La deuxième spécificité de Naucratis – pour autant qu’on puisse en juger, car nous disposons là de sources fournies par la tradition littéraire, ce qui n'est pas le cas pour Gravisca par exemple – et la marque du philhellénisme d’Amasis, c’est bien entendu le double statut accordé aux Grecs, résidents d’une part, auxquels toute une partie de la ville était réservée, passagers de l’autre, avec ce privilège fondamental qui consistait pour les cités de l’Hellénion en la gestion directe des affaires du port au nom de la Grèce toute entière, et, pour d’autres cités, en la représentation sur place au moyen d’un sanctuaire leur appartenant. En cela, la Naucratis réorganisée par Amasis était sans doute tout à fait exceptionnelle, tandis que jusque là elle était juridiquement plus proche d’établissements comme Gravisca ou Tell Soukas. Bien entendu, Naucratis devait aussi sa spécificité à la concentration dans cette ville des résidents grecs non mercenaires sous la 26e dynastie, qui donnait à la communauté hellénique une importance, d’abord sur le plan numérique et également par le volume des affaires qui s’y traitaient, puisque c’était le seul point de contact commercial entre l’Égypte et le monde grec, que ne pouvaient avoir les multiples places de commerce égayées sur la côte syrienne, par exemple. Le fait que cette importance se soit globalement maintenue même après que les Perses eurent supprimé la concentration du commerce grec dans cette ville explique que Naucratis, à l’arrivée d’Alexandre en Égypte semble-t-il, ait pu tout naturellement se transformer en une cité.
3.3. Cela amène à réfléchir plus en profondeur au rôle de Naucratis, et plus particulièrement à celui du double statut édicté par Amasis. On doit également s’interroger sur les occupations des résidents grecs de Naucratis. S’abstenaient-ils de toute activité commerciale, comme on a bien voulu le dire[173] ? Pour ce qui est de la création de l'Hellénion et de la gestion du port, laissée entre les mains de ses neuf cités fondatrices, il s’agit là manifestement, de la part d'Amasis, d’un gage de sa volonté d’entretenir les meilleures relations avec les principales cités dont les ressortissants commerçaient avec l’Égypte. Mais ce n’était pas par pure bonté d’âme que ce pharaon faisait des concessions aussi importantes. L’Égypte – c’est-à-dire l’État égyptien pour les produits stratégiques, et un certain nombre de princes et notables locaux pour le reste - avait un besoin vital du commerce extérieur pour un certain nombre de produits aussi importants que le bois et le fer, auxquels s’ajoutaient les métaux précieux, l'argent surtout, mais également l’or semble-t-il (cf. la stèle de Nectanébo citée supra, n. 18), et de produits de consommation de luxe comme le vin. Or, les Grecs étaient à même de répondre à cette demande. Certes, les Phéniciens devaient prendre en charge une part importante de ce commerce[174], mais peut-être n’étaient-ils pas à même de répondre à tous les besoins de l’Égypte. De plus, ils étaient trop obligés de tenir compte de la volonté des empires dominant l’Asie antérieure pour ne pas être amenés à prendre le parti des adversaires traditionnels de l'Égypte en cas de conflit[175]. Les Mésaventures d'Ounamon, qui remontent certes au tout début du xie s. a.C., mais qui montrent au fond une situation globalement identique à celle qui prévaudra quelques siècles plus tard, avec en outre les avantages d’un récit très riche et vivant, témoignent bien du parti que les cités phéniciennes savaient tirer des ressources naturelles de leur pays : contre le bois qu’il vend à Ounamon, comme antérieurement à d’autres émissaires égyptiens, le prince de Byblos exige un paiement très élevé en métaux précieux et en produits divers. Avant que l’accord ne se fasse entre les parties, les négociations sont longues et difficiles[176]. Ce n’est donc pas “moderniser” que d’imaginer une volonté des souverains de la 26e dynastie de ne pas se trouver à la merci d’une source d’approvisionnements extérieurs exclusivement phénicienne. Or, à cette époque, les Grecs de l'Est faisaient preuve d’un extraordinaire dynamisme commercial, et, jusqu'à la conquête de Cyrus, ils étaient plus ou moins dans la mouvance lydienne, puissance traditionnellement alliée de l'Égypte[177]. Les bonnes relations entretenues avec Samos jusqu’à la veille de la conquête de Cambyse montrent la continuité de cette politique. Même si les Grecs n’avaient donc pas l’exclusivité du commerce extérieur de l’Égypte, ils en faisaient néanmoins une part très importante. L’empressement avec lequel semble avoir été rétabli l'ordre dans la perception des droits de douane par le “préposé à la porte des pays étrangers de la Grande Verte” (la zone ouest du Delta, celle du commerce grec) au début du règne d’Amasis suppose que les revenus de ces taxes étaient élevés, donc que le commerce était très actif[178].
Cependant, il faut encore aller plus loin, et expliquer aussi comment il se fait que l’Egypte, et cela antérieurement à Amasis, ait admis l’établissement d’un nombre important de résidents grecs. S’agissant de mercenaires, il est clair que c’est le besoin d'avoir sous la main en permanence de bons guerriers qui amène les pharaons, depuis Psammétique Ier, à faire appel aux Grecs. A quelle nécessité pouvait répondre l’acceptation de l'installation de Grecs autres que des mercenaires ? Comme on l’a rappelé, la différence entre le système économique et social de la Grèce et celui de l'Égypte était radicale. Naucratis, avec ses Grecs de l’extérieur et ses Grecs résidents sujets de l'Égypte, était ainsi un milieu osmotique, où les échanges entre les deux mondes se trouvaient largement facilités, puisque c’étaient avec des Grecs que les commerçants venus d’au-delà des mers pouvaient traiter. Les occupations des Grecs résidents de Naucratis ne nous paraissent donc nullement mystérieuses ! Un certain nombre d’entre eux étaient sans doute des commerçants en gros qui jouaient le rôle d’intermédiaires entre les Grecs de l’extérieur et les Égyptiens, susceptibles par exemple d’acheter rapidement sa cargaison à un commerçant rhodien ou chypriote, pour la revendre ensuite aux indigènes de la caste des commerçants ou à tel riche client amateur d’armes ou de vins grecs, et vice versa pour les produits égyptiens (blé, textiles, papyrus sans doute surtout)[179]. Les très nombreux décrets de proxénie que nous possédons montrent bien le besoin que les commerçants pouvaient avoir de trouver des correspondants dans les villes ou cités qu'ils fréquentaient. Ainsi, le décret athénien en faveur de Théogénès (IG, II2, 206, cf. supra) rappelle explicitement qu'il a rendu des services à Athènes, et que ses ancêtres et lui-même ont pris soin des Athéniens venant à Naucratis (1. 1 1-13). Dans un certain nombre d’occurrences, il semble bien que les proxènes n’aient été autres que les commerçants de la ville ou cité avec lesquels on entretenait des relations privilégiées. Comme on le verra, c’est sans doute le cas pour les proxènes naucratites que nous connaissons. C’est aussi probablement à sa bonne connaissance de ces activités d'intermédiaire (et des profits importants qu’elle permettait de dégager) que Cléomène de Naucratis, nommé gouverneur d’Égypte par Alexandre, dut de pouvoir monter sa fructueuse spéculation sur le commerce des grains[180]. Les activités artisanales, dont témoignent les petits objets de faïence fabriqués à Naucratis (si, toutefois, ils n’étaient pas produits par une main d’œuvre indigène), ainsi que les restes d’ateliers métallurgiques, laissent penser qu’un certain nombre d’autres résidents grecs étaient tout bonnement artisans[181]. Ne peut-on pas supposer aussi qu'il y avait dans la ville une importante activité de construction et de réparation navale ? Cela nous paraît assez logique, puisque Naucratis importait du bois de charpente pour les besoins de l’Égypte.
173
Austin 1970, 31 et n. 2-3, admet quelques activités artisanales, et, pour le ive s., à cause de Démosthène,
175
Il ne semble pas que la Syro-Phénicie soit restée sous le contrôle de l’Égypte après le règne d’Apriès (cf. l’intervention de Nabuchodonosor en Égypte en 568), voir Mallet 1893, 118 sq.. et 126. Sur le rôle d’intermédiaires des Phéniciens avec l'arrière-pays syro-babylonien, voir l’étude de Oppenheim 1967. 236-254. Deux documents d'Uruk, datés précisément de 551 et 550 a.C., montrent, entre autres, l’importation en Babylonie de quantités importantes de cuivre et de fer de “Yamana” (le cuivre vient peut-être de Chypre ou, comme le fer, de beaucoup plus loin, transporté jusqu’en Phénicie par des marchands ioniens). Nabuchodonosor Il avait donc toutes les raisons de mettre la main sur Tyr en 574. On note aussi l'importation d’alun égyptien (cf.
176
Nous utilisons la traduction de Lefebvre 1949, 204-220. Selon G. Lefebvre, si le manuscrit date de 950 a.C. environ, le récit “semble être la copie d'un original composé soit du vivant même d'Ounamon, soit peu de temps après sa mort, et inspiré directement d'un rapport officiel qu’Ounamon avait pu rédiger au retour de son voyage au Liban” (p. 204). Pour les négociations avec le prince de Byblos, voir 1, 1. 35 - 2.1. 40 env.
177
Cf. déjà les liens entre Psammétique Ier et Gygès, selon Radet 1893, 177-180. Alliance entre Amasis et Crésus, Hdt. 1.77.
179
Pour les produits exportés d'Égypte, voir Salmon 1965, 28-35. On comparera avec les produits qui servent à payer le bois du Liban dans les
180
Cf. déjà Andreades 1929, 15 sur ce point, à la suite de B. A. Van Groningen. Sur les manœuvres de Cléomène, voir Van Groningen 1933, 183 sq. Bibliographie récente sur Cléomène dans Goukowski 1978, 261, n. 84 [voir maintenant Le Rider 1997].
181
Trouvailles de scarabées de Naucratis dans le monde grec (ils étaient donc destinés à être vendus à l'extérieur) : von Bissing 1949, 1-2, Forschungen zur Geschichte und Kulturellen Bedeutrung der griechischen Kolonie Naukratis in Aegypten. Autres références dans Austin 1970, 31, n. 2. Si l'on en juge par l’intérêt porté aux productions de Naucratis par la stèle de Nectanébo, l'artisanat ne devait pas y être négligeable. Pour les scarabées égyptiens, dont une partie sans doute provient de Naucratis, trouvés dans la péninsule ibérique, cf. Gamer-Wallert 1978, 232-236.