On relèvera, si nécessaire, qu’il n’est pas étonnant de voir un Égyptien porter en même temps un nom grec. La mention, à l’accusatif, de [---]αν Πυθέω Αἰγ[ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος] (Lindos, 16, 1. 2-5) où nous avons montré qu’il fallait voir un Égyptien de Naucratis, et non un Éginète[209], trouve aisément des parallèles. Le phénomène du double nom est bien attesté dans l’Égypte ptolémaïque[210]. On pourrait cependant objecter que le contexte est trop tardif. Mais on rencontre ce phénomène à Athènes au IVe s. avec le fameux décret pour le roi Abd Aštart de Sidon, qui, dans le décret attique en sa faveur, porte le nom de Stratôn[211]. En outre, de manière plus banale et encore plus significative, on le rencontre par exemple aussi dans des bilingues d’Athènes ou du Pirée, où des Phéniciens de Kition portent dans l’inscription en grec le nom de Νουμήνιος, “Nouvelle Lune”, et dans l’inscription phénicienne correspondante, le nom de Benhodes, “Fils de la Nouvelle Lune” (IG, II2, 9034) ou de Mahdas, “Nouvelle Lune” (IG, II2, 9035)[212].
Enfin, même s’il n’y est pas directement question de Naucratis, on soulignera l’importance de la publication d’un registre douanier de la satrapie d’Égypte, publié par B. Porten et A. Yardeni, et qui a fait l’objet d’un commentaire historique détaillé de la part de P. Briant et R. Descat[213]. Le texte est daté de la 11e année de règne d’un pharaon perse et diverses raisons de formulaire et de paléographie incitent à le dater de la première moitié du ves. Cependant, entre la 11e année de règne de Xerxès (475) et la 11e année de règne d’Artaxerxès Ier (454), un certain doute subsiste encore dans l’esprit des commentateurs. Les premiers éditeurs ont préféré la date haute, entre autres raisons parce que les années 450, celles de l’expédition athénienne en Égypte, leur ont paru trop troublées pour le contexte apparemment tout à fait pacifique du registre de douane[214]. Tout en insistant sur l’incertitude qui leur semble subsister, P. Briant et R. Descat considèrent en revanche que rien ne permettrait d’exclure une date sous Artaxerxès Ier et concluent que la question devrait rester ouverte[215].
On reviendra sur la question de la chronologie, mais auparavant, il faut analyser brièvement le contenu même du document. Le registre répertorie pour chaque entrée le nom du capitaine suivi de ce qui est manifestement son ethnique. Un récapitulatif donne respectivement 36 navires ywny psldrsy et 6 navires kzdry. Ces derniers sont très probablement des Phéniciens ou des gens d’une cité de la côte de Palestine, mais que l’on ne peut identifier clairement[216]. C’est ici qu’il convient de souligner l’intérêt majeur de l’identification d’ethnique effectuée par P. Briant et R. Descat, qui ont reconnu sous ywny psldrsy des “Ioniens” de Phasélis[217]. Il convient de suivre et d’exploiter cette piste qui constitue en fait une clé essentielle pour l’analyse du document.
Phasélis était cette cité située du sud de l’Asie Mineure, aux confins de la Lycie et de la Pamphylie[218], qui jouait pour le monde grec un rôle de plaque tournante dans le commerce avec l’Égypte et l’Orient. On a vu qu’elle faisait partie de l’Hellénion de Naucratis (Hdt. 2.178), ce qui montre l’importance de son commerce dès les années 560 au moins[219]. Dans une monographie consacrée au monnayage phasélitain allant de l’époque archaïque à l’époque hellénistique, Chr. Heipp-Tamer a dressé la liste des trésors où apparaissent des monnaies de Phasélis de la fin de l’archaïsme et du début de l’époque classique[220]. Elle a ainsi pu insister sur le fait que sur les sept trésors en question, quatre sont des trésors égyptiens : Demanhur, daté c. 500 a.C. (IGCH, 1637) ; Benha El Asl, c. 485 a.C. (IGCH, 1640) ; Asyut, c. 475-460 a.C. (IGCH, 1644) et Zagazig, date d’enfouissement discutée entre c. 470 et après 450 (IGCH, 1645)[221]. Chr. Heipp-Tamer a aussi relevé que Demanhur, Benha El Asl et Zagazig sont des trésors du Delta, les deux premiers sites étant respectivement à c. 20 et 10 km de Naucratis, Zagazig étant en revanche dans l’Est du Delta. Elle a en outre souligné que le quart des exemplaires connus du groupe archaïque 3.1 de Phasélis provient d’Égypte[222].
Un épisode fameux de la Vie de Cimon de Plutarque (12.3-4) rapporte comment cette cité, qui jusqu’à la campagne de l’Eurymédon était restée fidèle à la Perse, dut subir un siège de la part des forces d’Athènes et de ses alliés. Plutarque rapporte ainsi comment les Phasélitains communiquèrent avec leurs amis chiotes, qui faisaient partie de l’armée de Cimon puisque Chios était la principale cité alliée d’Athènes en mer Égée : finalement, les Phasélitains furent ainsi convaincus d’abandonner la cause perse et de se ranger au côté des alliés. C’est un peu plus tard que les Phasélitains reçurent d’Athènes des privilèges judiciaires qui intéressaient directement leurs commerçants, puisque la convention qu’ils conclurent avec Athènes mentionne les conflits d’affaires qui devaient être réglés dans les mêmes termes que selon les conventions entre Athènes et Chios[223].
209
Malgré Figueira 1988, 543-551, sur lequel voir en détail nos arguments in Bresson 1991, on ne peut envisager qu on ait ici allaite à un Αἰγǀινάταςǀ ἐγ Ναυκράτιος. Trois arguments principaux montrent que la restitution Αἰγǀύπτιοςǀ ἐγ Ναυκράτιος est hors de doute : le parallèle de formulaire dans l’inscription d’Athènes de [Ἑ]ρμαῖος Αἰγύπǀτιος ἐχ Θηβῶν
212
Cf. les nº 56 et 57 du catalogue de Bäbler 1998, 243-245, avec comm. détaillé. En ce cas, il y a jeu sur le signifié “Nouvelle Lune”.
217
Les premiers éditeurs avaient naturellement identifié les Yawan.
219
Sur Phasélis, voir déjà notre commentaire chap. I, 42 et n. 114. Pour une présentation générale de la cité et de son commerce, cf. Ruge 1938, D. J. Blackman in Schäfer 1981,31-33 et Heipp-Tamer 1993, 15-20.
221
Voir Heipp-Tamer 1993, 33-34 pour la chronologie de trésors trésors égyptiens et des trésors du Levant. Les trois autres (pour reprendre les appellations maintenant traditionnelles) sont Antilibanon (