Or, confronté à la réalité du schéma d’évolution historique des cités de Lesbos, il est clair que la hiérarchie construite a priori se révèle tout à fait inadéquate. Tout autre en effet fut l’évolution réelle des cités de Lesbos.
A l’âge du Bronze, même s’il n’est pas certain que l’île ait été la Lazbaz des sources hittites (l’hypothèse apparaît cependant comme de plus en plus probable), la population de Lesbos apparaît déjà comme étant relativement dense. Les sites occupés paraissent déjà en grande partie être ceux qui le seront au premier millénaire (sauf pour Érésos et Arisbè). A une exception près, les implantations sont toujours côtières ou proches de la côte, mais les rivages des golfes intérieurs de l’île ne sont pas négligés. Le littoral sud du golfe de Kalloni paraît même avoir eu une occupation très dense. Le site de Thermi, sur la côte est, semble avoir eu une importance particulière, manifestement plus grande qu’au premier millénaire.
Dès l’époque archaïque, le sens de l’évolution du poids respectif des différentes cités se dessine avec clarté et une nette différenciation apparaît, certaines entités l’emportant sur d’autres, en prenant même le contrôle par la force. Or, l’explication de ce processus et de ces antagonismes ne saurait être recherchée dans une quelconque diversité ethnique héritée de l’époque mycénienne ou des Ages sombres. L’île passait en effet pour avoir une population éolienne homogène, comme on peut l’inférer de la tradition mythologique – et à cet égard la croyance est plus importante que la réalité des faits. Le clan royal des Penthilides se référait en effet à un ancêtre commun du nom de Penthilos, qui avait, disait-on, conduit l’essentiel de la migration éolienne à travers l’Égée[370]. Du reste, malgré les antagonismes existant entre elles, on voit à diverses époques fonctionner des formes d’associations entre cités lesbiennes.
A l’époque hellénistique, une inscription de Délos (republiée dans IG, XII.Suppl., 136) donne le texte d’une synthèka liant les cités de Mytilène, Antissa, Érésos et Méthymna, convention à laquelle font certainement référence les décrets relatifs à l’arbitrage entre des gens de Méthymna et d’Érésos par des juges de Milet, Samos et Aigai (IG, XII.Suppl.. 139). Or, la convention entre les quatre cités, selon le texte affiché à Délos, avait été conclue ἐμ Μέσσω (1. 5, 32 et 45) et c’est là qu’avaient siégé les juges étrangers mentionnés dans les décrets de Méthymna et Érésos (décret d’Érésos, 139 C, 1.70). C’est au lieu-dit Μέσσον qu’était situé le sanctuaire fédéral des Lesbiens. Après U. von Wilamowitz, L. Robert a montré que ce sanctuaire n’était autre que celui décrit au xixe s. par R. Koldewey au lieu-dit τὰ Μέσσα, que son nom suffit à identifier avec le site antique de Μέσσον[371]. Mais l’existence de ces structures communes n’est pas attestée seulement pour les époques tardives, puisque, de la fin du vie s. au milieu du ve s. semble-t-il, les Lesbiens émirent un monnayage à légende ΛΕΣ, pour ΛΕΣ(ΒΙΟΝ)[372]. Dès l’archaïsme les cités de Lesbos eurent donc sous une forme ou sous une autre une organisation commune.
N’est-il donc pas légitime a fortiori de supposer que les cités de Lesbos auraient pu connaître une évolution parallèle et harmonieuse, leur plus ou moins grande richesse étant seulement fonction de celle de leur terroir agricole ? L’existence de structures communes ne les prédisposaient pas à se fondre en un état unitaire dont la capitale aurait pu être située au centre de l’île, ἐμ Μέσσω, autour du sanctuaire fédéral de Μέσσον s’il existait déjà à la haute époque ?
La théorie du développement privilégié des “places centrales”, élaborée par les savants allemands Christaller et Lösch trouverait alors ici une excellente illustration[373]. Selon une variante de cette théorie mise au point par P. L. Goutletquer à propos de l’évolution d’une hiérarchie de sites de Basse-Bretagne du Moyen Age à nos jours amènerait précisément à conclure que la place centrale avait dû se constituer autour d’un point de centrage virtuel, non occupé au départ (l’auteur appelle “évolution centripète” cette tendance à la création d’une place centrale autour d’un point virtuel)[374]. Ces théories ne sont certes pas sans intérêt pour nous : à Lesbos, ce centre virtuel de l’île est bien matérialisé dans le sanctuaire fédéral de Messon. Mais, quant au reste, on ne peut que constater que l’évolution s’est faite tout autrement de ce qu’on aurait pu supposer en prenant comme critère d’évolution à la fois la richesse relative des terroirs et une théorie de l’organisation spatiale qui a comme présupposé l’existence d’une hiérarchie des services eux-mêmes fournis par une hiérarchie de villes. Du moins à l’échelle de l’ensemble de l’île, ces théories ne peuvent absolument pas fournir de modèle explicatif[375].
Que constate-t-on en effet ? Trois de ces cités paraissent avoir très vite décliné en tant que pôle autonome. Ce fut certainement d’abord le cas pour Hiéra, qui nous apparaît de la manière la plus fantomatique, et qui fut sans doute très tôt absorbée par sa voisine Mytilène[376].
De Pyrrha, on sait qu’elle existait encore au ive s. a.C. On en avait gardé le souvenir au iie s. p.C., puisque Ptolémée la mentionne dans sa Géographie (5.2.19). Pline (5.39 139) signale qu’elle avait été détruite par la mer et Strabon (13.2.4) indique qu’elle est en ruine et que seul un faubourg est occupé[377]. D’Arisbè[378], Hérodote (1.151) précise qu’elle fut “réduite en esclavage par Méthymna, bien qu’elle fût sa parente”[379].
Deux autres cités eurent un sort plus heureux sans connaître pourtant un grand développement : ce sont les deux cités occidentales d’Érésos et d’Antissa[380]. C’est en punition pour avoir choisi le camp de Persée qu’Antissa fut détruite par les Romains en 167 a.C. Son territoire fut donné aux Méthymniens, fidèles amis de Rome. Avant cet événement, Antissa et Érésos avaient connu une évolution similaire de cités de second ordre, Érésos par exemple n’émettant pas de monnayage avant 200 a.C., avec des émissions réduites et une diffusion limitée.
Deux cités en revanche se détachent et jouent un rôle de premier plan, à l’échelle de l’île et même à l’échelle internationale : Méthymna et Mytilène. La première nommée, Méthymna, était connue pour la qualité de son vin (qui était donc exporté). Elle avait absorbé Arisbè (Hdt. 1.151, cf. Strab. 9.4.5), et même Antissa après 167 a.C. (Liv. 45.31.13) Son monnayage est continu et abondant depuis la fin de l’époque archaïque (avec en particulier les nombreuses émissions du type de la tête casquée). Ses rivalités avec Mytilène, à l’époque de la Première Confédération athénienne comme à l’époque des guerres mithridatiques forment la trame de l’histoire des relations entre cités de Lesbos. Quant a Mytilène, on la voit jouer les plus grands rôles dès l’époque archaïque. C’est ainsi qu’à la fin du viie s. elle avait disputé aux Athéniens la route des Détroits et qu’un peu plus tard, dans les années 560, elle fut la seule cité éolienne membre de l’Hellénion de Naucratis (Hdt. 2.178), ce qui suffit à mesurer l’ampleur de son réseau commercial. Au ive s., on la voit liée par traité aux rois du Bosphore[381]. Ses vins étaient célèbres. Son monnayage était abondant et assez largement diffusé. Sa vie intellectuelle était renommée. Le chiffre de sa population devait être très nettement plus élevé que celui des autres cités de l’île. On peut en trouver une indication dans l’étendue de la superficie entourée par ses murailles, 140 ha, soit cinq fois plus que pour Méthymna, huit fois plus que pour Antissa, et trente fois plus que pour Érésos[382]. Certes, il n’y a pas de lien mécanique à établir entre population d’une cité et superficie d’une ville, d’autant que les vides dans les zones intra muros pouvaient être importants et sont en tout cas bien difficiles à estimer. On a néanmoins ici un ordre d’idée, même très grossier, de l’importance relative des diverses cités de l’île. Et si l’on admet, sur la base du renseignement donné par le décret d’Érésos IG, XII.2, 526 (883 votants lors de la condamnation à mort du tyran Agonippos en 332 a.C.) que la population citoyenne mâle adulte de cette cité tournait autour de 1 000 individus, et que de la même façon les citoyens adultes de Méthymna étaient peut-être 4 000 (si l’on prend au pied de la lettre la référence à quatre chiliastyes dans le corps civique), on voit que s’agissant du moins de Méthymna et d’Érésos l’estimation donnée par la surface urbaine n’est pas un paramètre à rejeter.
373
Sur la théorie des places centrales de Christaller et Lösch, voir les présentations de Hagget [1973], 130 sq. et Hodder, in Clarke 1977, 225 sq.
375
Il n’en irait peut-être pas de même pour des zones géographiques autres que l’île de Lesbos, ni vraisemblablement pour des analyses spatiales internes à chaque cité, y compris les cités lesbiennes.
379
Selon Pline,
380
Pour Érésos, Antissa, Méthymna et Lesbos, la bibliographie est plus facile d’accès et pour ne pas alourdir notre texte nous ne donnerons pas ici de références précises sur des faits bien connus.