Chapitre III. La coupe d’Arcésilas
La fameuse coupe laconienne dite “coupe d’Arcésilas” présente une scène narrative particulièrement remarquable[298]. Grâce aux travaux de Fr. Chamoux, dont l’apport a été décisif, ainsi qu’à ceux de E. Simon, l’interprétation des principaux éléments du dispositif scénique ne fait plus de doute[299].
L’ensemble est représenté sur deux registres, un registre principal à la partie supérieure qui occupe la plus grande partie de la coupe ; un registre secondaire à la partie inférieure (voir fig. 1.) Sur le registre principal, à gauche de la scène, le roi de Cyrène, Arcésilas II sans doute, est assis sur un tabouret pliant finement travaillé[300]. Il est vêtu d’un long chiton blanc et, par dessus, d’une sorte de manteau ouvert noir à bandes pourpres, avec une bande à motif brodé à la partie inférieure. Il a une barbe longue et peignée. Ses cheveux très longs tombent derrière son dos. Lui seul porte un chapeau, de forme conique. Une étole pourpre lui ceint les reins et revient sur ses bras. Il a aux pieds d’élégantes chaussures aux bouts recourbés et un sceptre à la main gauche. Sous son siège veille un petit guépard (ou un chat ?) pourvu d’un collier : il s’agit donc de la représentation d’un animal domestique d’Arcésilas, non d’un simple motif décoratif[301]. Enfin, il est installé sous un dais de toile blanche dont on distingue parfaitement les éléments de fixation, l’un d’entre eux étant rattaché à une sorte de poutre servant de support horizontal (qui soutient aussi la balance servant aux pesées).
La disposition de la scène suffit donc à montrer qu’Arcésilas en était le personnage principal, le maître des lieux, celui pour qui l’opération de pesée représentée était effectuée. L’inscription à son nom à droite de sa tête, qui l’identifie comme le roi Arcésilas, ne fait qu’apporter confirmation de ce rôle.
Les huit autres personnages, cinq sur le registre principal, trois sur le registre secondaire, sont affairés à leur tâche. Ils sont représentés légèrement plus petits (franchement plus petits pour ceux du registre inférieur). Leurs vêtements sont simples et paraissent être des vêtements de travail. Trois des personnages du registre supérieur sont torse nu, un autre porte une tunique à manches courtes (pour l’un des portefaix, dont l’image est en partie effacée, on ne peut rien dire de son vêtement). Le garde du registre inférieur porte un manteau et les deux porteurs de ballots une tunique à manches courtes. Aucun des huit personnages en question ne porte un chapeau ou des chaussures.
Devant le roi, trois personnages sont occupés à effectuer une opération de pesée, un autre, immédiatement devant Arcésilas et tourné vers lui, est manifestement en train de lui indiquer quelque chose, puisque son index est pointé vers le roi, qui lui même a le bras droit tendu en sens opposé. Une balance occupe le centre et la partie droite de la scène, et les personnages en assurant le service sont représentés sous le fléau, ce qui montre assez la taille de la balance, ou l’importance que le peintre voulait lui accorder dans la scène. Il s’agit là en effet d’une balance destinée à peser des tubercules de silphion, donc des objets pondéreux, d’où la robustesse de l’instrument de pesée. Le fléau de la balance est suspendu à une pièce sans doute métallique en forme de croix, qui passe dans un anneau lui-même relié par une suspension à la poutre déjà évoquée portant aussi le dais d’Arcésilas.
Deux études de Fr. Chamoux, fondées à la fois sur l’examen minutieux des textes de Théophraste et de Pline et sur l’analyse iconographique de la coupe d’Arcésilas et des monnaies, ont montré sans qu’il reste maintenant place au doute que c’étaient bien des tubercules de silphion qui étaient représentés sur la coupe laconienne[302]. La couleur blanche des tubercules de silphion, qui étonnait E. Simon et lui faisait préférer aux tubercules du silphion déjà préparé, puisque selon Pline les tubercules étaient de couleur noire, s’explique par le fait que les tubercules étaient pelés[303]. Le silphion était cette fameuse plante ne poussant qu’en Cyrénaïque. Utilisée en Grèce comme médicament et comme condiment, elle était l’un des éléments de la richesse de Cyrène et fut largement représentée sur les monnaies de la cité, mais surtout aux ve et ive s. pour symboliser l’indépendance de la “république aristocratique” cyrénéenne[304]. Pour Fr. Chamoux, le silphion était monopole royal du temps des Battiades et la scène représenterait la perception du tribut en nature versé par les indigènes libyens[305]. Mais il est plus vraisemblable que la scène ait représenté l’attribution de la part revenant aux Battiades (ou du moins à l’un d’entre eux. qui serait donc Arcésilas II) accordée par les Cyrénéens, conformément à une glose d’Hesychius[306].
La vieille théorie selon laquelle la scène de pesée se serait déroulée sur un bateau, dont on verrait un mât et une voile, a en tout cas été démontée par Fr. Chamoux au profit de l’analyse que nous avons suivie ici (il s’agit en fait d’une poutre tenant lieu de support et d’un dais)[307]. On est donc sans doute sur l’agora de Cyrène. Ce sont vraisemblablement les caves du palais (situé néanmoins sur l’acropole, à quelque distance de l’agora), et non les cales d’un navire, qui sont représentées. Les ballots de silphion entassés, qui représentent la part d’Arcésilas, sont placés sous la surveillance d’un garde, identifié par l’inscription φυλακός.
Pour ce qui est des motifs décoratifs du vase, ils sont tout à fait caractéristiques de la céramique laconienne de la période : oiseaux, animaux divers, comme ici le gecko grimpant sur la gauche de l’image[308]. Des traits stylistiques spécifiques ont permis d’identifier un peintre d’Arcésilas[309].
Jusqu’ici, nous n’avons guère évoqué les inscriptions, qui ont pourtant donné lieu à bien des interprétations divergentes. On trouvera l’essentiel de l’argumentation, avec le rappel d’un certain nombre de positions antérieures et des progrès effectués, dans une étude de G. Neumann[310]. Les inscriptions sont en écriture laconienne. Évoquons d’abord le cas des trois mots du registre inférieur, de gauche à droite : φυλακός n’est qu’une variante dialectale de φύλαξ et désigne le garde en position à l’entrée du magasin ; le second mot est illisible, le troisième, MAEN, au dessus des quatre ballots entreposés, a fait l’objet d’une tentative d’explication de la part de G. Neumann, mais qui reste incertaine[311].
C’est au registre supérieur que se trouvent les mots les plus importants. De gauche à droite, outre le nom du roi Ἀρκεσίλας, on trouve le mot ΣΟΦΟΡΤΟΣ, qui semble être complet à gauche. G. Neumann propose d’y voir le nom propre Σώφορτος, qui entrerait dans la série des noms comme Σώβιος, Σωσθένης, Σώστρατος, etc., et signifierait “dessen (Schiffs-)ladung unversehrt ist”, “celui dont la cargaison est saine et sauve”. Il aurait été donné par quelque riche marchand à l’un de ses fils. Le rang social atteint par les marchands enrichis justifierait que le nom de l’un d’entre eux apparaisse au côté de celui du roi[312]. Cette proposition de lecture, acceptée par E. Simon[313], n’est pas accueillie par LGPN, I. A vrai dire, il serait bien curieux qu’on ait affaire à un nom propre et rien n’indique qu’on ait ici quelque membre de lu supposée “classe des marchands enrichis”. C’est certainement vers une autre interprétation qu’il faut se diriger.
298
Cabinet des Médailles, Inv. nº 189, de Vulci, Étrurie, acquis en 1836. De Ridder 1902, 98-100 ;
300
Les critères stylistiques incitent à proposer une date aux environs de 560, cf. Stibbe 1972, 115-117 et 195-201, et le roi serait donc bien Arcésilas II “le Dur”, qui règne entre 566 et 560. Simon 1976, 59, n’exclut toutefois pas totalement Arcésilas Ier, qui règne entre 599 et 583.
302
Théophraste 6.3.1-7 ; Pline,
303
Pline,
304
Chamoux 1953, 246-263, et 1985. Représentations monétaires : Laronde 1991/2, part. 166-168.
305
Chamoux 1953, 260. Sur les rapports entre Grecs et Libyens, voir la (rapide) présentation de Lloyd 1990. Pour l’onomastique comme témoin du lien entre les deux communautés, cf. Masson 1976 (= 1990, 285-298).
306
Hesychius.
308
Sur le style de la peinture laconienne, cf. Lane 1933/4 et pour les animaux (oiseaux, lézard, mais aussi poisson, serpent, etc.) comme “filling ornament” caractéristique de la peinture laconienne (Pipili 1987. 35 et
309
Œuvres du peintre d’Arcésilas ou a la manière du peintre d’Arcésilas : Shefton 1954, 300-306.
311
Pour ces trois mots, voir Neumann 1979, 91, qui pour MAEN refuse à juste titre de lire μα[γ]έν, participe aoriste passif de μάσσω, qui signifierait “dus Geknetete”, “ce qui a été pétri” (comme l’a bien indiqué Fr. Chamoux, cl. supra et n. 6, il s’agit ici nécessairement de tubercules de silphion, pas du produit élaboré à partir du jus de la plante ; il n’y a donc aucune chance pour que cette hypothèse soit la bonne) et songe à un substantif forgé sur μαίομαι. Selon Lambrino 1928, 18, le