Enfin, le document douanier d’Égypte illustre de manière concrète les importations venant d’outre-mer, les principales importations étant les métaux (fer, bronze, étain), le bois (entre autres sous forme de planches et de rames), le vin, l’huile parfumée et la laine, et même peut-être des vases vernissés vides[240] (de la céramique attique ?). Surtout, on voit les prélèvements fiscaux en or et en argent exigés des commerçants grecs par le fisc royal, qui explique sans doute pour une bonne part l’introduction d’argent grec, souvent monnayé, en Égypte[241], et sans doute aussi dans d’autres régions de l’empire, comme on serait tenté de le penser d’après les trésors de Syro-Palestine contenant des monnaies grecques.
Dans une étude qui s’insère dans un vaste ensemble de travaux relatifs à la polis grecque archaïque et classique, Μ. H. Hansen s’est intéressé aux rapports entre les notions d’emporion et de polis, et s’est attaché plus particulièrement au cas de Naucratis[242]. Plusieurs des conclusions de notre article sur Naucratis[243] et de notre synthèse sur la notion d’emporion[244] y sont discutées. C’est ce débat engagé de la manière la plus courtoise par Μ. H. Hansen que nous voudrions ici poursuivre, tout d’abord en faisant le point sur la question de Naucratis près de vingt ans après la publication originelle, puis en replaçant le débat dans la perspective plus vaste de la définition et de la date d’apparition des emporia grecs.
Les conclusions de notre première étude portaient principalement sur trois points. Le premier était la distinction à établir entre résidents et passagers. Cette distinction est fondamentale et tout à fait évidente chez Hérodote 2.178-179, mais notre apport était de montrer que cette différenciation permettait d’expliquer deux documents du ve s. a.C., un décret de Lindos datant des années 440 ou 430 (Lindos, app. au nº 16) et un décret de la confédération rhodienne datant vraisemblablement de la période 412/411 - 408/407 (Lindos, 16), qui définissent le statut juridique des habitants de Naucratis, Grecs et Égyptiens. Le second était le fait que la gestion de l’Hellénion, le sanctuaire principal de la ville, était aux mains de neuf cités, et que c’étaient ces dernières, en tant qu’États, et non de manière informelle leurs représentants sur place, qui envoyaient périodiquement des délégués, les prostatai de l’emporion. On retrouvait donc là un fonctionnement de type amphictionique, bien connu en particulier pour l’amphictionie pyléo-delphique et sa gestion du sanctuaire de Delphes. Le troisième point était que Naucratis n’avait manifestement pas été une cité au moins jusqu’à la fin du ve s., la situation du ive s. étant plus incertaine.
Sur le premier point, si l’on s’accorde toujours à admettre comme essentielle la différence entre résidents et passagers, il est clair que l’importance des documents rhodiens pour la détermination du statut juridique de Naucratis jusqu’à la fin du ve s. n’a toujours pas été reconnue et c’est un point sur lequel il va falloir revenir. Pour ce qui est ensuite de la gestion du sanctuaire de l’Hellénion par des représentants des cités, et non par les marins et commerçants de passage à Naucratis originaires de ces cités, il semble que cette vision des choses soit maintenant acceptée[245]. C’est en fait surtout la question du statut de Naucratis et la question de savoir si cet établissement était ou non une cité qui semble avoir retenu l’attention. A nos yeux, cette question n’était pas centrale, ou plutôt la solution du problème découlait logiquement des analyses sur le statut juridique des résidents et des passagers.
Pour Μ. H. Hansen, Naucratis était une cité au moins dès l’époque d’Hérodote. En laveur de ce point de vue sont avancés quatre arguments principaux, mais dont aucun ne peut emporter la conviction.
— Le premier est fondé sur l’analyse des inscriptions et des monnaies de bronze. Tout le monde admet que Naucratis devint une cité au plus tard avec Alexandre. Le problème est donc de savoir si le passage au système civique précéda Alexandre.
Μ. H. Hansen évoque tout d’abord le “décret honorifique” de la fin du ive s. OGIS, 120, qui commence par ἡ πόλις ἡ Ναυκρατιτ[ῶν]. En réalité, même avec cette datation, l’inscription ne serait d’aucun secours car le problème demeurerait de savoir si l’inscription était ou non antérieure à Alexandre. Mais il y a plus grave : ce document, qui n’est pas un décret mais une dédicace en faveur d’un συγγραφοφύλαξ, date indubitablement de la période hellénistique, plus précisément de la période 181-146 a.C. selon W. Dittenberger[246]. Comment pourrait-il avoir le moindre intérêt pour le problème considéré ?
Est ensuite avancé l’argument des monnaies de bronze à légende NAY trouvées à Naucratis ou dans le voisinage de la ville. Pour Μ. H. Hansen, citant B. V. Head “they are undated, but ‘the style is that of the fourth century’” (avec citation de Head dans Hist. Num.2, 845). Dans notre première étude avait été rappelée l’existence de ces monnaies, portant la légende ΑΛΕ, qui nécessairement dataient de l’époque d’Alexandre[247]. Leur examen a été repris ex novo par G. Le Rider[248] : ces monnaies portaient (sans doute) au droit une tête d’Alexandre avec légende ΑΛΕ et au revers une tête féminine avec légende NAY. Elles montrent donc que Naucratis avait un monnayage à usage local à l’époque d’Alexandre mais ne sont évidemment en rien une preuve de l’existence d’une cité avant cette date.
On relèvera en revanche que, à la suite de E. T. Newell[249], G. Le Rider signale l’existence d’une obole d’argent aux types d’Athènes (avec une Athéna à l’œil de profil) et à la légende NAY, au lieu de ΑΘΕ. G. Le Rider suggère que cette émission pourrait également avoir été effectuée à l’époque de Cléomène, en même temps que les bronzes. On conçoit au reste aisément comment Cléomène maître de la satrapie d’Égypte aurait pu favoriser sa petite patrie et l’encourager à frapper monnaie. Cependant, G. Le Rider insiste aussi sur l’importance des émissions de tétradrachmes aux types d’Athènes, très vraisemblablement émis par les pharaons indépendants après 404[250], puis, à coup sûr cette fois, par Artaxerxès III et par les satrapes perses dans l’Égypte reconquise après 343[251]. On suggérera donc avec la prudence de rigueur que, du fait de la similitude des types, l’obole naucratite pourrait aussi avoir été émise à la même époque que les monnayages originaires d’Égypte imitant les monnaies d’Athènes. Si tel était le cas, on aurait éventuellement un argument positif en faveur de l’existence d’une communauté civique en Égypte au ive s. avant Alexandre. On voit combien l’argument est encore ténu, mais qu’en tout état de cause ce ne sont pas les bronzes qui l’apportent.
— Μ. H. Hansen insiste aussi sur le fait qu’Hérodote 2.178 fait usage du terme polis lorsqu’il mentionne Naucratis. Or, selon lui, même si en l’occurrence manifestement c’est le sens de “ville” qui est le bon, Hérodote n’aurait pas employé ce mot si cette ville n’avait pas aussi été une cité, agissant en cela, toujours selon M. Hansen, comme les autres auteurs d’époque classique : telle est la lex Hafniensis qui est avancée pour justifier cette proposition[252]. Plusieurs arguments peuvent être opposés à ce point de vue.
245
Accord : Bowden 1996, Hansen 1997c, 93. Une seule voix discordante mais sans argument exprimé, ce qui réduit la portée de la critique, Salles 1994, 291.
246
Sur le personnage honoré, Ἡλιόδωρος Δωρίωνος, Peremans & Van’t Dack,