On nous permettra de revenir aux Mésaventures d’Ounamon pour illustrer notre propos. Ounamon avait été envoyé par le Premier prophète d’Amon, Hérihor, qui tenait le pouvoir à Thèbes, pour acheter le bois nécessaire à la réparation de la barque du dieu. En cette période de division de l’Égypte, il doit d’abord obtenir à Tanis l’agrément de Smendès et Tentamon, les régents de Basse Égypte. Il y parvient sans difficultés et s’embarque sur un navire phénicien que les régents ont mis à sa disposition (I. 1 sq.). Ses mésaventures avec l'équipage phénicien (1. 10-30), qui le vole et qu’il vole, ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles du “Cretois” de l’Odyssée, 14.287-298, que le capitaine du navire phénicien qui l’a emmené d'Égypte en Phénicie veut ensuite vendre comme esclave, en saisissant ses richesses. Arrivé à Byblos, Ounamon obtient après une longue attente une entrevue avec le prince de la ville. Mais ce dernier se méfie de lui et lui lance (I, 55 sq.) : “Et où est-il le navire en bois de sapin que t’a donné Smendès ? Où est son équipage de Syriens ? Ne t'a-t-il pas remis à ce capitaine étranger dans l’intention qu’il te tue et qu’on te jette à la mer ?...” La réponse d'Ounamon met bien en lumière la manière dont l’Égypte considérait ceux qu’elle prenait à son service : “Mais n’est-ce pas un navire égyptien ? Ils forment bien un équipage égyptien ceux qui rament pour le compte de Smendès. Il n'a pas d’équipage syrien”. Pour Ounamon, l’équipage est donc juridiquement égyptien dans la mesure où le navire voyage pour le compte de Smendès[192]. Cet argument ne convainc guère le prince de Byblos, mais ce qui importe pour nous est de comprendre que ce sont des raisons au fond identiques qui font que, quelques siècles plus tard, les résidents grecs de Naucratis relevaient de la souveraineté égyptienne. Quant au Phénicien Ouerkatel auquel le papyrus fait allusion peu après (2, 1), et qui était manifestement un commerçant installé à Tanis avec le rôle d’intermédiaire pour les marchands sidoniens[193], il évoque irrésistiblement lui aussi la situation des Naucratites. Faute de pouvoir trouver en elle-même, du fait d’une structure économique et sociale totalement rigide, les moyens de pouvoir à certains besoins spécifiques, comme, de plus en plus, la guerre et le commerce extérieur, l’Égypte “importait” pour répondre à ces exigences des communautés étrangères de mercenaires, commerçants et artisans. Ces derniers, tout en relevant juridiquement de la souveraineté égyptienne, vivaient en surimposition dans un milieu indigène qui, de son côté, restait pour l’essentiel semblable à lui-même à travers les siècles. Ce qui était déjà valable, dans une certaine mesure, sous le Nouvel Empire, l’était bien davantage quelques siècles plus tard, aux époques archaïque et classique de notre chronologie du monde hellénique.
Chapitre II. Retour à Naucratis
La question du commerce avec l’Égypte, avec au centre le rôle de l’emporion de Naucratis, a continué à faire l’objet de débat dans la littérature scientifique la plus récente. Le moment paraît venu de tenter d’en dresser un bilan et, du même coup, de tester la validité des hypothèses émises dans notre première étude, mais aussi de faire de nouvelles propositions en fonction des données nouvelles qui ont été récemment publiées.
Du point de vue archéologique, le fait nouveau a été la reprise des fouilles sur le site de Naucratis par une équipe américaine. La tentative valait d’être faite mais, malgré des efforts méritoires, les conditions des fouilles – la plus grande partie du site antique est maintenant occupée par un lac – ne semblent pas avoir permis d’aboutir à des résultats nouveaux et décisifs sur l’histoire de la ville, de ses sanctuaires ou de sa vie commerciale à l’époque archaïque et classique[194]. Les céramiques d’époque archaïque et du ve s. se ramènent à peu de choses, et, pour les mêmes périodes, les restes d’amphores témoignent des importations bien connues en provenance du bassin égéen[195]. Même pour les éléments de base du plan de la ville, on reste encore largement tributaire des données de Petrie et Gardner. La critique du caractère égyptien de la partie sud de la ville, entreprise par W. D. E. Coulson, A. Leonard et N. Wilkie[196], devra être examinée dans la publication définitive.
Dans la lignée de ces travaux, mais sans pouvoir s’appuyer sur une documentation nouvelle, R. D. Sullivan a considéré que Naucratis aurait été d’abord une fondation militaire[197]. La chose est en réalité douteuse. Nous dirions plutôt qu’en ces hautes époques la séparation entre commerce à l’aventure et guerre piratique n’était sans doute pas aussi nette qu’elle le sera plus tard. C’est la raison pour laquelle aussi, même si on ne peut le prouver formellement, il semble toujours raisonnable d’admettre que les Naucratites avaient pu jouer un rôle militaire au moment de la “révolution nationaliste” et des combats entre Apriès et Amasis[198]. La dimension militaire de la présence grecque en Égypte du viie au vie s. reste en tout cas une réalité incontournable[199]. R. D. Sullivan considère aussi qu’il faudrait faire remonter la première présence grecque à Naucratis à la première moitié du règne de Psammétique Ier plutôt qu’à la fin de son règne, s’appuyant en particulier sur la synchronie avec la céramique du site de Vroulia, à l’extrémité sud de l’île de Rhodes[200]. Vroulia paraît avoir joué le rôle d’un petit port de relais sur la route de l’Orient et de l’Égypte. Pour K. F. Kinch, le fouilleur du site, Vroulia aurait été fondée vers 700 a.C. et abandonnée dans la première moitié du vie s.[201] Cependant, I. Morris a récemment proposé pour Vroulia des dates plus basses et plus resserrées, entre 625 et 575[202]. On voit que, même en se fondant sur les témoignages archéologiques vrouliens, il reste difficile de faire remonter la présence grecque à Naucratis au-delà des dernières décennies du viie s.
Du côté de la recherche égyptologique, on insiste aujourd’hui plus que jamais, au contraire des travaux de l’équipe américaine, sur la présence égyptienne à Naucratis. Certains petits objets trouvés à Naucratis sont indubitablement antérieurs à la 26e dynastie et remontent à la période xe-viiie s.[203] Selon J. Yoyotte, le nom de la ville de Naucratis serait même une transposition en grec du nom égyptien Nokradj, cl non l’inverse[204]. Quoi qu’il en soit effectivement, on sera d’accord avec J. Yoyotte sur l’intérêt particulier de trois petites stèles à décor et inscrites provenant très probablement de Naucratis ou d’une zone proche de Naucratis. La première (Berlin 7780) date du règne d’Apriès (an 2 ou an 12, ce pharaon régnant entre 589 et 570), où Amon-Rê-Baded figure dans le décor avec Mont dame d’Isherou : or, Amon-Rê-Baded a fait l’objet d’une dédicace de Ptolémée Ier ou Ptolémée II sur un tronçon d’obélisque provenant de Naucratis qui nomme le lieu saint appartenant au dieu “le Beau Château”, tandis qu’un manche de sistre (Louvre E 6268) porte deux inscriptions, l’une en l’honneur d’Amon-Rê “qui préside au Beau Château”, l’autre pour Mout, ce qui, ajouté au parallèle des formulaires avec les deux autres dédicaces, conforte l’hypothèse d’une provenance naucratite[205]. La seconde (Le Caire 14/2/25/2) est une stèle de l’an 3 d’Amasis (soit 567), qui honore Amon-Rê, “seigneur du Beau Château”, et a donc toute chance de provenir de Naucratis[206]. La troisième (Ermitage 8499), de l’an 16 d’Amasis (soit 554 a.C.), qui représente Horus, Isis et un pharaon coiffant la couronne d’Osiris, est l’œuvre d’un “homme de Nokradj”, la dédicace étant faite dans le village “Le Mur-de Pekher(y), sur le territoire de Sais”, certainement tout près de Naucratis[207]. Comment ne pas faire un parallèle entre cet “homme de Nokradj”[208] et “l’Égyptien de Naucratis” de la stèle Lindos, 16, de la fin du Ves. ? La convergence entre les deux sources, l’une égyptienne, l’autre grecque, est tout à fait instructive. L’existence d’une communauté égyptienne à Naucratis est hors de doute. De même, on doit supposer avec J. Yoyotte qu’il est possible qu’un temple d’Amon-Rê-Baded ait prospéré à Naucratis dès la 26e dynastie.
192
On ne peut suivre l’interprétation de Théodoridès 1975, 87-140, et p. 104 sur ce point. L’auteur cite un fragment des
194
Voir Coulson & Leonard 1981 et surtout Coulson 1996, avec bibliographie des publications préliminaires qu’il est donc inutile de reprendre ici (sauf pour Coulson
195
2 tessons de céramique chiote archaïque contre 1895 des époques ultérieures (Coulson 1996, 19). quelques tessons de céramique à décor pouvant remonter au ve s. (selon les éditeurs, cf.
198
Voir notre analyse d’Étienne de Byzance,
199
Il faut cependant adjoindre à la documentation ancienne sur laquelle s’appuie R. D. Sullivan la statuette inscrite datant du règne de Psammétique Ier, sur laquelle cf. infra.
200
R. D. Sullivan in Coulson 1996, 177-195. Sur la date de la fondation, voir remarques chap. I, n. 19. L’idée que Naucratis aurait été une fondation milésienne, selon le point de vue de Strabon 17.1.18, critiquée chap. I. 51, est une nouvelle fois combattue par Drijvers 1999, avec des arguments qui, faute d’être nouveaux, sont du moins correctement présentés (mais la bibliographie est sérieusement lacunaire).
204
Yoyotte 1991/2, 640-642. L’hypothèse (qui remonte à H. De Meulenaere en 1951, cf.
208
J. Yoyotte, sur le conseil d’O. Masson, était tenté de voir un patronyme grec dans la définition “homme de GRVS” que la stèle donne du personnage, qui en revanche porte lui-même un nom théophore de la déesse Neith,