Il est vrai que, apparemment, la documentation archéologique n’incite pas à penser que les choses étaient aussi tranchées. En réalité, avec des modalités pratiques qui méritent une justification particulière, la guerre nuisait directement aux échanges commerciaux. Les échanges entre le monde grec et le monde oriental à la fin de l’archaïsme et au début de l’époque classique ont à cet égard une valeur exemplaire. Si, en valeur, la céramique ne représentait qu’un élément marginal du commerce international, elle constitue néanmoins un marqueur précieux de l’intensité des échanges. Or, avec des rythmes divers, des céramiques attiques n’ont pas cessé d’être importées au Proche Orient et en Égypte, même à l’époque des Guerres Médiques[234]. Cette constatation paraît être en contradiction avec le principe posé précédemment. En effet, une telle continuité laisse supposer que les échanges entre Athènes et le monde tenu par les Perses n’étaient pas interrompus. Mais ces échanges n’impliquent aucun contact direct entre des commerçants athéniens et les ports de l’Orient achéménide. A cette époque, les commerçants ioniens jouaient un rôle décisif dans les échanges. De 545 à 479, sauf pendant la douloureuse parenthèse de cinq années de la Révolte de l’Ionie (entre 499 et 494), les cités ioniennes n’ont pas cessé de faire partie de l’empire perse. On ne doit pas douter que c’est par leur intermédiaire que purent se poursuivre les trafics entre le monde égéen, Athènes incluse, et les ports sous contrôle achéménide.
En revanche, dans le deuxième quart du ve s., entre c. 475 et 450, on constate une chute brutale des importations céramiques en Syro-Phénicie et à Chypre, un peu moins marquée seulement en Égypte[235]. Au même moment, l’arrivée d’argent grec se tarit[236]. Cette chute brutale des importations de céramiques et d’argent ne doit pas étonner[237]. Avant la reprise marquée après 450, elle correspond trop bien à la conjoncture politique de ces années pour qu’on puisse douter que la sortie de l’empire de l’ensemble de la Grèce d’Asie et la poursuite de la guerre aient eu pour conséquence l’interruption presque totale des échanges entre le monde grec égéen et le monde oriental tenu par la Perse. C’est tout simplement le contexte de guerre qui rendait impossibles les contacts directs ou indirects entre les cités de l’alliance athénienne et les ports de l’empire achéménide, faisant chuter de manière très importante l’arrivée des produits venant du monde égéen, dont la diminution des arrivages de céramique attique n’est que l’élément révélateur, et, de même, les taxes en argent versées par les commerçants. L’affaiblissement des cités d’Ionie dans cette période est certes d’abord lié aux suites de l’échec de leur révolte de 499-494, mais aussi aux conséquences de leur choix politique de 479 de quitter le camp perse : ce faisant, dans un contexte de guerre prolongée, elles s’étaient tout simplement privées elles-mêmes de leurs partenaires orientaux naturels qui, quant à eux, devaient par force rester encore dans l’empire. Les tentatives pour libérer Chypre ou pour provoquer la sécession de l’Egypte étaient donc aussi de l’intérêt direct des cités grecques d’Asie Mineure, qui auraient pu ainsi retrouver leurs partenaires naturels et on comprend qu’elles se soient fortement engagées dans ces opérations[238]. Après la déroute de 454 en Égypte et malgré les ultimes succès à Chypre en 449, l’échec de cette politique était patent. La Paix de Callias fut donc sans doute accueillie avec soulagement par les cités commerçantes d’Asie Mineure, mais entre temps Athènes était devenue une énorme puissance avec laquelle il n’était plus question de pouvoir se comparer. La guerre avait donc des effets directs sur le commerce et sur la prospérité des cités, comme le montre aussi la chronologie des exportations d’amphores de Chios au ve s. (Lawall 1998).
Le rôle de Phasélis apparaît maintenant en pleine lumière. Depuis 479 et jusqu’à la période 469-466, soit une douzaine d’années après la deuxième Révolte de l’Ionie, seule Phasélis continua à faire partie de l’empire. Il n’est pas très difficile d’imaginer comment des commerçants de cités grecques appartenant à l’alliance athénienne purent encore faire passer en contrebande à leurs vieux amis et partenaires phasélitains quelques produits qu’ils pouvaient souhaiter se procurer – mais évidemment les quantités ne pouvaient qu’être minimes. Certes, du côté perse, rien ne prouve qu’on ait à proprement parler banni tous les produits venus de l’autre côté de la mer, argent, métal ou bois par exemple, qui pouvaient même au contraire être utilisés dans la guerre comme matériaux stratégiques. Il se peut que l’empire perse ait eu sur ce point une attitude plus souple que l’empire athénien, où la pression commerciale était une véritable arme de guerre. L’origine des produits importés n’est pas indiquée dans le registre de douane de 475, ce qui peut laisser supposer qu’elle n’intéressait pas les contrôleurs de douane. Mais l’absence de la quasi totalité des intermédiaires grecs dans les ports orientaux eut manifestement les plus sérieuses conséquences sur les volumes échangés, qui, pendant le deuxième quart du ve s., tombèrent à un niveau dérisoire.
De la sorte, on peut aussi se faire une tout autre image de ce que fut le commerce égyptien et le rôle de Naucratis dans la longue période de guerre du début du ve s. Le fonctionnement de l’Hellénion fut à coup sûr paralysé à l’époque de la révolte de l’Ionie, entre 499 et 494 (et même 493, pour la (in ultime de la révolte). Il fut certainement de nouveau entravé entre 479 et 469-466, et même paralysé entre 469-466 et 449, avec la réserve qu’entre 459 et 454 il est fort probable que la communauté grecque de Naucratis ne dut pas manquer de nouer des contacts avec les forces d’Athènes et de ses alliées, qui représentaient une aubaine commerciale de premier ordre. Pour le commerce égyptien et oriental, Phasélis assura seule une activité mininum à Naucratis jusqu’à ce que, entre 469 et 466, la cité passât à son tour dans le camp athénien. Lorsqu’Hérodote put visiter l’Égypte après la paix de Callias[239], le fonctionnement de l’Hellénion avait donc été réactivé selon les bases institutionnelles qu’Amasis avait autrefois fixées (toutefois naturellement sans la concentration du commerce grec à Naucratis depuis la conquête de Cambyse), mais après trente années qui avaient presque paralysé les contacts entre le monde grec “libre” et l’Égypte sous contrôle achéménide.
235
Perreault 1986,
236
Cf. supra 68 et n. 28 la chronologie des trésors d’Égypte et du Levant à cette période.
238
L’inscription Meiggs-Lewis, 34, témoigne de l’engagement des Samiens dans l’expédition d’Égypte.
239
Gill 1986 montre cependant que les deux dédicaces de Naucratis au nom d’un Hérodote sont l’une trop précoce et l’autre trop tardive pour avoir été faites par l’’historien d’Halicarnasse.