C’est dans ce cadre, semble-t-il, que l’on peut mieux comprendre le sens du registre douanier d’Égypte. Ce n’est certainement pas un hasard si les commerçants “ioniens” fréquentant l’Égypte qui apparaissent dans l’année 11 sont exclusivement des Phasélitains. Il faut une date où Phasélis soit la seule cité grecque dont les commerçants puissent gagner l’Égypte, et l’on voit immédiatement que cette date est 475. A ce moment, en effet, non seulement Phasélis n’était pas en guerre avec l’empire perse mais elle en était sujette. En revanche, les ressortissants des autres cités grecques étaient nécessairement exclus des ports de l’empire, ceux des grandes cités de Grèce d’Europe depuis la révolte de l’Ionie (499) et ceux de la côte ouest de l’Asie Mineure depuis 479 et la deuxième révolte contre la Perse. Plus tard, en 455, Phasélis était passée du côté d’Athènes et, à leur tour, ses ressortissants ne pouvaient donc qu’être considérés commme ennemis. A fortiori, le contexte de guerre acharnée dans le Delta entre 459 et 454 exclut encore davantage que le registre douanier puisse dater de 455 : car même si, peut-être, les pertes finales des forces d’Athènes et de ses alliés ont été un peu moins importantes qu’on ne l’a pensé jusqu’ici (“seulement” 70 ou 100 trières peut-être, soit le chiffre tout de même considérable de 14 000 à 20 000 hommes[224],) l’ampleur et la continuité des opérations ne font aucun doute.
Seule cité grecque d’Asie Mineure ou de Grèce d’Europe à commercer avec l’Égypte entre 479 et la bataille de l’Eurymédon, donc en situation de monopole de fait, Phasélis dut trouver bien des avantages dans sa situation, même si elle résultait d’enchaînements de circonstances qu’elle n’avait ni voulues ni maîtrisées. On comprend donc que les Phasélitains n’aient pas été trop pressés de passer dans le camp athénien : leurs intérêts commerciaux étaient prioritairement dans les trafics avec Chypre et l’Orient sous contrôle achéménide et ils avaient beaucoup à perdre à changer de camp. Il n’est même pas aventuré de penser que la convention judiciaire que leur accordèrent un peu plus tard les Athéniens, avec sur ce point le statut d’allié privilégié au même rang que les Chiotes, ait été conçue par les Athéniens comme une compensation pour les pertes qu’ils avaient subies dans leur commerce avec l’Orient : après leur passage dans l’alliance athénienne, les Phasélitains avaient nécessairement dû réorienter leur activité vers le commerce d’intermédiaires sur les marchés égéens, à l’instar du rôle qu’on leur voit jouer plus tard au ive s.
C’est ici le lieu d’ouvrir une parenthèse pour justifier cette vision des choses. On peut être tenté de penser que la guerre n’interrompait pas les échanges commerciaux[225]. En réalité, on ne doit pas douter qu’en cas de conflit, aussi bien pour le monde des cités que pour l’empire perse, la règle officielle était bien en principe la fermeture à l’adversaire. On doit cependant faire une distinction entre les commerçants et les objets de commerce. Dans le cadre de la Grèce des cités, l’état de guerre impliquait ipso facto l’arrestation de tous les ressortissants considérés comme ennemis. Dans les contrats commerciaux du ive s., on prévoit une clause indiquant de ne pas faire escale dans les ports où l’on peut exercer un droit de saisie contre la cité où a été conclu le contrat[226] : a fortiori va-t-il de soi qu’en cas de guerre il était impossible de fréquenter les ports du territoire ennemi. Nous avions souligné que les clauses d’inviolabilité et de neutralité (ἀσυλεὶ καὶ ἀσπυνδεί) concernaient les cités alliées de cités en conflit, mais pas les cités en conflit elle-mêmes[227]. Pour ce qui est des produits provenant du pays adverse, on voit que les cités pouvaient aussi prohiber les denrées venant de pays considérés comme hostiles, ou, en cas de guerre, déclarés ennemis. Le cas le plus net est évidemment celui de l’empire athénien, qui, du fait de sa structure, ses intérêts et ses méthodes de guerre et de gouvernement, fut capable de mener de véritables guerres commerciales contre les cités récalcitrantes à son autorité, au premier chef Mégare, épisode qui fut le casus belli de la Guerre du Péloponnèse[228].
Pour ce qui est des relations entre la Perse et les cités grecques, au moins s’agissant des hommes, il ne doit faire aucun doute que le principe de base était le même. Les commerçants grecs originaires de cités qui étaient en guerre avec la Perse y étaient donc sans aucun doute traités en ennemis. Jusqu’à la paix de Callias (449)[229], il va de soi que, sauf arrangement obtenu localement par quelque pot de vin à un représentant de l’autorité, tout commerçant venant d’Athènes ou d’une cité alliée d’Athènes qui se serait risqué dans un port tenu par l’empire achéménide aurait été immédiatement arrêté comme ennemi. Les marchands étaient naturellement considérés comme des espions potentiels et cela seul aurait pu suffire à justifier leur arrestation. En 491, pour connaître l’état des forces adverses, les Grecs coalisés durent envoyer des espions dans le camp perse, ce qui montre que les autres sources d’informations n’étaient pas disponibles[230]. Dans les situations de conflit, seuls les neutres pouvaient fournir des renseignements sur l’adversaire. Ainsi, en 397/396, alors qu’ils étaient en guerre avec la Perse, c’est par l’intermédiaire d’un Syracusain du nom d’Herodas, qui se trouvait en Phénicie avec un armateur, que les Lacédémoniens apprirent que le roi et Tissapherne étaient en train de préparer une grande expédition navale[231].
Contre cette manière de voir, on pourra cependant invoquer une anecdote rapportée par Hérodote (7.147). L’affaire se situe en 480, au moment où Xerxès faisait passer son armée en Europe. Alors qu’il se trouvait à Abydos, le roi vit des navires chargés de grain passer l’Hellespont, en route pour gagner Égine et le Péloponnèse. Or, selon Hérodote, au lieu de les faire saisir, il les laissa passer, au motif qu’ils se rendaient où ils allaient eux-mêmes, et en considérant que son armée aurait elle-même besoin de grain lorsqu’elle serait dans ces régions. En fait, le propos de Xerxès fait écho au dialogue entre le roi et son oncle Artabane, qui lui avait montré les dangers de pénurie de grain pour une armée aussi nombreuse, à quoi Xerxès avait répondu que son armée trouverait sur place la nourriture dont elle aurait besoin, car la Grèce n’était nullement un pays de nomades mais un pays de producteurs de blé (Hdt. 7.49-50).
Quelle qu’ait été l’attitude effective de Xerxès, il paraît clair qu’on à ici affaire à un logos sur l’hybris, la démesure de Xerxès, qui se voyait déjà maître de la Grèce d’Europe avant même d’avoir livré bataille. L’anecdote doit être mise au rang de celle qui veut que Xerxès ait fait frapper de verge l’Hellespont (voire l’avoir marqué au fer rouge) parce qu’une tempête avait détruit son premier pont de bateaux (Hdt. 7.56) ou refusé de tenir compte des prodiges inquiétants qui s’étaient manifestés lorsque l’armée était passée en Europe (Hdt.7.57). Il faut plutôt admettre que les Perses n’avaient pas coupé la route du blé venant du Pont Euxin parce qu’ils comptaient bien ainsi contribuer au ravitaillement de leur armée en marche vers le Sud de la Grèce, avec il est vrai le risque qu’une partie des navires, une fois passé l’Hellespont, ne gagnent pas le port qu’on leur avait signifié de rejoindre mais éventuellement leur destination initialement prévue, c’est-à-dire les cités tenues par les Grecs coalisés[232]. Au demeurant, on relèvera que la première réaction des conseillers de Xerxès en voyant arriver des navires susceptibles d’aller ravitailler Égine et le Péloponnèse avait été de les tenir pour “ennemis” et de se tenir prêts à les saisir[233] : il ne leur manquait plus que l’ordre du roi, ce qui montre assez ce qu’était la pratique ordinaire. C’est le contrordre de Xerxès, dont on a vu qu’à notre sens il fait partie du logos d’Hérodote sur l’hybris de Xerxès, qui, par son caractère exceptionnel, méritait selon Hérodote de retenir l’attention. En matière d’attitude observée à l’égard de commerçants originaires de pays ennemis, on ne devra donc nullement opposer à une attitude rigoureuse des Grecs un supposé “libéralisme” perse : tout indique que, pour les Grecs comme pour les Perses, commerçant ou pas, tout ressortissant du pays avec lequel on était en guerre était traité en ennemi.
227
Supra chapitre I, 29 et n. 66. Xénophon (
228
Cf. infra chapitre VI, 126-127, ainsi que Pébarthe 2000, et aussi supra chapitre I, 29, n. 66, avec l’analyse de la saisie des produits naucratites au moment des hostilités contre l’Égypte indépendante au ive s.
229
Nous ne remettons pas en cause l’existence de la Paix de Callias. Sur ce problème très discuté, cf. en dernier lieu la mise au point de P. Briant, in Briant & Lévêque. 1995, 65-68.
230
Hdt. 7.146-147 : ces espions se font prendre et torturer mais Hérodote veut que Xerxès les ait malgré tout fait renvoyer chez eux après avoir vu tout ce qu’ils voulaient voir pour mieux frapper de terreur ses adversaires.
Il n’est guère possible de savoir si la chose est vraie ou purement inventée. On doit cependant noter qu’elle entre parfaitement dans le
231
Xén.,
232
Techniquement, trois ouvertures avaient été ménagées dans le pont permettant aux “navires de petite taille” (πλοῖα λεπτά) de franchir l’Hellespont dans un sens ou dans un autre (Hdt. 7.136). Le contrôle des navires pouvait donc s’effectuer sans difficulté.
233
Hdt. 7.147 : Οἱ μὲν δὴ πάρεδροι αὐτοῦ ὡς ἐπύθοντο πολέμια εἶναι τὰ πλοῖα, ἕτοιμοι ἦσαν αἱρέειν αὐτά, ἐσβλέποντες ἐς τὸν βασιλέα ὁκότε παραγγελέει. Rien ne dit que des