On relèvera en effet tout d’abord que la plupart des noms qui apparaissent ici, du moins en dehors de celui du roi Arcésilas, correspondent à des fonctions. Mais en est-il de même avec ΣΟΦΟΡΤΟΣ ? Fr. Chamoux voyait dans tous ces mots des anthroponymes parlants, ce qui n’est pas davantage une solution satisfaisante[314]. Mais il a en outre avancé l’explication suivante : “Le personnage appelé [Ἰ]σόφορτος a peut-être un stylet à la main pour noter le poids constaté”[315]. Parmi les personnages représentés, celui qui est figuré devant le roi a en effet manifestement une fonction différente de celle des autres. Il est possible que le personnage en question ait eu à la main un stylet, mais la chose ne peut être considérée comme certaine. Mais on a le sentiment que le personnage s’adresse directement au roi, comme pour lui indiquer quelque chose. En ce cas, il est tout à fait réaliste de considérer avec S. Stucchi qu’il indique au roi le résultat d’une opération de pesée : [ἰ]σόφορτος, “charge égale”, pour signifier que les deux plateaux sont en équilibre[316]. On remarquera que, chez Hérodote (4.196), la procédure de l’échange “à la muette” auquel ont recours les Carthaginois sur la côte africaine suppose une égalisation des marchandises, en valeur il est vrai, mais l’emploi du verbe ἀπισόω appliqué aux φόρτια des marchands et à l’or des indigènes fournit néanmoins un parallèle significatif[317]. Il est donc possible que le personnage ait été un “comptable de charge”, c’est-à-dire un comptable des écritures, analogue au φόρτου μνήμων de l’Odyssée (8.163), mais ici chargé de l’enregistrement des charges entrant dans le magasin royal, et non pas de celui des mouvements de la cargaison d’un navire. Le roi Arcésilas devait en effet nécessairement tenir comptabilité du silphion qui entrait dans ses réserves, ce qui n’est nullement pour surprendre. On sait aussi que, au ive s., la cité de Cyrène tenait comptabilité de ses envois de blé à l’étranger[318].
Avec [---]αθμός (en écriture rétrograde), on a peut-être comme le suggère G. Neumann un composé sur le mot σταθμός, la balance, qui pourrait être [ἐπί]σταθμος, même si cette restitution ne peut être tenue pour entièrement assurée[319]. La restitution [φ]ορμοφόρος, “portefaix”, donne sans doute au mot suivant sa solution définitive, qui correspond exactement au contexte[320]. Il en va de même avec ὀρυξό[ς] (rétro.), où le sens de “déterreur” de Fr. Chamoux convient parfaitement pour des ouvriers chargés de déterrer les tubercules de silphion[321].
Reste le mot σλιφομαχος (rétro.), au dessus du personnage le plus à droite. La variante σλιφο-pour σιλφιο-avec métathèse dans la première syllabe et sans l’élément suffixal -ι- n’est pas sans appui. Il s’agit donc bien ici du silphion. G. Neumann repousse à juste titre tout lien avec μάχομαι, “se battre”, mais fait un rapprochement bien peu vraisemblable avec μάσσω, “pétrir”. Faudrait-il revenir à une ancienne proposition de Fr. Studniczka, qui le premier avait proposé d’établir un lien avec l’égyptien mekhat (“macha” Studniczka), “balance” (<khaj, “mesure”, m+khaj, “instrument de mesure”)[322] ? Ce composé pourrait en fait faire référence à une “balance à silphion” et le personnage à droite du registre supérieur désignerait l’objet de sa main tendue. Le mot σίλφιον a lui-même une étymologie qui reste inconnue mais l’on a suggéré avec prudence une origine africaine[323]. Cette hypothèse sur l’origine du mot “silphion” a en fait toutes les chances d’être la bonne, si l’on suppose que les colons grecs venant de Cyrénaïque ont tout naturellement adopté le nom indigène d’une plante qui était inconnue en Grèce. Quant à l’interprétation avancée ici de σλκρομαχος comme “balance à silphion”, même si elle ne va pas sans faire question[324], elle peut aussi être justifiée par ce que l’on sait des rapports étroits entre les Libyens et l’Égypte, qui ne constituaient pas deux mondes à part[325], et par le type (égyptien comme on va le voir) de la balance représentée sur la coupe d’Arcésilas.
Il est encore un autre aspect des choses qui doit être souligné : le lien entre la scène de la coupe d’Arcésilas et les représentations de psychostasie égyptienne. La chose a été relevée depuis longtemps, en premier lieu, de manière rapide mais claire, (ordonnancement de la scène, présence du babouin, type de la balance), par O. Puchstein en 1880, dont le point de vue lut ensuite largement suivi[326]. Cependant, plus récemment, cette hypothèse a été généralement repoussée, ainsi par Fr. Chamoux et E. Simon, bien que certains critiques aient cependant continué à retenir cette idée[327]. Pourtant, le lien avec une scène de psychostasie est hors de doute. Il suffira de mettre à jour les analyses d’O. Puchstein.
Pour ce qui est de l’ordonnancement de la scène, la confrontation avec la scène de psychostasie du papyrus de Hunefer est très éclairante. A droite, on y voit Osiris assis en majesté sur un trône, sous un baldaquin, portant les attributs royaux et présidant à la scène : Arcésilas est lui aussi assis sous un dais, et porte le sceptre. Horus s’avance vers lui, conduisant Hunefer ; on remarque la position du bras droit tendu d’Horus, qu’on retrouve dans celle du personnage situé devant Arcésilas.
On remarquera aussi sur le vase d’Arcésilas un oiseau de la famille des échassiers volant vers la gauche, que l’on a identifié soit avec une cigogne, soit avec une grue[328]. Le graphisme de l’oiseau relève d’une iconographie purement grecque. Selon un rapprochement judicieux effectué par E. Simon, la présence d’une pierre sur les pattes de l’animal correspondrait à la fable selon laquelle les grues en avaient besoin comme ballast pour lutter contre le vent[329]. E. Simon repousse donc l’idée que l’objet posé sur les pattes de l’oiseau puisse être un scarabée, même si cette identification reste tentante vu la forme de l’objet en question. Le scarabée était le symbole du dieu Khépri, le dieu de la résurrection, lui-même fréquemment lié à l’oiseau Bennu ou héron d’Héliopolis[330]. En fait, l’aller-retour entre iconographie grecque et égyptienne reste difficile à saisir dans le détail et il se peut aussi que l’artiste laconien ait procédé à quelque mélange iconographique de sa composition. Il reste que cet échassier “réaliste”, sans doute donc une grue, qui de toute façon sur la coupe d’Arcésilas n’intervient que comme motif décoratif totalement dépourvu de sens religieux, a toute chance, selon nous, d’avoir été inspiré par la présence du symbole de l’udjat ailé volant devant Osiris, qu’on trouve par exemple sur le papyrus d’Hunefer (cf. fig. 2)[331].
316
Stucchi 1987, 32, avec photo agrandie du personnage et de l’inscription p. 31. S. Stucchi pensait même voir des traces de l’
317
Οὔτε γὰρ αὐτοὺς τοῦ χρυσοῦ ἅπτεσθαι πρὶν ἄν σφι ἀπισωθῇ τῇ ἀξίῃ τῶν φορτίων, οὔτ’ἐκείνους τῶν φορτίων ἅπτεσθαι πρότερον ἢ αὐτοὶ τὸ χρυσίον λάβωσι. “Et [les Carthaginois] ne touchent pas à l’or avant que, pour eux, il ne soit égalisé à la valeur des marchandises, et [les indigènes] ne touchent pas aux marchandises avant que [les Carthaginois] n’aient pris l’or”. Pour la notion de φόρτος (et de φόρτιον), voir la discussion autour du mot φορτηγήσιον de la lettre d’Achillodôros trouvée à Bérézan, et qui date semble-t-il de 500 a.C. à un quart de siècle près (texte et bibliographie
319
Neumann 1979, 88, songe à ἐπίσταθμος, “der jemand, der ἐπὶ σταθμῷ ist”, et de même Stucchi (1987, 32), “superintendant aux opérations de pesée”, qui pense même pouvoir lire ἐ[πί]σταθμος. On rapprochera du sens de
321
Neumann 1979, 89, cf. Chamoux 1953, 262. On ne peut en rien suivre Schaus 1983, 88, qui voudrait voir là une allusion à Ἐρυξώ, l’épouse d’Arcésilas II (Hdt. 4.160), laquelle n’a rien à faire dans ce contexte de pesée du silphion ; en outre, la variation vocalique ne serait pus justifiable.
322
Studniczka 1890, 12 (suivi par Stibbe 1972, 1 17 n. 111), qui comprenait “Silphionwäger”, “peseur de silphion”. Pour le mot égyptien, cf. Erman & Grapow 1926/36, II, 130, 8-9, Faulkner 1962, 115, Hannig 1995, 357.
324
C. Dobias-Lalou
325
Cette solidarité s’exprime entre autres au plan politique à l’époque d’Apriès par l’expédition (qui tourna au désastre) lancée par ce pharaon pour soutenir les indigènes contre Cyrène, cf. Hdt. 2.161 et 4.159. Pour d’autres éléments attestant des rapports entre Cyrène et l’Égypte, voir Studniczka 1890, 5-6.
326
Puchstein 1880 ; cf. Studniczka 1890, 4 ; Pfuhl 1923, 225-226 ; Buschor in Furtwängler
327
Chamoux 1953, 262 ; Simon 1976, 60. En revanche, Schaus 1985, 398, accepte cette influence.
328
Cigogne : Benton 1959, 180-181 (mais le reste de l’article est sans valeur). Grue : Simon 1970, 61.