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Mais de plus – et cela a été presque totalement négligé – les Naucratites pratiquaient eux-mêmes le grand commerce. On est habitué à considérer le commerce entre le monde grec et l’Égypte dans la perspective d'un aller-retour, avec les cités grecques comme point de départ et des Grecs (entendons “de l'extérieur”) comme opérateurs. Mais cette vision des choses, même si elle est fondamentalement juste évidemment, est tout de même incomplète. Ce ne sont pourtant pas les Égyptiens qui, par eux-mêmes, pratiquaient le grand commerce. Bien que le pays possédât des gens de mer, comme le montrent certains témoignages relatifs à la marine de guerre égyptienne, il ne semble pas que les emporoi égyptiens – s’il en existait – aient été nombreux tant à l’époque archaïque que classique[182]. Hérodote n’en parle pas. Le décret athénien qui accorde à des marchands chypro-phéniciens de Kition l’autorisation de bâtir un sanctuaire à Aphrodite (333 a.C.) lait bien allusion à des Égyptiens qui ont antérieurement obtenu le droit d’établir un sanctuaire d Isis. Mais il est vraisemblable que, pour l’essentiel, ces derniers étaient seulement des artisans ou commerçants de détail installés à Athènes[183]. En revanche, plusieurs témoignages montrent l’existence d’un commerce effectué par les résidents grecs de Naucratis. Ainsi en est-il de l'anecdote de Polycharme de Naucratis déjà mentionnée : κατὰ δὲ τὴν τρίτην πρòς ταῖς εἴκοσιν’Ολυμπιάδα ὁ ‘Hρόστρατος, πολίτης ἡμέτερος ἐμπορίᾳ χρώμενος καὶ χώραν πολλὴν περιπλέων, προσοχῶν ποτε καὶ Πάφῳ τῆς Κύπρου κτλ. “Durant la 23e Olympiade, Hérostratos, notre concitoyen, faisant du commerce et naviguant beaucoup, fit un jour relâche à Paphos, à Chypre”, avant de se rendre en Égypte, à Naucratis[184]. L'expression politès sous la plume de Polycharme (dont on ne sait pas à quelle époque il vivait) est bien entendu toute naturelle dans cette acception[185]. Si la date de l’anecdote est manifestement fausse, la dédicace d’une de ces statuettes chypriotes comme on en ajustement trouvé dans les fouilles de Naucratis nous paraît prouver à la fois l’authenticité et l’ancienneté de l’épisode, ou du moins de la situation qu’il décrit[186]. On a là la preuve de l’existence d’un commerce effectué par des Naucratites, à une date qui se situe vraisemblablement au vie s. Au reste, le décret Lindos, 16 app., qui, rappelons-le, date des années 440-420, accorde à Damoxénos, outre le titre de proxène et d’évergète, l’exemption de taxes à Lindos à l’importation et à l’exportation, en temps de paix et en temps de guerre. Le décret Lindos, 16, donne sûreté et neutralité à l'entrée et à la sortie des ports rhodiens. On pourra avancer l’objection qu’il peut s’agir là de formules purement honorifiques – c'est effectivement possible pour l'interprète de Lindos, 16, mais cela a toute chance de ne pas être le cas pour Damoxénos (cf. la clause prévoyant l’exemption de taxes à l'importation et à l'exportation), même si on ne peut avoir de certitude absolue. En tout cas, le fait qu’on puisse accorder de tels privilèges aux “résidents en Égypte” montre bien, au minimum, qu’on pouvait envisager de les voir utilisés par ces derniers. Dans le décret de proxénie athénien en faveur de Théogénès évoqué précédemment, la proposition visant à l'introduire devant l’assemblée (1. 14-16) et celle qui l’invite au prytanée (1. 35-36) supposent que Théogénès soit sur place à Athènes[187]. Il n’est pas très aventuré de supposer que c’est pour affaires. Le privilège d’enktèsis pour une maison qui lui est accordé (1. 23) s’accorderait bien avec l'idée exprimée dans les Poroi de Xénophon selon laquelle on doit attirer les marchands par toutes sortes de privilèges, réels et honorifiques[188]. Si Théogénès était bien un marchand, Athènes l’aidait dans ses affaires en lui permettant d’acheter un local, comme lui même et ses ancêtres avaient aidé les Athéniens – pour la plupart sans doute des marchands venus en Égypte pour acheter le blé dont la cité avait un si grand besoin. Dans le décret d’Ios dont nous avons admis l’authenticité, il n’est pas impossible que le personnage honoré soit un marchand (on ne saurait être plus affirmatif). En effet, la petite île d’Ios était, comme les autres Cyclades, fortement dépendante de l’extérieur pour son approvisionnement en blé et accordait des honneurs divers à ceux qui le lui facilitaient. C’est ce que montrent plusieurs inscriptions du début de l’époque hellénistique[189]. Un dernier témoignage s’offre à nous. Il s'agit d’un passage du Contre Timocratès de Démosthène, § 1 1-12. Le point de départ du litige est une saisie en mer Égée effectuée par une trière athénienne en route pour Halicarnasse, à une date qui doit être 335 ou 334[190]. Il semblerait que les chrèmata naukratitika dont il est question désignent à la fois le navire et sa cargaison (et non la cargaison seule). En ce cas, armateurs et marchands seraient tous des Naucratites. Ce témoignage confirme donc que, parmi les Grecs résidant à Naucratis, certains, dans une proportion qu’il est évidemment impossible de chiffrer, mais qui n’était pas nécessairement faible vu les possibilités offertes, pratiquaient le grand commerce. En résumé, l’essentiel de l’activité des résidents grecs de Naucratis devait être le commerce (ils jouaient ainsi le rôle d’intermédiaires avec les indigènes, ou ils étaient eux-mêmes grands commerçants, au reste sans que les deux occupations soient obligatoirement exclusives l’une de l’autre) et l'artisanat, auxquels devaient s’ajouter naturellement tous les “services” qu’on peut s’attendre à trouver offerts dans un port (hôtellerie, prostitution, etc.).

Au delà des bénéfices tirés des diverses taxes frappant le commerce et l’artisanat de Naucratis, les divers besoins des pharaons et de l'État égyptien auxquels pouvait répondre la communauté grecque de la ville justifient pleinement l’autorisation de son implantation : l'Égypte disposait ainsi de “ses” propres marchands et artisans en la personne des Grecs résidents de Naucratis, qui remplissaient donc le même rôle que les Phéniciens de Memphis, par exemple[191]. Établis dans le pays et y ayant fait souche, ils n’avaient évidemment rien à refuser au pharaon, alors que ce dernier, en cas de crise, pouvait avoir un besoin vital de certains produits stratégiques. C'est la raison pour laquelle il était important de ne pas dépendre de marchands et d’artisans véritablement étrangers au pays. En temps ordinaire, ces marchands installés en Égypte contribuaient aussi au maintien des relations avec le monde extérieur : ainsi en était-il, du temps d'Amasis, pour les relations avec Chypre soumise (si le tribut était perçu en nature, comme on peut le penser, il se posait un problème de transport, etc.).

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182

Il est sûr que l'Égypte possédait une flotte de guerre. Elle est attestée sous Néchao (Hdt. 2.159). Sous Apriès, la flotte égyptienne livre bataille aux Tyriens (Hdt. 2.161), et aux Chypriotes (Diod. 1.68), qu'Amasis parvient à soumettre (Hdt. 2.182). Mais les navires, fabriqués nécessairement avec du bois importé, devaient être de construction phénicienne ou grecque : les trières de Néchao étaient exclusivement phéniciennes pour Basch 1977, 1-10, cf. en part, l’utilisation par Néchao de marins phéniciens pour le périple de l'Afrique. Hdt. 4.42 ; l'auteur a raison de repousser l'idée de l'importation de trières de Corinthe (ou de Samos), mais pourquoi ces navires n’auraient-ils pas été aussi fabriqués par des Grecs en Égypte même ? – cf. les cales de navires dans le camp mercenaire grec de Stratopéda, Hdt. 2.154. De même devaient être phéniciens et grecs la plus grande partie des équipages, mais peut-être pas la totalité (cf. la mixité des forces terrestres où se côtoient mercenaires et Égyptiens). Alors que l’Égypte est soumise aux Perses, elle fournit à la flotte de Xerxès deux cents navires, avec des équipages (ou du moins des soldats embarqués) indigènes, selon Hdt. 7.89. Sur la flotte égyptienne, voir également, pour des époques plus anciennes, Casson 1971, 16-22 et 35-37.

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183

Tod2, 189, 1. 42-45. Cf. supra, § 2.2, à Athènes, la stèle funéraire du tisserand Hermaios, IG, II2, 7967. Dans le C. Athénogénès d'Hypéride, § 3, l’adversaire du parfumeur Athénogénès (la parfumerie était déjà l'activité de son père et de son grand-père, § 19) lui reproche son origine égyptienne, réelle ou supposée : le but était d'impressionner défavorablement le tribunal. Sur la mauvaise réputation des Égyptiens, voir Knorringa 1926. 56.

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184

Athénée 15 675f sq. Sur cette anecdote, cf. déjà supra, n. 19, n. 52, § 2.4 et n. 136.

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185

Sur Polycharme (FGrHist 640), Jacoby, FGrHist, IIIC, p. 187 : “Hellenist. Zed ?”

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186

Cf. supra, n. 19 et 52.

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187

[Pour la traduction de εἰς αὔριον, Nenci 1979, 7-10, comprenait “jusqu’au lendemain”, solution contestée par Lejeune 1991, 328-329, qui comprend “le lendemain”. Sur les invitations au prytanée, cf. en dernier lieu Spitzer 1994].

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188

Xén., Poroi, 2.1-7, et 3.3-4, avec en dernier lieu le commentaire de Gauthier 1976, chap. II et III. Sur IG, II2, 206, on verra déjà la remarque de Pečirka 1966, 46 : l'enklèsis seulement pour une maison (“for his own use, or for visits and business negotiations ?”) laisse supposer que le bénéficiaire n'entendait pas s'installer définitivement à Athènes.

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189

Ios : IG, XII.5, 1010, décret pour le Rhodien Antisthènès, un commerçant en blé très probablement [cf. chapitre IV]. Ibid., 1011, décret pour un agoranome qui s'est dévoué personnellement pour assurer l’approvisionnement en blé de la cité.

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190

Sur les raisons de cette saisie, voir déjà supra, n. 66, in fine. C'est l'interprétation de Glotz 1936, 253-254, reprise par Gauthier 1972, 221, n. 38 : c'est en effet parce que Naucratis est égyptienne, possession de Tachôs, donc ennemie du Grand Roi, auquel, à cette date, les Athéniens veulent plaire, que ce navire est saisi.

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191

Cf. Basch 1977, 3 et 9-10 en part. sur le rôle de ces artisans et marchands phéniciens, depuis le Nouvel Empire jusqu'à la 26e dynastie.