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Μ. H. Hansen veut faire de l’emporion de Thrace un cas à part, isolé, alors que l’inscription montre au contraire de manière concrète comment s’organisait une collectivité de commerçants grecs au contact du monde barbare, et en particulier quelles garanties juridiques elle exigeait pour sa survie et la poursuite de ses activités s’il y avait sur place une autorité de type étatique avec laquelle il fallait composer. Le parallèle entre les ἐμπορῖται – qui deviennent des Ἐμπορῖται puisque le nom commun devient nom propre – de Péninsule Ibérique, de Thrace et du Tanaïs est trop clair pour qu’il soit nécessaire d’y insister. On relèvera au passage que les ἐμπορῖται de l’emporion de Thrace ne se considéraient pas eux-mêmes comme une cité : il leur aurait fallu l’autarkeia à laquelle aspirait tout communauté grecque, mais qui passait d’abord par la capacité à assurer sa propre défense[291]. C’est en ce sens que la démarche de Μ. H. Hansen est intéressante, car elle met l’accent sur ce trait fondamental de la société grecque : la recherche d’institutions politiquement autonomes, la volonté, si cela était possible, de devenir un État-cité. Platon disait par boutade qu’il suffisait en théorie de quatre ou cinq hommes pour faire une cité[292], En fait, il fallait que l’établissement atteigne une certaine masse critique et aussi que les conditions politiques s’y prêtent, c’est-à-dire qu’il n’y ait pas eu localement une population indigène majoritaire et un pouvoir politique fort interdisant, ou bloquant provisoirement, le développement du processus. Dans l’emporion de Thrace de Kotys comme à Naucratis jusqu’à la fin du ve s., il ne pouvait être question qu’une telle communauté politiquement autonome puisse voir le jour. Les Grecs de Naucratis, jusqu’à la lin du ve s., étaient donc définis juridiquement comme les “métèques de l’Égypte”. On se souviendra alors de la définition d’Hesychius, s.v. ἐμπορῖται· μέτοικοι[293]. Résider dans un emporion (dans le cas où la désignation s’oppose implicitement à polis), c’était donc être membre d’une communauté qui n’avait pas de statut civique. Si comme l’indique Hérodote tous les Grecs venant en Égypte pouvaient s’installer à Naucratis, selon la définition de Μ. H. Hansen[294] lui-même on trouve là la preuve que la communauté en question n’était pas une cité, puisqu’elle n’était pas maîtresse des règles d’appartenance au groupe, qu’elle ne pouvait elle-même définir qui en serait membre et qui ne le serait pas. Plus tard seulement, avec des modalités différentes dans chacun des cas, on assiste au passage à une communauté plus autonome qui devient une cité en fonction de son développement et des circonstances politiques, le critère décisif étant naturellement l’existence d’un véritable corps civique et non plus une simple communauté ouverte où tout un chacun pouvait s’agréger à sa guise.

On voit que la thèse de M. H. Hansen sur l’apparition tardive du concept d’emporion est intenable : si l’Emporion d’Ibérie portait ce nom dès l’époque archaïque et manifestement pour les mêmes raisons que dans l’emporion de Thrace, si Naucratis, désignée comme emporion par Hérodote, avait des structures de fonctionnement identique à l’emporion de Thrace, bref si et le mot et la chose existaient dès l’époque archaïque, on voit que c’est le fond de la thèse de Μ. H. Hansen qui ne peut être accepté. Le concept d’emporion n’est pas une création du ve s. mais bien de l’époque archaïque. D’une part, le terme désignait sans doute déjà le port marchand dans le cadre d’une cité ou d’un État. S’il fallait dessiner une histoire du concept d’emporion comme lieu où les échanges se faisaient sous le contrôle d’une autorité légale, ce n’est pas à la cité classique qu’il faudrait attribuer cette innovation, mais déjà au monde de la Grèce archaïque. Dès l’époque de Solon, donc dès le début du vie s., Athènes avait connu une structuration de ses échanges extérieurs qui avait donné à la cité un rôle décisif de contrôle[295]. D’autre part, de manière plus lâche, on pouvait désigner comme emporion tout établissement dont la vocation principale était le commerce, en particulier cette poussière de petites installations parfois de quelques dizaines de familles qui cultivaient quelques terres tout en traitant de denrées avec les indigènes, qu’ils revendaient aux commerçants de passage, des Ioniens surtout à cette époque. Ce n’est nullement un hasard ou un anachronisme si les sources (Hérodote pour Naucratis, Tite Live pour Emporion, l’inscription mentionnant les privilèges de l’établissement et les témoignages archéologiques pour l’emporion de Thrace) font usage du mot emporion. Hérodote n’a nullement projeté dans le passé un concept de son temps : il y a plus simplement continuité entre le vie s. et le ve s. Les historiens de notre temps se trouvent donc eux aussi légitimés à évoquer les emporia de la Grèce archaïque[296].

La controverse sur Naucratis et sur la notion d’emporion fait surtout apparaître la différence de méthode entre une approche philologique globalisante et une méthode historique qui s’attache aux définitions juridiques[297]. S’il suffit qu’un site, même non-grec, même en Égypte ou au cœur de l’Asie Mineure et au vie ou au ve s. a.C., soit dénommé polis (clairement au sens de ville) pour qu’il soit défini comme “city-state”, il est clair qu’il y a là une approche dont l’historien pourra difficilement se satisfaire. L’École de Copenhague rend un immense service en rassemblant une masse d’informations d’une richesse exceptionnelle sur les poleis grecques ou assimilées. Espérons donc que les définitions qu’elle a élaborées prendront une forme plus nuancée, plus soucieuse à la fois des réalités de terrain et des définitions juridiques, sans toujours vouloir faire entrer de force des réalités éminemment diverses dans un moule conceptuel forgé sur des modèles philologiques. Il y a suffisamment d’occurrences où, compte tenu du contexte, le mot polis renvoie à la notion de cité-État pour qu’on puisse se passer d’une règle qui affirme qu’il en est ainsi dans tous les cas.

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291

Gauthier 1987/89, part. 192-195.

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292

Platon, Rép., 369d.

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293

Ἐμορίδαι et ἐμπορίδαι · μέτοικοι cod., qui n’a aucun sens, mais cf. ibid. ἐμπόριος · μέτοικος.

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294

Hansen 1998, 56-57, 72-73 et 116-117, qui insiste tout à fait à juste titre sur le caractère de la polis grecque comme collectivité vivante, et non comme État abstrait.

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295

Descat 1993, mais que nous ne pouvons suivre sur l’interprétation à donner à l’interdiction d’exporter les γινόμενα (sauf l’huile), qui aurait rigoureusement concerné tous les produits de l’Attique, y compris les produits artisanaux. En fait, il s’agissait de conserver à Athènes les produits alimentaires de base (céréales, figues), en gardant comme “monnaie d’échange” l’huile et les produits artisanaux (sur ce point, cl. explicitement Plut.. Solon, 22.1-3), qui étaient donc exportés (sur la notion semblable de γενήματα, manifestement produits du sol mais aussi produits artisanaux, cf. Herrmann 1965, 85). Le changement de signification du mot sycophante montre assez que, plus tard, la loi se limitera à l’interdiction d’exporter les céréales. C’est donc en lait dès l’époque de Solon que commence à se mettre en place le modèle d’importation-exportation qui prévaudra plus tard à travers toute l’époque classique. On doit considérer que l’objet de la loi de Solon n’était pas d’interdire les exportations qui n’auraient pas obtenu de licence d’exportation : en fait, elle visait explicitement une certaine liste de produits dont l’exportation était prohibée. La documentation plus tardive fournit une série de lois de ce type, cf. brièvement infra, chapitre XII, 384.

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296

Pour la définition complexe de la notion d’emporion, on renverra seulement une fois encore a la conclusion de Bresson 1993, 223-225, et à la réflexion approfondie de P. Rouillard (1995).

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297

D’une manière différente, nous rejoignons la critique de S. Goldhill (1996) sur la nécessité de tenir compte de la représentation de soi (“self-representation”), même si nous donnons quant à nous ici un sens juridique à cette notion.