Выбрать главу

La scène si pleine de verve de la coupe d’Arcésilas est donc une interpretatio Graeca d’une scène de psychostasie égyptienne. L’aspect religieux, fondamental dans le monde égyptien, en a totalement disparu. La scène se passe sans doute sur l’agora de Cyrène. Elle montre la pesée de la part d’honneur accordée au roi Arcésilas, et non plus une pesée des âmes. Il est remarquable qu’avec son étonnante synthèse gréco-égyptienne, la scène soit réprésentée au moment même où Amasis fixait le statut de Naucratis, puisque la coupe d’Arcésilas date d’environ 560 et que c’est certainement dans les années 560 que fut mis en place le système réglant le statut des Grecs à Naucratis[348]. Même si elle montre en fait une scène où un roi reçoit la part privilégiée qui lui revient et non à proprement parler une scène d’échange, par le déplacement qu’elle opère de la scène religieuse égyptienne en une scène profane la coupe d’Arcésilas est tout à fait significative d’une volonté de mettre sous les yeux de tous les opérations de mesure et de comptabilité. On ne doit pas négliger que c’étaient tout de même les Cyrénéens qui avaient accordé à leur roi le “privilège du silphion”. Les institutions spécifiques réglant l’échange mesuré, sur l’agora ou à l’emporion se mettent en place dans les cités grecques au viie et au vie s. Même si c’est de manière indirecte, c’est aussi ce dont porte témoignage la coupe d’Arcésilas.

Chapitre IV. Une famille camiréenne de commerçants en blé

Des documents du iiie s. a.C. provenant du Sud de la mer Égée permettent de montrer qu’un certain nombre de commerçants rhodiens opérant dans cette zone avaient la même origine géographique à l’intérieur de l’État rhodien et appartenaient, semble-t-il, à la même famille, ou du moins au même groupe familial.

On prendra comme point de départ de cette enquête le décret d’Éphèse Syll. 3, 354 [IK, 15.5-Ephesos, 1455], daté ordinairement de 300 a.C. environ, qui accorde la citoyenneté pleine et entière au Rhodien Agathoklès, fils d’Hagèmôn. Ce dernier, “alors qu’il importait dans notre cité quatorze mille hektès de froment et trouvait le blé vendu à l’agora plus de six drachmes, s’est laissé convaincre par l’agoranome de rendre service à notre peuple en vendant son blé en totalité à un prix meilleur marché que celui qui était vendu à l’agora” (1. 2-5.). Ces 14 000 hektès, soit 2 333 médimnes (c. 72 t, sur la hase de 31 kg le médimne, cf. infra 192, n. 42) représentent à peu de chose près la cargaison d’un navire de tonnage moyen à l’époque. Un règlement du port de Thasos montre en effet qu’on considérait comme de tonnage moyen les navires pouvant transporter entre 3 000 talents (80 t) et 5 000 talents (130 t) de fret[349]. Il est donc vraisemblable que c’est toute la cargaison d’un navire chargé exclusivement de blé qu’Agathoklès acceptait de vendre aux Éphésiens à un prix modéré. On pourra comparer le prix de référence de 6 drachmes le médimne (manifestement) aux prix déliens, étudiés par G. Glotz. Ces derniers pouvaient connaître des variations importantes au cours d’une même année. Citons l’année 282 : prix minimum 4 dr. 3 ob., prix maximum 10 dr., prix moyen 7 dr. 3 ob.[350] En tout cas, il ne fait aucun doute qu’Agathoklès, qui importe (eisagagôn, 1. 2) ce froment à Éphèse, était bien un commerçant, venu lui-même vendre ses denrées.

Le même Agathoklès reçoit par décret à Arkésinè d’Amorgos le litre de proxène et d’évergète (IG, XII.7, 9)[351]. Là aussi, il est vraisemblable que c’est en tant que négociant en blé qu’il reçoit ces honneurs[352]. En effet, la même pierre que celle du décret pour Agathoklès porte, au dessus de ce dernier, un décret de proxénie en l’honneur de trois Rhodiens (IG, XII.7, 8), mais aussi, outre un décret pour un Parien qui ne nous intéresse pas ici (IG, XII.7, 10), un quatrième décret, en faveur du marchand de blé Épianaktidès de Théra (IG, XII.7, 11). L’hypothèse selon laquelle c’était pour ses activités de commerçant en blé qu’Agathoklès avait été honoré à Arkésinè n’a donc rien de bien hardi.

Or, on retrouve des parents de cet Agathoklès à Camiros. On sait que l’État rhodien était divisé en trois tribus, qui correspondaient aux trois anciennes cités de Ialysos, Lindos et Camiros. Lindos et Camiros au moins continuaient à exister en tant qu’agglomérations importantes et centres de la vie sociale de leur territoire “tribal”. Deux listes de prêtres camiréens font apparaître deux personnages qui sont probablement les fils, ou du moins les descendants d’Agathoklès. Il s’agit de Chairèmôn, fils d’Agathoklès, hiérope des cultes publics camiréens vers 267 (TC, 18, 1. 14) et Hagèmôn, fils d’Agathoklès, hiérope vers 249 (TC, 30. I 1. 4). La parenté dans la formation des noms (Chairèmôn, Hagèmôn) et la récurrence des noms Hagèmôn et Agathoklès paraissent conduire logiquement à cette conclusion. Vu qu’on exerçait ordinairement la charge de hiérope dans les premières années de l’âge adulte, on voit que si Agathoklès est actif à Éphèse vers 300 environ, il est normal que Chairèmôn puisse être hiérope à Camiros vers 267, une trentaine d’années plus tard. Si Chairèmôn et Hagèmôn sont frères, Chairèmôn est l’aîné, Hagèmôn le cadet – chose assez étonnante, car on attendrait plutôt que ce soit l’aîné qui porte le nom du grand-père. S’agirait-il d’un fils tardif auquel on aurait donné le nom d’un aîné disparu auparavant ? Ou bien y a-t-il un chaînon qui nous manque dans cette famille ? En ce cas, plusieurs hypothèses sont possibles : par exemple, on peut penser aussi que l’Hagèmôn de TC, 30 est le fils d’un Agathoklès qui serait le frère du Chairèmôn de TC, 18, et le fils de l’Agathoklès d’Éphèse et Amorgos, puisqu’il arrive assez fréquemment qu’un fils reçoive le même nom que son père. Nous retiendrons cependant, avec les réserves exprimées précédemment, la première solution comme la plus probable. Du moins, il est assuré que l’Agathoklès honoré à Éphèse était originaire de Camiros.

A Arkésinè donc, sur la même pierre que le décret qui accorde la proxénie à Agathoklès, est gravé un décret (IG, XII.7, 8) qui, lui aussi, accorde le titre de proxène et d’évergète, plus une série d’autres honneurs, à trois frères, Agathostratos, Philiôn et Hègèmôn (Hagèmôn en dialecte dorien), fils d’Elpinikos, des Rhodiens eux aussi. Le motif en est que ces derniers “ne cessent d’être bienveillants à l’égard du peuple d’Arkésinè et de lui procurer tous les avantages qu’ils peuvent et se dévouent pour les Arkésiniens qui se rendent à Rhodes” (1. 4-7). En somme, avant d’en recevoir officiellement le titre, les trois frères avaient déjà la fonction de proxène. E. Ziebarth a considéré que ces derniers étaient eux aussi des marchands de blé, ce qui nous paraît également fort probable, et que l’Hagèmôn de cette inscription était probablement un parent de l’Agathoklès d’Éphèse et d’Arkésinè, sinon son père[353]. Si l’on ne trouve pas dans l’épigraphie camiréenne de sources susceptibles de confirmer sans aucun doute possible que les trois frères était bien eux aussi originaires de Camiros et qu’ils étaient des parents d’Agathoklès, il y a néanmoins plusieurs éléments qui vont dans ce sens. On peut ainsi mettre en rapport ces personnages avec un Hagèmôn camiréen, fils d’Hellanikos, lui-même fils de Geraistis, hiérope vers 241 (TC, 33, 1. 14), ainsi qu’avec le fils de ce dernier, Hellanikos, fils d’Hagèmôn, hiérope vers 210 (TC, 41, 1. 12). Elpinikos et Hellanikos sont tous deux des composés en -nikos, et les deux noms apparaissent liés à celui d’Hagèmôn. En outre, le nom Hellanikos est assez peu fréquent à Rhodes et cela est encore plus vrai pour Elpinikos[354]. D’autres noms en -nikos sont attestés à Camiros, pas en grand nombre, mais aucun en liaison avec Hagèmôn[355]. Pour ce qui est de la parenté entre les trois frères de la pierre d’Arkésinè et Agathoklès, on peut remarquer aussi les deux noms composés en Agatho-(Agathoklès et Agathostratos)[356], les trois noms à suffixe -ôn (Chairèmôn, Hagèmôn et Philiôn). Tout cela va donc dans le sens de l’hypothèse évoquée précédemment. Quant à l’activité des Arkésiniens à Rhodes, il n’est effectivement pas très aventuré de supposer qu’il s’agit de sitônai venant sur cette grande place commerciale qu’était Rhodes acheter le ravitaillement nécessaire à leur cité. Il serait alors bien naturel de songer que les trois frères avaient des intérêts dans le commerce du blé, comme Agathoklès, qui était probablement leur proche parent, sans qu’on puisse préciser davantage, à notre avis, le degré exact de parenté qui les unissait.

вернуться

348

Voir supra chapitre I, 20 et 25.

вернуться

349

IG, XII.Suppl., 348 (Pleket, Epigraphica, 1,9) ; cf. Casson 1971, 171, n. 23, et 183-184, tableau comparé de cargaisons de grain et tonnages de navires.

вернуться

350

Glotz 1913, 16-29, et 19-20 sur les cours du blé [cf. maintenant aussi infra 196 et 282].

вернуться

351

L’identification a été faite depuis longtemps, cf. déjà entre autres van Gelder 1900, 454, n. 87 et Ziebarth 1932, 916.

вернуться

352

Cf. déjà Ziebarth, ibid.

вернуться

353

Ziebarth 1932, 916 et n. 2.

вернуться

354

[Hellanikos : voir LGPN, I, s.v., nº 5-17, mais avec 6 mentions d’ép. imp., dont 5 dans la même famille à Lindos. A Lindos précisément, une occurrence au iiie s. a.C. (Lindos, 103, 1. 12), et de père en fils dans une famille de l’époque impériale (ibid. 470). On notera cependant un décret d’Olbia en l’honneur d’un Rhodien du nom d’Hellan[ikos] – le patronyme a malheureusement disparu – losPE 2, I 30 (iiie ou iie s. a.C. semble-t-il, LGPN, I, nº 5). Elpinikos : 2 mentions au total, la seconde dans le dème camiréen de la Pérée des Kasareis, LGPN, I, nº 21)].

вернуться

355

Voir TC, index nominum s.v. Dumonikos, Epinikos (époque impériale), Kleonikos (ou Kleunikos), Sôsinikos. Voir cependant infra pour le nom Aristonikos.

вернуться

356

Ainsi, les deux noms apparaissent à Lindos dans une même famille, Lindos, 190, 1. 11, c. 170 a.C., où l’on trouve un Agathoklès, fils d’Agathostratos, et ibid., 252, 1. 222, c. 115 a.C, Agathostratos, fils d’Agathoklès. Cette famille n’a évidemment rien à voir avec les groupes familiaux camiréens.