une très forte hellénisation. A long terme, les coutumes, les idées des Grecs transformèrent profondément les mentalités de l’Étrurie dans son ensemble. Il n’en était pas de même en Égypte. A cet égard, il faut souligner les deux aspects de l'attitude égyptienne. D'une part, à toutes les époques on constate une grande capacité d’accueil des diverses communautés étrangères. La tolérance dont on fait preuve à leur égard se manifeste entre autres par le droit qui leur est accordé d'élever des sanctuaires à leurs dieux[167] D’autre part, le milieu égyptien reste profondément attaché à ses propres traditions culturelles et rejette totalement les mœurs étrangères : toutes nos sources, tant grecques que juives et égyptiennes, concordent à ce sujet[168]. La tolérance, qui n’est peut-être en réalité qu'indifférence méprisante, cohabite donc avec le rejet radical de l'altérité, d'où aussi, de loin en loin, de violentes explosions de xénophobie, contre les Grecs (à la fin du règne d’Apriès par exemple) ou contre les Juifs (sac du temple d’Éléphantine en 410, dans un contexte particulier de réaction nationaliste et de soulèvement contre la domination perse)[169]. Elles doivent être distinguées de manifestations qui n’ont que l'apparence de l'analogie, comme le massacre des Phocéens par les Agylléens après la bataille d'Alalia, qui se produit dans un contexte de guerre et n’est en aucune façon significatif d’un rejet de la culture hellénique[170]. La raison profonde de ce contraste, c’est qu’il n’y a pas hétérogénéité absolue entre une cité étrusque comme Tarquinia et une polis grecque, tandis que, entre la Grèce des cités, où est en train de s’instaurer un système fondé sur la réciprocité et l’échange entre les citoyens, et la monarchie bureaucratique égyptienne, il y a un monde[171]. En ce sens, Naucratis répond, dans sa formulation la plus générale, au concept de “port of trade” défini par K. Polanyi et ses disciples comme point de contact entre deux économies de type différent[172]. Nous définirons Naucratis comme un point de rencontre entre une zone où l'échange marchand règle la circulation des produits, et une zone où il est presque absent et où règne le système du tribut aux sanctuaires, aux dignitaires et au roi.
163
Bernand 1970, 755-756, nº 20, et pl. 39, n 1-2 : Κλεαίνετος Ἀριστοθέμιος, | Μαιάνδριος Στρατονιδέω | τὴμ παλαίστρην ἀνέθηκαν | Ἀπόλλωνι. La forme des lettres est identique à celle de la dédicace
164
Sur la situation intérieure de l'Égypte au ive s. (conflits entre princes rivaux, changements de dynasties et rôle des Grecs), cf. Kienitz 1953. 76 sq. Une affirmation de G. Glotz nous a plongé dans la perplexité et obligé à de longues recherches. Il signale en effet qu'Aristote avait composé une constitution de Naucratis, “synthèse des principes doriens et ioniens” (Glotz 1925, 206, sans référence). Ce témoignage aurait eu évidemment une très grande valeur pour notre recherche. Mais G. Glotz s’inspirait sans aucun doute possible de Mallet 1893, 357, qui écrivait en fait : “Il est probable que, si un heureux hasard nous rendait le traité d’Aristote sur la constitution de Naucratis, on y reconnaîtrait une sorte de compromis entre les institutions des Ioniens et celles des Doriens.” Nous n'avons pu retrouver nulle part un témoignage attestant qu'Aristote avait écrit une constitution de Naucratis, et aucun autre auteur moderne ne fait davantage mention de ce fait ce qui n'interdit pas qu'Aristote ait pu s'intéresser au statut des Grecs d'Égypte, mais on est là dans le domaine de la pure supposition.
165
Pour Al Mina, nous renvoyons seulement à la synthèse de Boardman 1967, 62 sq. (bibliographie p. 125) ; voir
166
Voir Torelli 1971, n. 34, et Torelli 1978b, 214, où Fauteur esquisse un rapprochement entre les plans des sanctuaires d'Aphrodite de Gravisca et de Naucratis.
167
Sanctuaire des Juifs d’Éléphantine, antérieur à la conquête perse, cf. Grelot 1972 supra n. 39, nº 102, p. 409, dans la supplique au gouverneur de Judée après le sac du temple : “Or (c'est) depuis les jours des rois d'Egypte (que) nos pères avaient construit ce sanctuaire à
168
Voir Kienitz 1953, 50.
169
Hostilités contre les Grecs à la fin du règne d'Apriès, voir Hdt. 2.163 et 169. Sac du temple d’Éléphantine, voir Grelot 1972, 398-406.
172
Sur le “port of trade”, voir Polanyi