Au delà du cas de Naucratis, M. H. Hansen pose la question de l’existence de l’emporion – le mot et la chose-, à l’époque archaïque[273]. Selon lui, le mot n’apparaîtrait qu’avec Hérodote. Partant de là, Μ. H. Hansen considère que le concept d’emporion au sens de “place de commerce” ne serait qu’un sens dérivé du sens premier de “port de commerce”, institution qui ne serait elle-même apparue qu’avec la différenciation au sein des cités entre commerce de détail, concentré à l’agora, et commerce de gros, concentré dans l’emporion - port de commerce, dont Le Pirée constitue l’exemple le mieux connu. De fait, l’emporion pure “place de commerce” distincte d’une polis ne serait qu’une création des historiens contemporains et n’aurait pas correspondu à une réalité antique. La règle serait donc : pas d’emporion sans cité, et cela dès les origines. Comme le concept d’emporion ne serait apparu qu’à l’extrême fin de l’archaïsme ou au début du ve s., Hérodote aurait commis un véritable anachronisme en utilisant le mot pour désigner Naucratis – et de toute façon Naucratis aurait été une cité dès l’époque d’Amasis au moins.
Cette thèse originale mérite d’être examinée en détail[274]. Au plan méthodologique, on ne peut que souscrire à une tentative de renouveler une problématique de manière radicale, en reprenant la question de l’emporion sur des bases nouvelles. En outre, on ne peut qu’approuver le principe d’essayer de donner un contenu précis à un concept, en le replaçant dans son développement historique. Il est clair par exemple qu’à l’époque romaine la notion d’emporion ne recouvre plus celle de l’époque classique et hellénistique[275]. Cependant, même si l’intention est a priori intéressante, c’est encore une fois le détail de la démonstration avec lequel on ne peut être d’accord.
Comme le montre Μ. H. Hansen lui-même à propos de Thucydide (mais la même remarque vaudrait pour Hérodote, Xénophon ou Strabon), l’emploi du mot emporion est statistiquement ultra-minoritaire chez ces auteurs par rapport à l’emploi du mot polis[276]. Vu le très faible nombre de textes en prose que l’on possède avant Hérodote (textes épigraphiques essentiellement), les chances d’apparition du mot avant le ve s. sont donc minimes. En outre, on ne peut même être sûr que le texte d’Hécatée, donc antérieurement à Hérodote, ne faisait aucun mention d’un emporion. On doit en effet compter avec le filtre d’Étienne de Byzance. Μ. H. Hansen a considéré qu’Étienne n’avait pas fait subir de distorsion notable à Hécatée[277]. Cependant, il relève lui-même à propos du site d’Eion un trait qui pourrait avoir plus d’importance qu’il n’y paraît[278]. En effet, Eion, certes mentionnée comme polis par Hérodote (7.1 13.1), est mentionnée 14 fois par Thucydide, une fois comme emporion (4.102.3), 13 sans désignation particulière[279]. Or, citant explicitement Thucydide, Étienne indique s.v. Ἡιών· πόλις ἐν χερρονήσῳ, ὡς Θουκυδίδης. On a donc la preuve qu’Étienne pouvait bel et bien transformer sa source, et cela précisément à propos du mot emporion : quelle meilleure preuve peut-on espérer trouver ? Or, si Hécatée avait lui aussi employé le terme emporion, on peut présumer que par rapport à polis cet emploi était minoritaire chez lui comme chez ses successeurs. De ce fait, on ne peut en aucun cas affirmer que le mot emporion était inconnu d’Hécatée. Au reste, à titre de remarque méthodologique générale, il faut bien constater qu’avant Hérodote la prose grecque n’est représentée que par un nombre de textes qui est quantitativement dérisoire par rapport a celui des époques suivantes. La plus grande partie du lexique grec n’est attestée dans nos sources qu’à partir de la deuxième moitié du ve s. et au delà, cela ne veut pas dire que les mots qui ne sont pas attestés avant cette date n’existaient pas auparavant : en l’occurrence, l’argumentum e silentio est argument de bon sens. On doit doit donc être prudent avant d’affirmer que tel mot n’existait pas avant qu’il n’apparaisse chez Hérodote sous peine de risquer de tomber dans des simplifications excessives.
Mais les faits contredisent aussi l’idée d’une apparition tardive du mot et du concept d’emporion. Considérant donc que le mot n’est attesté qu’avec Hérodote, Μ. H. Hansen repousse ainsi l’idée que la ville d’Emporion, en Ibérie, ait pu porter ce nom avant une époque assez avancée et en tout cas considère que ce nom n’est pas attesté avant le ive s. a.C., avec référence au Ps-Skylax et aux monnaies à légende ΕΜΠ[280]. La désignation Emporion ne serait qu’une métonomasie tardive de la fondation de Pyrènè, qui serait le nom originel de la colonie[281]. Mais, si besoin en était, deux inscriptions publiées ces dernières années, largement discutées dans la communauté scientifique, ont permis de montrer que, bien avant le ive s., Emporion était bien désignée sous ce nom. Il s’agit de lettres sur plomb, l’une provenant d’Emporion[282], l’autre de Pech Maho[283], sur la côte languedocienne française. La date de ces inscriptions est discutée : la lettre d’Emporion a été datée de 530-500 a.C par ses premiers éditeurs, la date étant abaissée à la fin du ve s. par S. R. Slings[284] ; pour le plomb de Pech Maho, deuxième tiers du ve s. selon les premiers éditeurs[285], mais premier tiers selon Yu. Vinogradov[286]. En tout état de cause, ces inscriptions sont donc largement antérieures au ive s. et pourraient éventuellement remonter à la fin de l’archaïsme, même si en ce domaine aucune certitude ne peut être atteinte. Si la fondation d’Emporion remonte à c. 590-580 a.C., il n’y a nulle raison de douter que ce qui était fondamentalement un comptoir commercial ait dès l’origine porté le nom d’Emporion. L’hypothèse de la métonomasie, qui au demeurant n’avait déjà aucun élément positif en sa faveur, doit donc être définitivement repoussée.
Or, le parallèle de l’emporion de Thrace intérieure, près de Vetren, montre de la manière la plus claire comment fonctionnait un établissement de type commercial vivant en symbiose avec le monde barbare, avec des résidents et des marchands de passage sous la protection de cités tutélaires[287]. Toutes proportions gardées, cet emporion était en quelque sorte la Naucratis de la Thrace intérieure, les ἐμπορῖται correspondant aux οἰκοῦντες Ἕλληνες de Naucratis. et les trois cités de Maronée (avec un rôle déterminant), Thasos et Apollonia y jouant en quelque sorte le rôle dévolu en Égypte aux neuf cités de l’Hellénion. Le parallèle est trop net pour qu’on puisse ne pas être frappé par le parallèle structurel. Or, la leçon de l’emporion de Thrace est double : les résidents se désignent eux-mêmes comme des ἐμπορῖται, ils ne forment évidemment pas une cité puisqu’ils vivent au contact immédiat et sous le contrôle direct du roi thrace. On sait qu’à Emporion d’Ibérie, les indigènes étaient présents sur le site certainement dès avant l’arrivée des Grecs. Les travaux de synthèse de P. Rouillard ont montré qu’à ses origines (vers 590-580) Emporion était un établissement plus que modeste[288] : seulement quelques installations sur l’îlot de la Palaiapolis. Même lorsque l’installation se fit sur le continent (vers 580-570), la Neapolis n’eut jamais une surface de plus de deux hectares. En outre, la cohabitation entre Grecs et indigènes – comme dans l’emporion de Thrace, et comme à Emporion-Tanaïs[289] – fut un trait permanent de la ville jusqu’à une époque avancée. Un texte fameux de Tite Live (34.9) insiste à la fois sur le caractère de ville double de l’Emporion d’Ibérie et sur le souci permanent des habitants d’Emporion de se défendre contre une possible attaque de la part des indigènes[290]. De même, il faut encore une fois souligner que Naucratis n’était pas une ville purement grecque mais une ville double, à la fois grecque et égyptienne, et cela loin à l’intérieur des terres.
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En revanche, il n’y a rien à tirer de Wilson 1997, dont la conclusion est que l’
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C’est la raison pour laquelle, même si nous comprenons le regret d’Ehrhardt 1997, 7, c’est tout à fait volontairement que les travaux sur l’
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Hansen 1995a, 39-45, recense 849 emplois du mot
279
Thc. 1.98.1 ; 4.50.1 ; 4.104.5 ; 4.106.3 et 4 ; 4.107.1 et 2 ; 4.108.1 ; 5.6.1 et 2 ; 5.103.8 et 10 (ces références d’après Hansen 1997a, 18, n. 4).
282
Sanmarti & Santiago 1987, 1. 2, mention des Ἐμπυρῖται, cf. Sanmarti & Santiago 1988a et b. Salviat 1988 et Santiago 1990.
283
Lejeune & Pouilloux 1988 et Lejeune
287
Sur l’inscription de Vetren, voir Velkov & Domaradzka 1994. Fouilles : Bouzek
288
Voir Rouillard 1991, 244-281, avec étude détaillée des sources archéologiques et des sources écrites, carte p. 278-279, et bibliographie. Il est dommage que ce travail fondamental soit resté ignoré de Μ. H. Hansen.
289
Nous renvoyons ici aux brèves remarques dans Bresson 1993, 221-223. Les travaux en cours sur le site de Tanaïs vont permettre de présenter une vision profondément renouvelée de l’histoire de la ville, mais qui. semble-t-il, ne feront encore qu’accentuer le caractère gréco-indigène de l’établissement (le premier volume de la nouvelle série de publications, Böttger & Šelov 1998, est consacré aux
290
Cf. aussi Strabon 3.4.8-9. Ces textes sont analysés en détail dans l’ouvrage de P. Rouillard (1991),