— Reste enfin le cas d’un passage d’Athénée (4 149d) où se trouve cité un texte relatif aux fêtes de Naucratis, œuvre d’un auteur nommé Hermeias. A Naucratis, on faisait un banquet au prytanée lors des fêtes anniversaires d’Hestia Prytanitis et aux Dionysies, ainsi que lors de la fête d’Apollon Kômaios, tout le monde revêtant alors une robe blanche, que dit-il “jusqu’à aujourd’hui on appelle vêtements prytaniques”. Athénée décrit ensuite les rites et pratiques alimentaires liées à ces fêles, puis fait diverses allusions à l’usage du prytanée pendant le reste de l’année (on peut y banqueter quand on le souhaite et son accès est interdit aux femmes).
Pour ce qui est de cet Hermeias anonyme, Μ. H. Hansen considère qu’il s’agit d’un auteur du ive s., Hermeias de Méthymna[263]. Athénée connaît plusieurs Hermeias : l’un de Méthymna, un historien du ive s. a.C., l’autre de Kourion, un poète iambique du iiie s. a.C., un troisième de Samos, auteur d’un erôtikos logos qui vécut c. 200 a.C.[264] Pour Μ. H. Hansen, l’historien est un meilleur candidat que le poète et le rhéteur et le lien doit être avec Hermeias de Méthymna, car le sanctuaire d’Apollon Gryneios, en Éolide, n’était pas très éloigné de Méthymna, en Éolide aussi. Les allusions au prytanée montreraient qu’à cette époque, et depuis longtemps (cf. μέχρι καὶ νῦν), les Naucratites disposaient d’un prytanée – donc qu’ils constituaient bien une cité depuis l’époque archaïque.
Hermeias de Méthymna est l’auteur d’une histoire de Sicile en 10 ou 12 livres[265]. Il est effectivement bien possible qu’il ait vécu au ive s. On notera cependant avec Μ. H. Hansen lui-même que F. Jacoby n’incluait pas le fragment en question dans ses FGrHist. Remarquons cependant que cet Hermeias connaissait fort bien Naucratis, pour en décrire aussi bien les rites et usages. C’est cela qui a retenu l’attention d’Athénée, lui aussi originaire de Naucratis. Le sanctuaire d’Apollon Gryneios était assez célèbre et son importance régionale ne saurait être niée[266]. Un oracle du dieu apparaît dans une inscription de Caunos du ier s. a.C.[267] Bien qu’on ne puisse exclure totalement qu’il ait existé depuis des époques anciennes, cet oracle ne paraît avoir connu une certaine vogue qu’à l’époque hellénistique et à la haute époque impériale. L’Hermeias qu’Athénée peut citer sans mentionner son ethnique, qui tout en écrivant un traité sur Apollon Gryneios connaît si bien Naucratis, est-il donc vraiment Hermeias de Méthymna, comme le voudrait Μ. H. Hansen ? Ne pourrait-il être le poète de Samos ? Ou bien encore – on tiendrait là la raison pour laquelle son ethnique n’aurait pas été donné par son compatriote – un auteur qui serait resté inconnu mais qui, comme Athénée, aurait été lui aussi un Naucratite ? En tout cas, le style d’antiquaire et le μέχρι καὶ νῦν, par référence au lointain passé de la cité, paraissent devoir mieux convenir à quelque écrivain de la basse époque hellénistique ou du haut empire qu’à un auteur d’époque classique. On se gardera donc d’y voir la preuve de l’existence d’un prytanée civique au ive s. (même si cela n’interdit pas de penser qu’il ait pu y en avoir un à cette date), mais surtout de conclure qu’un prytanée aurait existé dès l’époque archaïque, donc que la communauté grecque de la ville aurait été une cité dès l’époque archaïque.
Faute de ce que nous considérions pouvoir être une preuve définitive, et tout en penchant pour l’idée que le changement de statut ne s’était effectué qu’avec l’arrivée d’Alexandre, nous avions laissé la question ouverte, car l’existence de l’ethnique nous paraissait être une condition nécessaire mais pas suffisante, pour conclure de manière certaine à l’existence d’une cité au ive s. du fait des particularités du cas de Naucratis. L’obole dont il a été suggéré plus haut qu’elle pourrait être antérieure à Alexandre constitue précisément l’élément qui fait pencher la balance du côté de l’existence de la cité. Comme on voit en outre dans le document de Delphes que les Naucratites apparaissent dans une série des poleis qui sont cette fois indubitablement des cités[268], nous opterions maintenant pour la transformation du statut de Naucratis au cours du ive s., mais qui était alors une polis dépendante au sens de la définition de Μ. H. Hansen[269], d’où peut-être la formulation Ναυκρατίτης ἐξ Αἰγυπτου. Nous maintenons donc l’essentiel de nos positions, tout en les précisant pour ce qui est de la date de la transformation de Naucratis en cité (nous revenons ailleurs sur ce point dans une autre étude).
Nous avons eu récemment l’occasion d’évoquer en détail notre point de vue sur la notion d’emporion[270]. ‘Il est inutile de reprendre ici les résultats de notre mémoire, mais il est en revanche nécessaire de faire une mise au point méthodologique. Μ. H. Hansen a consacré une élude détaillée à la question du rapport entre emporion et polis[271]. Bien que le point de départ de nos deux études soit différent, leurs conclusions se rejoignent très largement, en particulier sur la nécessité de ne pas être dupe des sources anciennes. Si un site est décrit dans une source comme un emporion, cela ne veut nullement dire qu’il n’avait pas de statut civique. Sur ce point, notre accord est total. Au reste, comme on y a déjà insisté, c’est la volonté de donner une définition simple et univoque de la notion d’emporion qui est irréaliste[272]. Tout notre effort a consisté non pas à dresser une “typologie” des sites, mais à construire l’espace de signification de l’emporion par le jeu des oppositions sémantiques sur ce que nous avons appelé l’axe de la vie commerciale et l’axe de la vie politique. C’est seulement par rapport à ces deux axes de signification que nous avons été amenés à proposer ponctuellement une typologie, mais sans jamais affirmer l’existence d’une “essence” de l’emporion qu’il suffirait de “définir” une fois pour toutes, pour pouvoir ensuite “identifier à coup sûr” tel ou tel établissement soit comme emporion, soit comme polis. Bien au contraire – en cela encore une fois nous sommes en plein accord avec Μ. H. Hansen-, nous avons souligné que la plupart des sites qui apparaissent dans une source comme des emporia parce qu’ils sont pris en compte sous l’angle de la vie économique ou (aspect non moins important) de la dépendance financière sont ailleurs désignés comme des poleis parce qu’ils sont envisagés dans leur dimension politique. En d’autres termes, notre démarche a consisté à utiliser une sémantique fondée non pas sur la recherche de l’unité signifiante (ce que d’aucuns ont appelé des sèmes), mais sur les jeux d’opposition, le sens apparaissant par contraste avec d’autres termes situés sur le ou les même(s) axe(s) de signification.
263
Hansen 1997, 92 et 105 n. add. Μ. H. Hansen n’a apparemment pas connu l’étude de L. Robert 1934 (=
266
Parke 1985, 171-176 et notes (part. n. 3 p. 252 sur Hermeias), qui considère que les témoignages concernant l’oracle d’Apollon ne sont pas antérieurs au iiie s. a.C. et que l’Hermeias inconnu d’Athénée doit avoir été un auteur d’époque hellénistique. Sur l’Apollon du Gryneion, voir aussi Ragone 1990, qui, 39-40, à la suite de Millier,
267
Beau 1954, 85 (
272
Bresson 1993, 222-223. Le regretté Édouard Will (1993) aurait souhaité que nous parvenions à une définition unique et valable en toute occasion du mot