Chapitre V. La dynamique des cités de Lesbos
L’étude du développement des cités de l’île de Lesbos depuis le plus haut archaïsme jusqu’à l’époque hellénistique ne laisse pas d’étonner eu égard aux idées dominantes sur les facteurs de développement d’une cité grecque. On sait que chez les historiens de l’Antiquité grecque prévaut encore largement le schéma selon lequel, dans la mesure où la terre était “l’élément essentiel de l’activité économique” (nous employons à dessein cette formulation trop vague) la possession d’un vaste terroir agricole suffisait ordinairement à assurer la grandeur d’une cité. Certes, on ne peut qu’être d’accord avec la première proposition, du moins en précisant que la terre était, et de fait de très loin, le principal facteur de production. En revanche, il est légitime de s’interroger sur le point de savoir si on a le droit d’affirmer ipso facto que la richesse et l’étendue des terres dont pouvait disposer une cité était le principal vecteur de sa puissance et de son rayonnement. L’analyse du cas des cités de Lesbos présentée ici peut être considérée comme une sorte de test de la validité de ce modèle. Comme pour tout test, les conclusions de celui que nous allons construire ne peuvent naturellement être que limitées. Néanmoins elles permettront peut-être d’apporter une contribution significative au débat précédemment évoqué. Par la même occasion, l’enquête amènera à formuler quelques remarques critiques sur certaines théories relatives aux modes d’occupation de l’espace.
L’île de Lesbos a en gros la forme d’un triangle rectangle, qu’on aurait placé non loin des rivages septentrionaux de la façade égéenne de l’Asie Mineure[366]. Mais ce triangle présente sur son grand côté (regardant vers le sud), deux profondes indentations, qui donnent à l’île un caractère très original : il s’agit, à l’ouest, du vaste golfe de Kalloni, à l’est du golfe de Hiéra, qui paraît être comme une réplique du premier nommé, mais à une échelle légèrement plus petite. Si l’on examine la situation prévalant au plus haut archaïsme, les cités paraissent distribuées de manière régulière et uniforme sur le territoire lesbien. Il n’y a pas à cet égard de vide à l’est ou à l’ouest, au centre ou à la périphérie. Ces cités, ou ces agglomérations potentiellement appelées à devenir des centres civiques, étaient originellement au nombre de sept : Érésos et Antissa étaient toutes deux situées dans la partie occidentale de l’île, la première sur la côte sud, la deuxième sur la côte nord ; Méthymna était elle aussi située sur la côte nord, mais, à l’est d’Antissa, Arisbè était dans l’intérieur de l’île, au nord du golfe de Kalloni ; le site de Pyrrha se trouvait sur le rivage est du golfe de Kalloni et celui de Hiéra près des rivages ouest du golfe du même nom ; Mytilène enfin était située dans la portion méridionale de la côte est.
Dans son Histoire Naturelle (5.39 139), Pline insiste sur la fertilité de Lesbos, comme l’avait fait avant lui Cicéron (De lege agraria, 2.16 40), et indique que ce trait la différencie d’îles voisines comme Lemnos et Chios. Mais il faut naturellement essayer de déterminer la richesse relative des terroirs des cités de l’île. Pour ce faire, on pourra recourir à la carte d’occupation du sol du xixe s. établie à l’occupation de deux séries de relevés par R. Koldewey[367] (1885-1886) et H. Kiepert (1841, 1886 et 1888). On n’a certes plus le droit d’affirmer que la tableau de la vie agricole de Lesbos antique était le même que celui qu’on peut apercevoir au xixe s. Des différences très significatives apparaissent dans la nature des productions ou même, dans certains cas, dans la répartition des surfaces cultivées. Il n’en est pas moins frappant de constater que, sauf dans le sud de l’île, les principaux terroirs agricoles de Lesbos au xixe s. correspondent manifestement à ceux des cités de l’Antiquité, puisqu’une agglomération urbaine antique se retrouve toujours au centre du terroir agricole moderne (voir carte). Or, le tableau d’occupation du sol de l’île au xixe s. fait apparaître de nettes disparités.
A Érésos, le terroir agricole n’apparaît pas très étendu. Les orientations de la production sont diversifiées : céréales et coton, vignobles, olives, chênes à vallonnées.
Pour Antissa, on peut faire globalement les mêmes remarques, mais en proportion les céréales et les chênes semblent l’emporter légèrement.
A Méthymna, on constate que le terroir agricole est particulièrement peu étendu relativement à d’autres. Les chênes sont absents et les vignobles l’emportent sur les autres cultures.
A Arisbè, céréales, vignobles et surtout oliveraies se partagent un terroir qui est beaucoup plus vaste que précédemment.
Sur l’ancien secteur de Pyrrha, on a un terroir moins vaste que celui d’Arisbè, mais qui reste nettement plus vaste que celui de Méthymna. La céréaliculture l’emporte.
Les deux terroirs de Hiéra et de Mytilène ont sensiblement la même surface, un peu inférieure à celle de celui d’Arisbè, et la production oléicole est l’activité dominante.
Par rapport à l’Antiquité, il y a certainement des différences marquées sur certains aspects. Ainsi, le Sud de l’île semble avoir connu une occupation humaine plus dense à l’époque moderne et contemporaine que dans l’Antiquité, et donc des zones d’occupation agricole certainement plus étendues. La ville même de Plômarion ne paraît pas correspondre à un centre antique[368]. En outre, la vocation principale de l’agriculture mytilénienne antique paraît bien avoir été la production viticole, tandis que, comme on l’a vu, c’était la production d’olives qui dominait au xixe s. Cela suffit à montrer qu’il ne saurait y avoir de déterminisme étroit en matière d’occupation du sol et d’activité agricole, comme si par exemple l’existence d’un vaste territoire à usage agricole potentiel déterminait de son fait même la mise en valeur effective de ce terroir. Des facteurs d’ordre économique, politique (ou autre) interviennent toujours, naturellement. Ainsi, c’est certainement le changement de la nature de la demande à l’exportation, du fait de conditions socio-économiques d’ensemble très dissemblables, qui explique la différence entre les orientations de l’agriculture mytilénienne, orientée dans l’Antiquité vers la production de vin pour des grands centres urbains ou des marchés lointains où la demande était toujours très forte, vers la production d’olives à l’époque moderne dans le cadre d’une économie plus contractée et de rayon d’action moindre. Mais l’on doit alors signaler que la remarque vaut dans l’autre sens : si par exemple une zone de plaine à forte potentialité agricole se trouvait effectivement employée au xixe s. alors qu’elle ne l’avait pas été dans l’Antiquité, le fait mériterait en soi une explication.
Croquis schématique des terroirs de Lesbos (d’après Koldewey, Baureste, pl. 31).
Si donc l’on veut bien admettre par hypothèse que des contraintes naturelles inchangées ont, dans des conditions techniques peu différentes, déterminé des zones d’occupation agricole au moins potentiellement identiques entre l’Antiquité et le xixe s., on aperçoit alors une nette différenciation entre les terroirs des anciennes cités lesbiennes. On pourrait établir le classement suivant, par ordre d’importance décroissante : Arisbè (1), Hiéra et Mytilène (2-3), Pyrrha, Antissa et Érésos (4-5-6), et enfin Méthymna (7). Si l’on admettait comme critère de la puissance d’une cité l’importance de son terroir agricole potentiel, on devrait donc placer en tête Arisbè, suivie des autres cités de la liste que nous venons d’indiquer. Ce choix serait d’autant plus justifié si l’on analysait les choses plus en détail et si l’on différenciait les zones de plaine, plus faciles à travailler, demandant moins d’investissement en travail, des autres portions du terroir : en ce cas Arisbè l’emporterait encore plus nettement[369]. L’extension effective du terroir agricole de Mytilène sur des zones a priori moins favorables s’explique manifestement d’abord par des facteurs d’ordre économique, comme on le verra bientôt.
366
La bibliographie sur Lesbos est considérable. L’essentiel est rassemblé dans l’ouvrage de Buchholz 1975, 248-263. On pourra consulter aussi la thèse doctorale de Levang 1972, qui traite surtout de la période romaine.
368
Plômarion est aujourd’hui la troisième agglomération de Lesbos par ordre d’importance.
369
La préférence pour les champs plats sur des terroirs homogènes se retrouve encore naturellement chez les paysans grecs d’aujourd’hui.