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Dans une inscription provenant de la petite île d’Ios, voisine d’Amorgos, le Rhodien Antisthénès, fils d’Aristonikos, et par adoption de Charmoklès, est couronné “pour sa valeur et son dévouement envers le peuple d’Ios”. Le décret continue ainsi : “Que celui qui a acheté le blé public, Arétéas, verse l’argent pour la couronne sur les sommes qu’il doit rendre à l’agoranome, Mégaklès” (IG, XII.5, 1010, 1. 3-6).

On conclura logiquement que si c’est un sitônès – puisque telle est manifestement la fonction d’Arétéas – qui est chargé de donner l’argent pour la couronne, c’est donc qu’Antisthénès est lui aussi un marchand de blé[357]. L’inscription est datée par les éditeurs du iiie s. Or, on trouve à Camiros un Philtatos, fils d’Aristonikos, et par adoption d’Antisthénès, hiérope vers 203 (TC, 44,1. 11). L’adoption au sein d’une même famille étant un phénomène fréquent, la récurrence des noms Antisthénès et Aristonikos montre que Philtatos est un parent de l’Antisthénès couronné par les gens d’Ios[358]. G. Poma veut en taire son frère[359]. Cette hypothèse nous paraît néanmoins peu probable, car l’inscription d’Ios, d’après l’écriture (cf. par exemple la forme des sigma), ne date apparemment pas des dernières années du iiie s. (fin iiie début iie s. pour le premier éditeur P. Graindor, mais avec des arguments peu probants)[360] Plutôt que son frère, il faut peut-être voir en Philtatos un neveu d’Antisthénès, qui serait aussi son père adoptif (il serait alors le fils d’un Aristonikos fils d’Aristonikos et frère d’Antisthénès ; voir tableau généalogique). Quoi qu’il en soit, encore une fois, il est donc certain qu’Antisthénès, qui était lui aussi manifestement un commerçant de blé, était originaire de Camiros. Une lointaine parenté avec le groupe familial évoqué précédemment n’est peut-être pas à exclure (cf. de nouveau la récurrence d’un nom en-nikos).

Deux conclusions s’imposent. La première est que des Rhodiens originaires de Camiros (du moins du territoire tribal camiréen) faisaient preuve d’une particulière activité dans cette zone du Sud de la mer Égée où Rhodes jouait manifestement un rôle de redistribution pour le commerce du blé[361]. A Rhodes, on est conduit a imaginer l’existence de maisons de commerce dont les directions devaient être organisées sur un mode familial, comme tendent à le montrer les documents relatifs à ces Camiréens. Ces derniers devaient en outre être plus ou moins spécialisés dans une zone géographique. On comparera avec l’activité des membres d’une même famille d’Halicarnasse en Grèce centrale et du nord-ouest, étudiée par S. G. Miller[362]. A priori, cependant, on se gardera de généraliser cette spécialisation géographique à tous les commerçants Rhodiens. De même, il ne faut vraisemblablement imaginer rien de strict ou de figé dans cette spécialisation, ni a fortiori de “monopole” des Rhodiens de telle origine (Camiréens, Ialysiens ou Lindiens) sur telle zone géographique. Ainsi, la cité de Minoa d’Amorgos nomme proxène le Rhodien Hermokréôn, fils d’Aristonymos (IG, XII.7, 221, 1. 33-34). L’inscription date vraisemblablement du règne d’Antigone Dôsôn (229-221). Ce personnage est soit identique à, soit plutôt un ascendant de l’homonyme qui portait le démotique Brykountios (l’un des trois dèmes de l’île de Carpathos, rattachée à Lindos au sein de l’État rhodien) et dont on connaît la stèle funéraire (IG, XII. 1, 222a), découverte, ainsi que celle de son fils, entre Koskinou et Sgourou, non loin de la ville même de Rhodes[363]. Ces gens originaires de Carpathos devaient donc résider à Rhodes, où ils avaient probablement leurs affaires. C’est bien entendu aussi dans la ville de Rhodes que devaient se rendre les sitônai des cités de l’Égée, par exemple ceux auxquels il est probablement fait référence dans le décret d’Arkésinè. De même, c’est à Rhodes (ville) que les marchands de blé camiréens devaient exercer leurs activités commerciales. Cela ne les empêchait pas de garder leurs attaches locales, puisqu’on voit leurs fils ou leurs parents exercer des fonctions à Camiros.

La seconde conclusion touche à la place des commerçants rhodiens dans la vie de la cité, problème sur lequel on s’est encore récemment interrogé[364]. Comme le montrent aussi les sources littéraires[365], des Rhodiens pratiquaient donc eux-mêmes des activités commerciales. On voit certains de leurs enfants ou parents (sinon eux-mêmes, mais selon toute vraisemblance, cela tient seulement aux lacunes de nos sources) occuper des charges, comme celle de hiérope, qui sont manifestement réservées à l’élite dominante (mais on se gardera, pour l’instant, de tirer des conclusions sur le fait qu’on ne voit pas d’individus de ce groupe familial exercer des prêtrises importantes ou des magistratures supérieures). D’autres analyses permettront de préciser ces résultats.

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357

Voir déjà Graindor 1904, 323 sur ce point, et Bogaert 1968, 198 et 199. Pour P. Graindor, suivi par R. Bogaert, Antisthénès a dû rendre aux gens d’Ios le même service qu’Agathoklès aux Éphésiens (vente de blé à bon prix).

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358

Poma 1972, 177 sq. et 206.

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359

Poma 1972, 262, n. 411.

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360

Graindor 1904, 324 : “C’est à cette époque (fin iiie - début iie s.) que se rattachent nombre de textes attestant l’influence exercée par les Rhodiens dans la plupart des Cyclades, a Syros, a Amorgos, a Ténos, à Kéos. En fait, cf. ex. gr. le cas d’Amorgos, l’influence rhodienne dans les Cyclades, avec des modalités diverses, est bien antérieure à cette période.

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361

La zone d’influence économique correspond manifestement à la zone d’influence politique, et réciproquement (cela pour les Cyclades seulement, bien entendu). Rien ne le montre mieux que par exemple le décret d’Ios IG, XII.5, 8 + 1009, qui remercie les Rhodiens d’assurer la liberté de la cité. L’inscription est strictement contemporaine du décret IG, XII.5, 1010, cf. déjà la remarque sur l’écriture de P. Graindor (1904, 324). Nous n’insistons pas ici sur ce problème qui n’est pas notre objet.

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362

Miller 1974, 151-152 : l’activité marchande de cette famille, très probable évidemment, n’est cependant pas absolument certaine, à la différence de ce que l’on trouve pour le groupe familial camiréen présenté ici.

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363

Voir aussi IG, XII.1, 367, la stèle funéraire de Pythodôros, fils d’Hermokréôn, découverte au même

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364

Cf. Mossé 1975, 171, à propos du centre commercial qu’était Rhodes : “Encore faudrait-il pouvoir préciser la place de ce commerce dans la vie de la communauté civique”.

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365

Voir Ziebarth 1932 et Casson 1954, 168-187.